Depuis 2006, sans exception, chaque année bissextile - 2008, 2012, 2016, 2020, 2024 - la Société Nationale de Commercialisation des Oléagineux du Sénégal (SONACOS) a produit en moyenne quatre fois moins de tourteaux d'arachide que les autres années.
Le graphique ci-dessous rend le phénomène visible à l'œil nu.
Le graphique ci-dessous rend le phénomène visible à l'œil nu.
La probabilité que ce phénomène soit dû au hasard est inférieure à 0,3 %. C’est le résultat d’un calcul statistique sur vingt années de données officielles, publiées mensuellement par la Direction de la Prévision et des Études Économiques du Sénégal (DPEE).
Plus globalement, ces données nous apprennent que, non seulement, la production s’effondre de manière systématique tous les quatre ans mais, plus inquiétant encore, elle a substantiellement décliné au fil du temps, avec des pics de plus en plus bas, comme le montre la droite de régression en pointillé sur le graphique. Ce déclin à long terme est matérialisé par une baisse d’environ 2180 tonnes par an depuis 2006.
On peut toutefois noter, en 2025, une reprise en sortie de cycle plus forte que sur les cycles précédents ; un rebond exceptionnel qui est en réalité le résultat d’un choc de politique publique dont nous verrons les mécanismes et les limites dans la gestion globale de la filière.
Cet article propose la restitution d’une étude empirique que nous avons démarrée en 2023, dans le cadre de notre activité de veille et d’alerte sur les politiques publiques, basée sur l’ingénierie des données officielles publiées par le gouvernement sénégalais. Notre objectif, encore une fois, est d’utiliser notre expertise en analyse de données pour alerter les autorités et l’opinion nationale sur des problèmes potentiels ou avérés que nous identifions grâce à des outils et méthodes spécialement conçus dans ce but.
La production de tourteaux, un indicateur avancé de l’état de la culture arachidière
Les tourteaux d'arachide sont le résidu solide obtenu après trituration (pressage des graines décortiquées pour extraire l’huile). Ils sont utilisés, en particulier, dans l’alimentation animale (ràkkal) et représentent une source additionnelle de revenus pour les huileries. Leur volume de production est un indicateur pertinent de la santé de la filière : plus la SONACOS a reçu de graines, plus elle produit de tourteaux.
Nous faisons le postulat que les chiffres communiqués mensuellement par la SONACOS à la DPEE correspondent à la production brute réelle relevée en usine. On peut dès lors présumer d’une possible corrélation entre cette production industrielle et la dynamique agricole en amont. Nous pensons en effet que ces effondrements cycliques et le déclin à long terme de la production industrielle sont la conséquence d’un problème agricole plus profond, que nous avons essayé d’analyser à l’aune de ces statistiques industrielles, et qui interroge sur l’avenir même de la culture arachidière dans notre pays.
Les données compilées par la DPEE nous apprennent que chaque cycle de quatre ans établit un plancher plus bas que le précédent : 17500 tonnes en 2008 ; 12000 tonnes en 2012 ; 6300 tonnes en 2016 ; 5900 tonnes en 2020 ; 4200 tonnes en 2024. Les sommets des cycles aussi rétrécissent : 76000 tonnes en 2006 contre 27000 tonnes en 2022. Cela donne un double signal : effondrement quadriennal régulier et déclin structurel continu.
Pour lire correctement ces données, une précision technique est nécessaire : en principe, les tourteaux produits en 2024 ne sont pas censés refléter la récolte de 2024 mais celle de 2023. La raison tient au calendrier de la filière : l'arachide se récolte en octobre, la commercialisation des graines démarre le 1er décembre et la SONACOS les triture à partir de janvier de l'année suivante. Les chiffres industriels d'une année N devraient donc refléter principalement la campagne agricole de l'année N-1.
On peut néanmoins noter des séquences d’interruption totale de la production pendant plusieurs mois, sur les années 2023 et 2024. La phase industrielle de la campagne 2023-2024 n’ayant démarré qu’en octobre 2024 au lieu de janvier, soit un retard de 9 mois sur le calendrier, si on se réfère aux données de la DPEE.
Plus globalement, ces données nous apprennent que, non seulement, la production s’effondre de manière systématique tous les quatre ans mais, plus inquiétant encore, elle a substantiellement décliné au fil du temps, avec des pics de plus en plus bas, comme le montre la droite de régression en pointillé sur le graphique. Ce déclin à long terme est matérialisé par une baisse d’environ 2180 tonnes par an depuis 2006.
On peut toutefois noter, en 2025, une reprise en sortie de cycle plus forte que sur les cycles précédents ; un rebond exceptionnel qui est en réalité le résultat d’un choc de politique publique dont nous verrons les mécanismes et les limites dans la gestion globale de la filière.
