Influenceurs africains : quand insulter une nation devient un fonds de commerce (Paul Sedar Ndiaye)


De Dakar à Abidjan en passant par Yaoundé, des créateurs de contenus ont fait du dénigrement des pays voisins un modèle économique. Derrière les millions de vues, cette mode fragilise des communautés bien réelles et commence à rencontrer la justice. Analyse d’un phénomène qui trahit tout ce que nos cultures enseignent de l’hospitalité.
Le 21 juin 2026, un créateur de contenus camerounais connu sous le pseudonyme d’Élysée le Snieper a été interpellé à Abidjan. Il était venu en Côte d’Ivoire pour une campagne publicitaire panafricaine baptisée « L’Afrique supporte l’Afrique ». La police l’attendait pour un tout autre motif. En 2021, au plus fort d’un clash en ligne entre internautes camerounais et ivoiriens, il avait traité son pays hôte de « pays de merde ». La vidéo a refait surface cinq ans plus tard et l’a conduit en garde à vue, avant une libération qui a permis d’apaiser les esprits de part et d’autre.

Cet épisode prolonge une série déjà trop longue. Au printemps 2025, des tiktokeurs sénégalais et ivoiriens se sont livré pendant des semaines une bataille d’injures qui a consterné les deux pays, au point que la presse dakaroise s’en est émue dans ses éditoriaux. En juillet 2026, des citoyens sénégalais demandaient encore au procureur de la République de se saisir des dérives observées sur TikTok. Le phénomène dépasse largement notre continent, puisque des créateurs se moquent de la « culture américaine » depuis le Groenland et que d’autres tournent en dérision leurs voisins sur tous les fuseaux horaires. Partout, la recette est identique. Une vidéo courte, un ton sarcastique, une généralisation grossière sur un peuple entier, et l’algorithme fait le reste.

Pourquoi ces dérapages se multiplient-ils ? Parce qu’ils rapportent. Sur TikTok, chaque vue se monétise, chaque live génère des cadeaux virtuels, chaque polémique gonfle une audience qui sera ensuite vendue aux annonceurs. Certains protagonistes changent même de camp d’un clash à l’autre, selon le public qu’il faut flatter. La faiblesse de la modération aggrave le phénomène, en particulier sur les contenus en langues nationales, qui échappent largement aux filtres conçus pour le français ou l’anglais.

En observant ces profils, on distingue au moins deux figures. Il y a d’abord l’humoriste clivant, qui vise la jeunesse urbaine avec des stéréotypes sur les pays voisins, et récolte un buzz aussi intense qu’éphémère. Il y a ensuite le militant numérique qui habille de panafricanisme des agendas qui le dépassent, ce qui est plus inquiétant. Plusieurs enquêtes de médias internationaux ont documenté la porosité entre certains comptes très suivis en Afrique de l’Ouest et des opérations d’influence étrangère. Lorsque la haine envers le voisin ou l’ancien colonisateur se transforme en source de revenus, il devient incertain de savoir qui réglera l’addition et pour quelle cause.

Appeler ces personnes des influenceurs me semble déjà une concession. Un influenceur digne de ce nom éclaire ses abonnés, leur transmet un savoir-faire, une passion, un regard sur le monde. Celui qui insulte une nation entière cherche seulement à encaisser sur la colère qu’il provoque.

Les États ont commencé à répondre, parfois avec excès, entre suspensions de plateformes et interpellations en cascade. La justice ivoirienne a marqué les esprits en juin 2026 en condamnant l’un des créateurs les plus suivis du pays, Apoutchou National, à trois ans de prison ferme pour blanchiment de capitaux, au terme d’une affaire née d’une vidéo où il exhibait des liasses de billets. La condamnation ne portait pas sur des insultes, mais le signal adressé à toute l’économie du buzz est limpide. L’argent facile des réseaux n’échappe plus au droit commun, et les propos tenus en ligne non plus. L’affaire Snieper l’a confirmé quelques jours plus tard. Une vidéo publiée à vingt ans peut vous rattraper à vingt-cinq, dans un aéroport ou un hôtel, car la toile n’oublie rien.

Le paradoxe, c’est que la nationalité, brandie comme une arme par les uns, peut servir de pont pour d’autres. En janvier 2026, le Ghana a accordé sa nationalité au streamer américain IShowSpeed, au terme d’une tournée d’un mois qui a montré une Afrique jeune et créative à ses dizaines de millions d’abonnés. La décision a divisé les Ghanéens, entre fierté et interrogations légitimes sur les critères de naturalisation, mais elle illustre une autre manière d’investir la question identitaire en ligne.

La Nigériane Charity Ekezie l’illustre mieux encore. Face aux questions absurdes d’internautes occidentaux qui lui demandent si l’Afrique a de l’eau courante, elle répond par un sarcasme réjouissant qui démonte les clichés un à un. Son succès prouve qu’on peut faire de l’identité un sujet viral sans piétiner celle du voisin. L’humour redevient alors un outil d’éducation, et l’audience suit.

J’ai consacré un essai, Teranga : La Gestion de l’Hospitalité, à ce que nos cultures disent de l’accueil et du lien. Chez nous, l’hôte est sacré. Le Kersa, cette retenue qui interdit de blesser gratuitement, et le Sutura, cette pudeur qui protège l’honneur d’autrui, encadrent la parole publique depuis des générations. Rien, dans nos traditions, n’autorise à humilier un peuple qui vous ouvre ses portes. L’ironie de l’affaire d’Abidjan est cruelle. Un homme arrêté chez ceux qu’il avait insultés, alors qu’il venait profiter de leur hospitalité pour une campagne célébrant la solidarité africaine.

Il faut aussi rappeler une évidence que ces clashs piétinent. Des dizaines de milliers de Sénégalais vivent et travaillent en Côte d’Ivoire, souvent depuis des générations. Des Ivoiriens, des Camerounais ou des Guinéens ont bâti leur vie à Dakar. Chaque vidéo haineuse fragilise ces communautés bien réelles, qui n’ont rien demandé. Sur un continent où la jeunesse est majoritaire et où les tensions géopolitiques sont vives, ces joutes façonnent l’opinion et peuvent attiser des haines qui débordent des écrans.

Je refuse pourtant de céder au fatalisme. La réponse durable viendra de l’éducation aux médias et d’une modération adaptée à nos langues. Elle viendra surtout d’une génération de créateurs qui comprendra qu’une audience se construit sur autre chose que la détestation du voisin. Ces créateurs existent déjà, de Lagos à Dakar, et ils méritent nos partages bien plus que les marchands de colère.

Paul Sedar Ndiaye ( Ecrivain, Enseignant-Chercheur)
Mercredi 22 Juillet 2026
Dakaractu



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