Superstitions au Sénégal : Quand le surnaturel et la crainte d’un malheur l’emportent sur le raisonnable

« Ne jamais ouvrir un parapluie à l’intérieur d’une pièce, ne jamais porter une chaussette gauche avant celle de droite, ne jamais se promener avec une valise vide, ne pas marcher sur une crotte de chien, ne pas se laver les cheveux avant un examen... » autant de choses auxquelles l’on croit, mais dont les conséquences sont méconnues jusqu’à l’heure. Faux problèmes ou réalités culturelles selon les pays, ethnies, religions ou convictions, Dakaractu s’est penchée dans cet article sur la question de la superstition. Pour trouver réponses aux interrogations des populations, des personnes âgées aux fortes croyances sont interpellées sur le sujet.


La superstition telle que défini sur Wikipédia est la croyance irraisonnée fondée sur la crainte ou l’ignorance qui prête un caractère surnaturel ou sacré à certains phénomènes, à certains actes ou paroles, elle fait croire que certains signes entraînent mystérieusement des conséquences bonnes ou mauvaises et fait focus sur une croyance, des présages, des signes.

 

« Faux problème, croyances, les réalités socio-culturelles »

 

Le Sénégal est un pays très ancré dans la tradition et les réalités culturelles y sont fortement respectées. Chaque ethnie, selon ses principes de base et ses fondements, se trouve dans l’obligation de suivre des règles qui lui sont propres et adopte ainsi une certaine voie dans tout ce qui est lié à l’éducation. Les femmes sénégalaises pour la plupart, commencent à éduquer leurs enfants d’une manière très culturelle dès leur plus jeune âge. Que ce soit dans la démarche, la prise de parole, les gestes, le regard ou encore l’expression du visage, tous les cas de figure possible sont minutieusement étudiés et représentent pour chaque ethnie ou religion quelque chose de bien ou de mal, selon la croyance. 

 

Une personne interpellée par Dakaractu nous fera une confidence qui semble à tout point de vue logique. Une réflexion qui mérite d’être analysée. 

 

« Quand j’étais plus jeune, ma maman m’a très tôt mise en garde de ne jamais bousculer ou me disputer la voie avec une femme en état de grossesse, sans quoi une malédiction s’abattrait sur l’enfant qu’elle porte », avancera notre interlocutrice qui poursuit : « en grandissant, j’ai démystifié ce genre de propos et je me dis que ça n’a pas perdu tout son sens car une personne jouissant de toutes ses facultés ne devrait pas avoir à se disputer le chemin avec une femme enceinte. Déjà que cette dernière souffre du poids de la grossesse, on devrait plutôt l’aider à passer en priorité. »

 

Une pertinence se ressent dans ses propos. Elle n’est pas la seule à tenir un tel discours. Hadja, la deuxième interlocutrice de Dakaractu nous dira à peu-près la même chose : « Quand j’étais enfant on m’interdisait d’enlever mes tresses le soir au risque d’être taxée de folle. C’est avec le temps que je me suis dit que peut-être ces interdictions étaient dues aux conditions dans lesquelles nos ancêtres vivaient. » Selon elle, avec le manque d’électricité qui régnait avant, les parents avaient peur que les gens se blessent avec des objets pointus dans l’obscurité du soir d’où cette manie d’interdire certains gestes. 

 

Plusieurs facteurs pourraient alors être à l’origine de ces restrictions. 

 

Une logique qui semble faire bourdonner les oreilles de notre troisième interlocutrice. Une mamie âgée de 74 ans. Nous la nommerons Mame Lala pour préserver l’anonymat. Sur un ton sarcastique elle se contentera de dire : « ces superstitions telles que vous les nommez sont des faits qui ont des conséquences réelles, nous les avons trouvées là et nous les transmettrons aux générations futures. Faites-en ce que vous voulez, mais gare à vous si par malheur cela vous suit. » Par crainte de ne pas la bousculer du fait de son âge avancé et de sa santé fragile, Dakaractu a jugé judicieux d’en rester là avec les questions. 

 

Toutefois, pour plus de lumière sur le sujet, la psychologue Madjiguène Sylla sera interrogée. Après un entretien téléphonique, elle nous expliquera de manière scientifique les raisons qui poussent l’être humain à croire fortement à ce genre de chose.

 

« La superstition peut rapidement virer à la paranoïa » 

 

La science explique d’un point de vue développemental, qu’on peut noter que la pensée superstitieuse est présente chez les enfants qui ne la distinguent pas de la pensée dite rationnelle en période de négociation identitaire chez les adolescents, mais est davantage réprimée dans la suite de la vie adulte. D’autres déterminants de la superstition relèvent davantage de la situation et des circonstances vécues, du degré d’anxiété et d’incertitude généré par la situation, mais il ne faut pas pour autant négliger le poids de facteurs dits dispositionnels comme le « focus of control ».

 

Selon le docteur Sylla, certains types de personnalités semblent également prédisposer davantage à la superstition, elle serait liée plus particulièrement à l’anxiété et à l’émotivité et entraîne à cet effet vers la paranoïa. Le dictionnaire définit la paranoïa comme un trouble mental engendrant un délire et des réactions d’agressivité. Il peut en découler une méfiance excessive à l’égard de menaces réelles ou « imaginaires. »

 

Différents facteurs cognitifs et motivationnels permettent d’expliquer le recours à la superstition. Elle peut en effet constituer une stratégie pour faire face à l’incertitude. Les personnes superstitieuses présentent un fort besoin de contrôle de leur environnement et leur tendance à abuser du recours aux corrélations illusoires les conforte dans leur impression de maîtrise de l’environnement. La superstition est parfois considérée comme un biais cognitif car elle met en jeu une pensée de type magique qui conduit à faire davantage référence à l’intuition et à l’expérience qu’à la logique formelle mais il semble surtout que l’homme se caractérise par une flexibilité des modes de pensée. 

 

Enfin, pour mesurer les croyances superstitieuses, différents questionnaires sont disponibles en psychologie, notamment celui de Tobacyk (1988) qui prend en compte les sept dimensions suivantes : religion traditionnelle, pouvoirs psychiques, sorcellerie, superstition traditionnelle, spiritualisme, formes de vie extraordinaires et prémonitions, nous explique le docteur Sylla. Elle terminera par affirmer que les superstitions peuvent quelquefois être bénéfiques « la superstition contribue à réduire le sentiment d'incertitude, accroît le sentiment de contrôle. Elle peut alors revêtir des bénéfices tant que ses proportions n'atteignent pas un certain niveau ».

 

« S’en débarrasser? Vivre avec? »

 

Selon le docteur Sylla quand la superstition atteint ce niveau, une manière de lutter contre elle est de recourir à la force de nos pensées c'est-à dire être dans une démarche de pro activité sélective.

 

Tremblements de la lèvre supérieure, des yeux, démangeaison de la paume des mains etc, autant de signes dits prémonitoires qui annoncent une rentrée d’argent ou un malheur. Cependant les gens semblent quelquefois oublier que certains de ces signes sont des symptômes de maladies respiratoires, cardiovasculaires et ils peuvent être à l’origine de maladies incurables. 

 

Force est de constater après recherches et échanges avec des professionnels qu’environ 31% des décès qui surviennent des suites de maladies rares pouvaient être évités car les malades en question présentaient des symptômes qu’ils ont ignorés ou considérés comme des superstitions.

Lundi 30 Août 2021
Dakaractu



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