Cet article propose la restitution d’une étude empirique que nous avons démarrée en 2023, dans le cadre de notre activité de veille et d’alerte sur les politiques publiques, basée sur l’ingénierie des données officielles publiées par le gouvernement sénégalais. Notre objectif, encore une fois, est d’utiliser notre expertise en analyse de données pour alerter les autorités et l’opinion nationale sur des problèmes potentiels ou avérés que nous identifions grâce à des outils et méthodes spécialement conçus dans ce but.
La production de tourteaux, un indicateur avancé de l’état de la culture arachidière
Les tourteaux d'arachide sont le résidu solide obtenu après trituration (pressage des graines décortiquées pour extraire l’huile). Ils sont utilisés, en particulier, dans l’alimentation animale (ràkkal) et représentent une source additionnelle de revenus pour les huileries. Leur volume de production est un indicateur pertinent de la santé de la filière : plus la SONACOS a reçu de graines, plus elle produit de tourteaux.
Nous faisons le postulat que les chiffres communiqués mensuellement par la SONACOS à la DPEE correspondent à la production brute réelle relevée en usine. On peut dès lors présumer d’une possible corrélation entre cette production industrielle et la dynamique agricole en amont. Nous pensons en effet que ces effondrements cycliques et le déclin à long terme de la production industrielle sont la conséquence d’un problème agricole plus profond, que nous avons essayé d’analyser à l’aune de ces statistiques industrielles, et qui interroge sur l’avenir même de la culture arachidière dans notre pays.
Les données compilées par la DPEE nous apprennent que chaque cycle de quatre ans établit un plancher plus bas que le précédent : 17500 tonnes en 2008 ; 12000 tonnes en 2012 ; 6300 tonnes en 2016 ; 5900 tonnes en 2020 ; 4200 tonnes en 2024. Les sommets des cycles aussi rétrécissent : 76000 tonnes en 2006 contre 27000 tonnes en 2022. Cela donne un double signal : effondrement quadriennal régulier et déclin structurel continu.
Pour lire correctement ces données, une précision technique est nécessaire : en principe, les tourteaux produits en 2024 ne sont pas censés refléter la récolte de 2024 mais celle de 2023. La raison tient au calendrier de la filière : l'arachide se récolte en octobre, la commercialisation des graines démarre le 1er décembre et la SONACOS les triture à partir de janvier de l'année suivante. Les chiffres industriels d'une année N devraient donc refléter principalement la campagne agricole de l'année N-1.
On peut néanmoins noter des séquences d’interruption totale de la production pendant plusieurs mois, sur les années 2023 et 2024. La phase industrielle de la campagne 2023-2024 n’ayant démarré qu’en octobre 2024 au lieu de janvier, soit un retard de 9 mois sur le calendrier, si on se réfère aux données de la DPEE.
Deux tests statistiques formels indiquent que les effondrements constatés ne sont pas aléatoires, les cinq années bissextiles de la série figurant parmi les six plus basses sur vingt ans. Ce que cela veut dire concrètement, c’est que ce phénomène n’est pas le fruit du hasard puisqu’il y a plus de 99,7% de chance qu’il soit causé par un facteur - ou une combinaison de facteurs - tout à fait prédictible, mesurable et qui, sans actions correctives sérieuses, va vraisemblablement perdurer et reproduire, en les amplifiant, les mêmes effets désastreux.
Ce pattern a été observé en 2023 et validé, hors échantillon, par l’effondrement de 2024 et le rebond de 2025. Des producteurs de la région de Kaolack, que nous avions interrogés en janvier 2025, nous avaient effectivement signalé une chute des rendements. La pluviométrie était globalement présente - irrégulière dans sa répartition temporelle, mais acceptable. Les champs avaient pourtant produit nettement moins que les campagnes précédentes. Les mêmes interlocuteurs, consultés en novembre, après les premières récoltes de la campagne 2025, nous confirmèrent le rebond attendu.
Le choc de politique publique et ses limites
Ce rebond, bien que prédit par notre modèle, a été largement amplifié par les efforts du gouvernement pour soutenir la SONACOS, en misant notamment sur l’intensification de la collecte de graines.
Dès août 2024, la direction de la SONACOS avait engagé une mobilisation sans précédent pour compenser les contre-performances des années précédentes : l’ancien directeur général de la Sonacos, M El Hadj Ndane Ndiaye, attribuant les mauvaises performances des campagnes précédentes à la faiblesse de la collecte, avait annoncé le recrutement de 7000 saisonniers, à déployer sur le terrain pour intensifier la collecte des graines.
