Vente d’armes à Gbagbo en pleine crise post-électorale : Une commission rogatoire française à Dakar

Libération révèle en exclusivité que les juges Stéphanie Tacheau et Vincent Raffray du tribunal de grande instance de Paris, ont envoyé à Dakar, depuis plusieurs semaines, une commission rogatoire dans le cadre d’une information judiciaire ouverte pour complicité de crimes contre l’humanité commis en Côte d’Ivoire et blanchiment de capitaux mettant en cause les trafiquants d’armes Frédéric Lafont et Robert Montaya. Que s’est-il passé ?


Dans le cadre d’une demande d’entraide judiciaire formulée par le Procureur de la Cour pénale internationale relative aux poursuites engagées contre l’ancien Président ivoirien Laurent Gbagbo pour crimes contre l’humanité, il a été établi que ce dernier avait des liens avec deux ressortissants français, Frédéric Lafont et Robert Montaya ainsi que leurs sociétés respectives, notamment aux fins de fourniture d’armes. Ces informations reposaient sur le rapport du groupe d’experts des Nations Unis sur la Côte d’Ivoire qui révélait que des violations répétées de l’embargo sur les ventes d’armes avaient été commises par ces deux Français via leurs multiples sociétés dont Protec Sa, Protec-CI, Darwood Logistics, Uaz-Ci et Sophia airlines. Ces armes avaient pu être utilisées par de sinistres unités comme le Centre de commandement des opérations de sécurité (Cecos) lors des actes de répression qui avaient lieu au cours de la crise post-électorale de 2010-2011.

En effet, dans le rapport transmis aux magistrats français, le groupe d’experts affirmait avoir  « obtenu des documents qui prouvent de manière irréfutable les violations répétées du régime de sanctions perpétrées par un réseau qui se compose des deux groupes ci-après, et qui permettent de comprendre le modus operandi de ce réseau : a) Robert Montoya, Mikhail Kapylou, Frédéric Lafont et leurs sociétés respectives ; et b) un groupe para institutionnel de personnes, à savoir Kadet Bertin (ancien conseiller auprès de M. Gbagbo, chargé de la sécurité, qui réside maintenant au Ghana) et le commandant Anselme Séka Yapo. Ces deux groupes avaient des liens entre eux et faisaient parfois des transactions ensemble. Le Groupe d’experts peut prouver que ces deux groupes ont eu accès à d’importants responsables ivoiriens, qu’ils ont bénéficié du soutien de ceux-ci, et qu’ils ont également des liens solides avec les autorités en Guinée ».

 

Ouverture d’une information judiciaire à Paris

 

 

Il ressortait de l’analyse des documents réunis par le groupe d’experts, qu’au cours de la période 2006-2010, les sociétés Protec-CI, Protec-SA et Darkwood Logistics ont vendu des armes et du matériel connexe à l’ancien gouvernement ivoirien pour un montant d’environ 16,3 millions de dollars.

L’enquête préliminaire diligentée en France a confirmé les soupçons de trafic d’armes via la compagnie aérienne Sophia airlines qui appartenait à Esme Louise Kodo, épouse de Frédéric Lafont. C’est ainsi qu’une information judiciaire a été ouverte auprès du tribunal de grande instance de Paris des chefs de complicité de crimes contre l’humanité et blanchiment du produit de ces crimes.

 

La piste sénégalaise

 

Selon les informations de Libération, l’instruction française a permis de découvrir que plusieurs armes commandées par Lafont et Montaya- qui avait été aussi interrogé par la justice française dans l'affaire  du bombardement de Bouaké et inculpé au Togo pour avoir violé l'embargo sur les armes en Côte d'Ivoire -ont transité par le Sénégal via un célèbre armurier avant d’être envoyées, par voie aérienne (Sophia airlines) à Abidjan. Il s’agit notamment de 97 armes à feu destinées à la gendarmerie nationale de la Côte d’Ivoire en août/septembre 2009 (17 pistolets 9 mm Taurus, 22 revolvers magnum Taurus, 15 fusils à pompes Escorta…) ; 178 armes à feu et 15.500 cartouches de calibres 9 mm et 357 mag mais aussi 7500 grenades lacrymogènes propulsées, 19500 grenades lacrymogènes à main, 10000 grenades projectiles inertes et fusils à canon rayé et fusils de chasse de calibre 12 fabriqués par Hatsan (dont le siège est en Turquie)...

 

Ces armes qui ont transité par le Sénégal

 

Ayant obtenu ces informations, les juges français ont demandé au Sénégal d’entendre l’armurier -qui risque gros- mais aussi de voir les conditions dans lesquelles ces opérations criminelles ont pu se faire. Un volet qui risque de faire des dégâts chez des barons de l’ancien régime d’autant que le rapport du groupe d’experts  de l’Onu, qui a servi de base aux juges français, soutient qu’à l’époque, «des représentants de l’Etat Sénégalais avaient autorisé ce transfert d’armes et de matériel connexe vers la Côte d’Ivoire ». Ce qui est vrai. Libération a pu effectivement mettre la main sur plusieurs autorisations de transit d’armes délivrées au célèbre armurier (voir facs simulés) qui était aussi associé à Lafont à travers Sgp International, une entité logée en Tunisie. Nous y reviendrons...
Lundi 9 Septembre 2019
Dakaractu



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