Sur le plan financier, 38 milliards de FCFA ont été engagés au mois de février 2025, contre 5,8 milliards à la même date l'année précédente. Soit une multiplication par 6,5 de l'effort financier en un an. Ce montant a été rendu public par le ministre des finances et du budget, M. Cheikh Diba, lors de son intervention du 11 février 2025 devant l’Assemblée nationale.
En mars 2026, le DG de la SONACOS a annoncé 205000 tonnes collectées sur la campagne 2025, présentées comme un record sur vingt ans. Les chiffres de production de tourteaux 2025, après décorticage et trituration, atteignent, quant à eux, 44600 tonnes. C’est cohérent avec la quantité collectée mais ne représente qu’un record de quinze ans ; un record qui a été rendu possible par une volonté des autorités de booster la filière et qui s’est traduit dans les résultats industriels.
Ce choc de politique publique a permis de relancer, avec un succès incontestable, l’activité d’une société nationale moribonde. Mais il pourrait bien se révéler un bel arbre qui cache une forêt menaçante. Il y a très probablement un problème de fond sur lequel nous avons tenté d’attirer l’attention des autorités dès le démarrage de la campagne 2024. Une note avait été adressée, dans ce sens, à plusieurs responsables gouvernementaux qui se reconnaitront ; note dans laquelle nous mettions en garde contre la fausse bonne idée de miser seulement sur le renforcement des capacités de la SONACOS pour redynamiser la filière.
Cela nous a amené à nous demander ce qu’il adviendrait si le taux de collecte était resté au niveau historique normal de ces 20 dernières années, sans cette mobilisation exceptionnelle. Pour le savoir, nous avons réalisé une simulation contrefactuelle qui consiste à “soustraire”, de la production industrielle observée en 2025, l’effet du choc de politique publique (soutien massif à la SONACOS).
Ce pattern a été observé en 2023 et validé, hors échantillon, par l’effondrement de 2024 et le rebond de 2025. Des producteurs de la région de Kaolack, que nous avions interrogés en janvier 2025, nous avaient effectivement signalé une chute des rendements. La pluviométrie était globalement présente - irrégulière dans sa répartition temporelle, mais acceptable. Les champs avaient pourtant produit nettement moins que les campagnes précédentes. Les mêmes interlocuteurs, consultés en novembre, après les premières récoltes de la campagne 2025, nous confirmèrent le rebond attendu.
Le choc de politique publique et ses limites
Ce rebond, bien que prédit par notre modèle, a été largement amplifié par les efforts du gouvernement pour soutenir la SONACOS, en misant notamment sur l’intensification de la collecte de graines.
Dès août 2024, la direction de la SONACOS avait engagé une mobilisation sans précédent pour compenser les contre-performances des années précédentes : l’ancien directeur général de la Sonacos, M El Hadj Ndane Ndiaye, attribuant les mauvaises performances des campagnes précédentes à la faiblesse de la collecte, avait annoncé le recrutement de 7000 saisonniers, à déployer sur le terrain pour intensifier la collecte des graines.
Sur le plan financier, 38 milliards de FCFA ont été engagés au mois de février 2025, contre 5,8 milliards à la même date l'année précédente. Soit une multiplication par 6,5 de l'effort financier en un an. Ce montant a été rendu public par le ministre des finances et du budget, M. Cheikh Diba, lors de son intervention du 11 février 2025 devant l’Assemblée nationale.
En mars 2026, le DG de la SONACOS a annoncé 205000 tonnes collectées sur la campagne 2025, présentées comme un record sur vingt ans. Les chiffres de production de tourteaux 2025, après décorticage et trituration, atteignent, quant à eux, 44600 tonnes. C’est cohérent avec la quantité collectée mais ne représente qu’un record de quinze ans ; un record qui a été rendu possible par une volonté des autorités de booster la filière et qui s’est traduit dans les résultats industriels.
Ce choc de politique publique a permis de relancer, avec un succès incontestable, l’activité d’une société nationale moribonde. Mais il pourrait bien se révéler un bel arbre qui cache une forêt menaçante. Il y a très probablement un problème de fond sur lequel nous avons tenté d’attirer l’attention des autorités dès le démarrage de la campagne 2024. Une note avait été adressée, dans ce sens, à plusieurs responsables gouvernementaux qui se reconnaitront ; note dans laquelle nous mettions en garde contre la fausse bonne idée de miser seulement sur le renforcement des capacités de la SONACOS pour redynamiser la filière.
Cela nous a amené à nous demander ce qu’il adviendrait si le taux de collecte était resté au niveau historique normal de ces 20 dernières années, sans cette mobilisation exceptionnelle. Pour le savoir, nous avons réalisé une simulation contrefactuelle qui consiste à “soustraire”, de la production industrielle observée en 2025, l’effet du choc de politique publique (soutien massif à la SONACOS).
La simulation, fondée sur les ratios historiques entre production observée et tendance de long terme à chaque position du cycle, donne une réponse claire : sans le choc de collecte, 2025 aurait produit environ 6400 tonnes de tourteaux et non 44600. Les 38000 tonnes supplémentaires ne sont pas le produit d'une campagne agricole exceptionnelle. Elles reflètent plutôt un effort de collecte exceptionnel appliqué à une récolte revenue à des niveaux normaux après le creux de 2024.
Ce n'est pas la même chose. Le record industriel de la SONACOS mesure la performance d'une politique de collecte. Il ne dit rien de l'état des sols, des rendements agricoles, ni de ce qui attend la filière dans les années à venir.
La prochaine récolte à risque élevé, selon notre modèle, est celle de l'hivernage 2027. Ses effets apparaîtront dans les chiffres industriels de 2028, prochaine année bas de cycle. Et, comme nous le verrons, le risque est double : le cycle quadriennal interne et le déclin à long terme risquent d’être aggravés par une composante climatique également récurrente, à savoir le réchauffement périodique des eaux du Pacifique équatorial, connu sous le nom d’El Niño.
La problématique des rendements
Lors du conseil interministériel sur la campagne de production agricole tenu le 15 avril 2025, l’ancien Premier ministre Ousmane Sonko s'était étonné de la faiblesse des rendements arachidiers et avait demandé d’étudier le problème. Dans le relevé de décisions de ce conseil, on note le point suivant : “ - la persistance de la faiblesse des rendements de la culture arachidière, particulièrement lors de la précédente campagne de production agricole ; les causes de la situation particulière de l’année précédente [2024] mérite d’être analysées”.
Cette interrogation apporte une confirmation officielle aux prédictions de notre modèle. Mais elle ne trouvera sans doute pas de réponses dans les statistiques industrielles seules. M. Sonko en avait d’ailleurs pris la mesure lors d’un déplacement à Kaolack en janvier 2026, où il a tenu, à juste titre, à tempérer l’enthousiasme autour de la réussite supposée de la campagne 2025, en ces termes : « J’ai atténué mes félicitations au ministre de l’agriculture, Mabouba Diagne, car les résultats de cette campagne ont certes été obtenus grâce à une bonne organisation et une distribution optimale des semences et des engrais, mais il ne s’agit pas d’une performance qualitative. Les surfaces cultivables ont été augmentées mais le rendement à l’hectare n’a pas bougé. Je ne serai satisfait que lorsqu’on atteindra 2 tonnes à l’hectare sur le territoire national ».
Le constat est factuel. Les rendements sont médiocres, il ne faut pas trop s’enflammer avec les records de la SONACOS ou l’augmentation substantielle de la production agricole de l’année. Mais l’approche qui consiste à sommer un ministre de l’agriculture d’obtenir un rendement à l’hectare multiplié par trois à l’échelle nationale, pourrait s’avérer contreproductive. La résolution d’un problème aussi structurel n’est envisageable que dans un cadre interministériel, associant des experts de diverses disciplines, dotés de moyens adéquats et qui se penchent sérieusement sur la question.
Les rendements sont en baisse depuis très longtemps, c’est un fait. Le Sénégal était dans le peloton de tête des exportateurs mondiaux d’arachides dans les années 60-70, mais le pays a dégringolé dans les profondeurs du classement au fil de décennies. Et pour cause, nous produisons moins malgré l’augmentation continue des surfaces cultivables. Ce problème ne peut pas être réglé par un coup de baguette magique.
Commençons d’abord par nous demander pourquoi la production de tourteaux a décliné au cours de ces dernières décennies, avec ces effondrements cycliques spectaculaires. Le caractère bissextile lui-même n'en est pas la cause. Un jour supplémentaire en février n'affecte pas les arachides d'octobre. Ce que les données révèlent, c'est un cycle agricole réel de quatre ans, qui apparaît avec un décalage d'un an dans les statistiques industrielles de la SONACOS.
Plusieurs pistes pourraient apporter des réponses, et la communication officielle autour de la filière ne donne aucune indication qu'elles soient prises en compte de manière systématique. Nous en proposons quelques-unes qui nous paraissent urgent d’investiguer.
Le problème longtemps ignoré de l'épuisement des sols
La première piste est celle de l'épuisement des sols. Le Bassin arachidier subit depuis près de 150 ans une monoculture intensive qui remonte à l’économie de traite de l’époque coloniale et qui dégrade durablement les terres. L’économiste Bernard Founou-Tchuigoua, dans un ouvrage de référence sur le sujet, “Fondements de l’économie de traite au Sénégal (La surexploitation d’une colonie de 1880 à 1960)” et le célèbre agronome René Dumont, ont tous deux décrit la sensibilité particulière de l'arachide à la dégradation pédologique et la conséquence du non renouvellement de la ressource naturelle. Un cycle d'épuisement et de régénération partielle sur quatre ans est biologiquement plausible. C'est d’ailleurs la seule hypothèse qui permettrait d'expliquer simultanément le cycle quadriennal et le déclin séculaire des volumes produits.
Rappelons que cette culture a été introduite dans notre pays dans un contexte colonial - au même titre que le franc CFA et la consommation du riz et imposée aux paysans sénégalais, au détriment d’une agriculture familiale vivrière, pour répondre aux besoins spécifiques de l'économie française. Les graines alimentaient les savonneries et les huileries de la métropole, tandis que les tourteaux nourrissaient les vaches normandes. Ces protéines végétales exportées vers la France emportaient aussi, avec elles, une partie du patrimoine organique arraché à la terre.
La régénération naturelle et la fertilisation par l’engrais ne permettent de reconstituer que partiellement une ressource accumulée dans le sol au fil des siècles. Ces pertes non compensées, s’ajoutant dans le temps, ont probablement contribué à la chute des rendements et conduit à un appauvrissement quasi-irréversible du sol. On peut injecter des milliards dans les campagnes agricoles et déverser des tonnes de fertilisants sur les terres, cela ne suffira certainement pas à résoudre le problème. Un changement de paradigme paraît indispensable.
Le renouvellement des semences
La deuxième piste est celle du renouvellement des semences. Le système national de multiplication de semences certifiées fonctionne par campagnes pluriannuelles. Une dégénérescence variétale périodique produirait exactement ce type de résultat.
La qualité du stock de semences certifiées qui sont distribuées aux producteurs peut se dégrader entre les périodes de renouvellement. A cela s’ajoute le fait que certains agriculteurs réservent une partie de leur propre récolte, d’une année à l’autre, pour s’en servir comme semences. Cette pratique, très répandue dans le bassin arachidier, ne garantit pas la qualité des semences ainsi constituées, d’autant plus qu’elle porte généralement sur les graines de moindre qualité, les meilleures ayant logiquement la faveur des acheteurs.
La piste climatique ou le spectre d’El Niño.
La troisième piste est climatique, et elle est particulièrement actuelle. Le phénomène El Niño a une périodicité naturelle de 3 à 4 ans, soit exactement la même que le cycle observé dans les données de la SONACOS. Les épisodes significatifs des vingt dernières années tombent précisément dans le voisinage des années de plus bas de notre série : 2006-2007, 2011-2012, 2015-2016, 2018-2019, 2023-2024. L'Agence Nationale de l’Aviation Civile et de la Météorologie (ANACIM) a largement documenté son effet sur le retard de l'hivernage sénégalais et la baisse de la pluviométrie au Sahel.
Et voici ce qui rend cette hypothèse encore plus inquiétante : un nouvel épisode El Niño, potentiellement record, est en cours de développement à partir de l'été 2026. l’Institut Copernicus annonce même que 2027 pourrait dépasser 2024 comme année la plus chaude jamais enregistrée. Si l'hivernage 2027 est perturbé par El Niño, la superposition du cycle interne quadriennal et d'un choc climatique externe pourrait produire une contre-performance historique.
L’incidence du politique et des cycles électoraux
Une coïncidence notable mérite d'être relevée : les élections présidentielles sénégalaises se tiennent également aux alentours des cycles d’effondrement observés - 2007, 2012, 2019, 2024. Il est possible que les campagnes électorales induisent des perturbations dans les programmes de soutien à la filière arachidière (retards dans la distribution de semences, mobilisation des fonctionnaires agricoles, relâchement des programmes de fertilisation, décisions importantes orientées par des calculs électoraux).
Nous avons déjà mis en évidence des choix de politique publique dictés par les enjeux électoraux et qui continuent d’avoir une forte incidence sur les finances publiques (cf. La Bombe Salariale, article publié en avril 2024, révélant deux augmentations massives de la masse salariale de la fonction publique, respectivement à quelques semaines des élections législatives de 2022 et de l'élection présidentielle de 2024).
Si cette hypothèse est avérée, cela invite à la nécessité d’inscrire la gestion de la filière dans un programme pluriannuel autonome, afin de l'immuniser contre les influences politiques.
La qualité de la maintenance de l’outil industriel
Ces pistes portent sur l’aspect strictement agricole, mais il nous paraît pertinent d’ajouter, comme facteur pouvant contribuer aux chutes de la production industrielle, la qualité et la régularité de la maintenance de l’outil de production. Nous n’avons pas eu accès à des données précises sur le cycle de vie des équipements de la SONACOS, mais si des machines cessent de fonctionner ou connaissent des baisses de régime cycliques, cela affecte forcément la production en sortie.
Vingt-quatre mois pour agir
Ces hypothèses ne s'excluent pas et aucune n'est démontrée. Nous lançons juste une alerte basée sur l’analyse des données - notre métier - et demandons l’implication d’experts du domaine pour étudier la corrélation probable entre cette production industrielle déclinante et la réalité agricole sous-jacente. Encore une fois, ce cycle quadriennal et le déclin sur le temps long de la production de tourteaux ne sont pas le fruit du hasard.
Il est très rare, en matière de politiques publiques, de disposer de 24 mois pour agir et prévenir une catastrophe annoncée. La pandémie de COVID19 est là pour nous le rappeler. Elle nous est tombée dessus du jour au lendemain et cet effet de surprise en avait rendu la gestion chaotique et onéreuse pour le monde entier. Nous avons des données qui nous alertent d’un probable problème sur l’hivernage 2027. Si la tendance que suggèrent ces données persiste, de graves implications socio-économiques sont à craindre dans un avenir proche. Il faut agir dès maintenant pour avoir une meilleure compréhension de ce qui est en train de se produire dans la filière arachidière, et prendre les mesures idoines pour l’endiguer.
Mais au-delà de cette urgence qui appelle à une action immédiate, il est peut-être temps d’engager une véritable réflexion sur la pertinence de perpétuer une pratique agricole coloniale, coûteuse en ressources naturelles, budgétivore et sans réelle valeur ajoutée pour l’économie du pays. Les terres sont de plus en plus dégradées, les paysans de plus en plus pauvres. Doit-on s’obstiner à vivre dans ce culte de l’arachide, ad vitam aeternam ? De notre point de vue, cette question est beaucoup plus structurante que celle du Franc CFA.
Arona Oumar KANE
Ingénieur Logiciel - Bangath Systems - Dakar
Email: arona.kane@bangath.com
WhatsApp: +221 77 588 64 26
SOURCES :
● DPEE - Direction de la Prévision et des Études Économiques.
● Calculs et analyses avec SIADE, par Bangath Systems.
● Entretiens avec MM O. Thiam et A. Diallo, producteurs de la Région de Kaolack
● Recherche documentaire et vérifications avec Claude/Sonet 5, par Anthropic.
● Africa24 TV (2024, 1er août). Sénégal. Annonce du DG de la SONACOS. Ziguinchor.
● Fondements de l'économie de traite au Sénégal, Bernard Founou-Tchuigoua, Silex.
● Un monde intolérable, René Dumont, Seuil.
● https://primature.sn/publications/actualites
Ce n'est pas la même chose. Le record industriel de la SONACOS mesure la performance d'une politique de collecte. Il ne dit rien de l'état des sols, des rendements agricoles, ni de ce qui attend la filière dans les années à venir.
La prochaine récolte à risque élevé, selon notre modèle, est celle de l'hivernage 2027. Ses effets apparaîtront dans les chiffres industriels de 2028, prochaine année bas de cycle. Et, comme nous le verrons, le risque est double : le cycle quadriennal interne et le déclin à long terme risquent d’être aggravés par une composante climatique également récurrente, à savoir le réchauffement périodique des eaux du Pacifique équatorial, connu sous le nom d’El Niño.
La problématique des rendements
Lors du conseil interministériel sur la campagne de production agricole tenu le 15 avril 2025, l’ancien Premier ministre Ousmane Sonko s'était étonné de la faiblesse des rendements arachidiers et avait demandé d’étudier le problème. Dans le relevé de décisions de ce conseil, on note le point suivant : “ - la persistance de la faiblesse des rendements de la culture arachidière, particulièrement lors de la précédente campagne de production agricole ; les causes de la situation particulière de l’année précédente [2024] mérite d’être analysées”.
Cette interrogation apporte une confirmation officielle aux prédictions de notre modèle. Mais elle ne trouvera sans doute pas de réponses dans les statistiques industrielles seules. M. Sonko en avait d’ailleurs pris la mesure lors d’un déplacement à Kaolack en janvier 2026, où il a tenu, à juste titre, à tempérer l’enthousiasme autour de la réussite supposée de la campagne 2025, en ces termes : « J’ai atténué mes félicitations au ministre de l’agriculture, Mabouba Diagne, car les résultats de cette campagne ont certes été obtenus grâce à une bonne organisation et une distribution optimale des semences et des engrais, mais il ne s’agit pas d’une performance qualitative. Les surfaces cultivables ont été augmentées mais le rendement à l’hectare n’a pas bougé. Je ne serai satisfait que lorsqu’on atteindra 2 tonnes à l’hectare sur le territoire national ».
Le constat est factuel. Les rendements sont médiocres, il ne faut pas trop s’enflammer avec les records de la SONACOS ou l’augmentation substantielle de la production agricole de l’année. Mais l’approche qui consiste à sommer un ministre de l’agriculture d’obtenir un rendement à l’hectare multiplié par trois à l’échelle nationale, pourrait s’avérer contreproductive. La résolution d’un problème aussi structurel n’est envisageable que dans un cadre interministériel, associant des experts de diverses disciplines, dotés de moyens adéquats et qui se penchent sérieusement sur la question.
Les rendements sont en baisse depuis très longtemps, c’est un fait. Le Sénégal était dans le peloton de tête des exportateurs mondiaux d’arachides dans les années 60-70, mais le pays a dégringolé dans les profondeurs du classement au fil de décennies. Et pour cause, nous produisons moins malgré l’augmentation continue des surfaces cultivables. Ce problème ne peut pas être réglé par un coup de baguette magique.
Commençons d’abord par nous demander pourquoi la production de tourteaux a décliné au cours de ces dernières décennies, avec ces effondrements cycliques spectaculaires. Le caractère bissextile lui-même n'en est pas la cause. Un jour supplémentaire en février n'affecte pas les arachides d'octobre. Ce que les données révèlent, c'est un cycle agricole réel de quatre ans, qui apparaît avec un décalage d'un an dans les statistiques industrielles de la SONACOS.
Plusieurs pistes pourraient apporter des réponses, et la communication officielle autour de la filière ne donne aucune indication qu'elles soient prises en compte de manière systématique. Nous en proposons quelques-unes qui nous paraissent urgent d’investiguer.
Le problème longtemps ignoré de l'épuisement des sols
La première piste est celle de l'épuisement des sols. Le Bassin arachidier subit depuis près de 150 ans une monoculture intensive qui remonte à l’économie de traite de l’époque coloniale et qui dégrade durablement les terres. L’économiste Bernard Founou-Tchuigoua, dans un ouvrage de référence sur le sujet, “Fondements de l’économie de traite au Sénégal (La surexploitation d’une colonie de 1880 à 1960)” et le célèbre agronome René Dumont, ont tous deux décrit la sensibilité particulière de l'arachide à la dégradation pédologique et la conséquence du non renouvellement de la ressource naturelle. Un cycle d'épuisement et de régénération partielle sur quatre ans est biologiquement plausible. C'est d’ailleurs la seule hypothèse qui permettrait d'expliquer simultanément le cycle quadriennal et le déclin séculaire des volumes produits.
Rappelons que cette culture a été introduite dans notre pays dans un contexte colonial - au même titre que le franc CFA et la consommation du riz et imposée aux paysans sénégalais, au détriment d’une agriculture familiale vivrière, pour répondre aux besoins spécifiques de l'économie française. Les graines alimentaient les savonneries et les huileries de la métropole, tandis que les tourteaux nourrissaient les vaches normandes. Ces protéines végétales exportées vers la France emportaient aussi, avec elles, une partie du patrimoine organique arraché à la terre.
La régénération naturelle et la fertilisation par l’engrais ne permettent de reconstituer que partiellement une ressource accumulée dans le sol au fil des siècles. Ces pertes non compensées, s’ajoutant dans le temps, ont probablement contribué à la chute des rendements et conduit à un appauvrissement quasi-irréversible du sol. On peut injecter des milliards dans les campagnes agricoles et déverser des tonnes de fertilisants sur les terres, cela ne suffira certainement pas à résoudre le problème. Un changement de paradigme paraît indispensable.
Le renouvellement des semences
La deuxième piste est celle du renouvellement des semences. Le système national de multiplication de semences certifiées fonctionne par campagnes pluriannuelles. Une dégénérescence variétale périodique produirait exactement ce type de résultat.
La qualité du stock de semences certifiées qui sont distribuées aux producteurs peut se dégrader entre les périodes de renouvellement. A cela s’ajoute le fait que certains agriculteurs réservent une partie de leur propre récolte, d’une année à l’autre, pour s’en servir comme semences. Cette pratique, très répandue dans le bassin arachidier, ne garantit pas la qualité des semences ainsi constituées, d’autant plus qu’elle porte généralement sur les graines de moindre qualité, les meilleures ayant logiquement la faveur des acheteurs.
La piste climatique ou le spectre d’El Niño.
La troisième piste est climatique, et elle est particulièrement actuelle. Le phénomène El Niño a une périodicité naturelle de 3 à 4 ans, soit exactement la même que le cycle observé dans les données de la SONACOS. Les épisodes significatifs des vingt dernières années tombent précisément dans le voisinage des années de plus bas de notre série : 2006-2007, 2011-2012, 2015-2016, 2018-2019, 2023-2024. L'Agence Nationale de l’Aviation Civile et de la Météorologie (ANACIM) a largement documenté son effet sur le retard de l'hivernage sénégalais et la baisse de la pluviométrie au Sahel.
Et voici ce qui rend cette hypothèse encore plus inquiétante : un nouvel épisode El Niño, potentiellement record, est en cours de développement à partir de l'été 2026. l’Institut Copernicus annonce même que 2027 pourrait dépasser 2024 comme année la plus chaude jamais enregistrée. Si l'hivernage 2027 est perturbé par El Niño, la superposition du cycle interne quadriennal et d'un choc climatique externe pourrait produire une contre-performance historique.
L’incidence du politique et des cycles électoraux
Une coïncidence notable mérite d'être relevée : les élections présidentielles sénégalaises se tiennent également aux alentours des cycles d’effondrement observés - 2007, 2012, 2019, 2024. Il est possible que les campagnes électorales induisent des perturbations dans les programmes de soutien à la filière arachidière (retards dans la distribution de semences, mobilisation des fonctionnaires agricoles, relâchement des programmes de fertilisation, décisions importantes orientées par des calculs électoraux).
Nous avons déjà mis en évidence des choix de politique publique dictés par les enjeux électoraux et qui continuent d’avoir une forte incidence sur les finances publiques (cf. La Bombe Salariale, article publié en avril 2024, révélant deux augmentations massives de la masse salariale de la fonction publique, respectivement à quelques semaines des élections législatives de 2022 et de l'élection présidentielle de 2024).
Si cette hypothèse est avérée, cela invite à la nécessité d’inscrire la gestion de la filière dans un programme pluriannuel autonome, afin de l'immuniser contre les influences politiques.
La qualité de la maintenance de l’outil industriel
Ces pistes portent sur l’aspect strictement agricole, mais il nous paraît pertinent d’ajouter, comme facteur pouvant contribuer aux chutes de la production industrielle, la qualité et la régularité de la maintenance de l’outil de production. Nous n’avons pas eu accès à des données précises sur le cycle de vie des équipements de la SONACOS, mais si des machines cessent de fonctionner ou connaissent des baisses de régime cycliques, cela affecte forcément la production en sortie.
Vingt-quatre mois pour agir
Ces hypothèses ne s'excluent pas et aucune n'est démontrée. Nous lançons juste une alerte basée sur l’analyse des données - notre métier - et demandons l’implication d’experts du domaine pour étudier la corrélation probable entre cette production industrielle déclinante et la réalité agricole sous-jacente. Encore une fois, ce cycle quadriennal et le déclin sur le temps long de la production de tourteaux ne sont pas le fruit du hasard.
Il est très rare, en matière de politiques publiques, de disposer de 24 mois pour agir et prévenir une catastrophe annoncée. La pandémie de COVID19 est là pour nous le rappeler. Elle nous est tombée dessus du jour au lendemain et cet effet de surprise en avait rendu la gestion chaotique et onéreuse pour le monde entier. Nous avons des données qui nous alertent d’un probable problème sur l’hivernage 2027. Si la tendance que suggèrent ces données persiste, de graves implications socio-économiques sont à craindre dans un avenir proche. Il faut agir dès maintenant pour avoir une meilleure compréhension de ce qui est en train de se produire dans la filière arachidière, et prendre les mesures idoines pour l’endiguer.
Mais au-delà de cette urgence qui appelle à une action immédiate, il est peut-être temps d’engager une véritable réflexion sur la pertinence de perpétuer une pratique agricole coloniale, coûteuse en ressources naturelles, budgétivore et sans réelle valeur ajoutée pour l’économie du pays. Les terres sont de plus en plus dégradées, les paysans de plus en plus pauvres. Doit-on s’obstiner à vivre dans ce culte de l’arachide, ad vitam aeternam ? De notre point de vue, cette question est beaucoup plus structurante que celle du Franc CFA.
Arona Oumar KANE
Ingénieur Logiciel - Bangath Systems - Dakar
Email: arona.kane@bangath.com
WhatsApp: +221 77 588 64 26
SOURCES :
● DPEE - Direction de la Prévision et des Études Économiques.
● Calculs et analyses avec SIADE, par Bangath Systems.
● Entretiens avec MM O. Thiam et A. Diallo, producteurs de la Région de Kaolack
● Recherche documentaire et vérifications avec Claude/Sonet 5, par Anthropic.
● Africa24 TV (2024, 1er août). Sénégal. Annonce du DG de la SONACOS. Ziguinchor.
● Fondements de l'économie de traite au Sénégal, Bernard Founou-Tchuigoua, Silex.
● Un monde intolérable, René Dumont, Seuil.
● https://primature.sn/publications/actualites
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