Migration circulaire : Est-ce le bon antidote à la migration irrégulière ?

Plus de 3 000 personnes sont décédées ou portées disparues en mer durant leur tentative de rejoindre l’Europe via la Méditerranée centrale et occidentale ou l’Atlantique en 2021. Un énième bilan macabre livré, il y a moins d’un mois, par le Haut-commissariat des réfugiés (Hcr) qui ne semble pas créer des vagues de compassion. Ces chiffres, outre le fait qu’ils dépeignent l’hécatombe causée par les chavirements d’embarcations de migrants irréguliers dont l’essentiel est en provenance des côtes africaines, continuent de hanter le sommeil des autorités. Mais, ces statistiques ne semblent pas ébranler pourtant ces candidats qui aujourd’hui encore, n’attendent que l’occasion pour se lancer à l’assaut des vagues. Les décideurs, pour ne pas dire les leaders de ce monde, continuent toujours de cogiter encore sur les solutions après plusieurs plans et stratégies n’ayant pas freiné le flux migratoire irrégulier et son lot de morts. Ce qui a abouti à l’instauration du programme de migration circulaire. Mais la véritable question qui se pose aujourd’hui c’est de savoir si cette politique migratoire est la véritable solution pour stopper ou encore réduire drastiquement la migration irrégulière ?


Malgré l’existence des certains programmes et politiques en leur faveur, les jeunes continuent de s’adonner à la pratique de la migration irrégulière. Cela aux risques et périls de leur vie, comme en témoigne le dernier bilan du Haut-commissariat des réfugiés (HCR). Ce qui peut être expliqué par plusieurs facteurs, tels que : l’influence de leurs proches et parents, la conjoncture économique qui frappe certaines localités du pays et le chômage qui continue de toucher la frange jeune de la population sénégalaise et du continent africain en général. « Ces jeunes-là qui habitent les zones insulaires à l’image des Îles du Saloum, depuis longtemps, ils ont vu leurs parents et grands-parents et même leurs arrière-grands-parents vivre de la pêche. C’est l’activité principale génératrice de revenus pour ces populations locales. Et comme la mer n’est plus aussi poissonneuse qu’elle ne l’était, on assiste de plus en plus, à la raréfaction du poisson. Ce qui pousse la plupart des jeunes habitants de ces zones à s’adonner à la migration. C’est donc cette perte d’espoir, cette situation regrettable, qui a poussé les jeunes à se désengager complètement. En plus de cela, il y a d’autres influences extérieures qui entretiennent le désir des jeunes d’emprunter la voie irrégulière. Autrement dit l’influence des proches, parents et amis », renseigne Fodé Sarr, un jeune étudiant originaire des îles du Saloum.
  
L’autre constat inquiétant fait sur ce phénomène de la migration, c’est que parmi les jeunes qui quittent les pays africains pour se retrouver en Europe, seuls quelques-uns retournent dans leurs pays d’origine. Comme en attestent les données de l’enquête ménage du projet Mafe (Migration entre l’Afrique Europe) réalisée en 2008, qui a pour but d’étudier les mouvements migratoires dans toute leur complexité. En effet, les résultats de l’enquête révèlent qu’« un migrant sur quatre est rentré au Sénégal après cinq années passées à l’étranger. Les retours d’Afrique ont lieu plus rapidement que ceux des pays du Nord, et les jeunes ont tendance à moins rentrer lorsqu’ils ont migré vers le Nord. Parmi les migrants qui sont revenus au Sénégal, certains ont fait le choix de repartir vers l’étranger : 17 % des migrants qui ont effectué un premier retour résident à l’étranger au moment de l’enquête », renseigne le document parcouru par Dakaractu.   
 
La migration circulaire peut diminuer l’ampleur du phénomène irrégulier
 
Face à cette situation inquiétante du phénomène, des moyens et stratégies de riposte s’imposent aux États et gouvernants. C’est dans ce cadre que le gouvernement sénégalais et les pays de l’Union Européenne ont procédé à la signature d’accords de partenariat pour une gestion concertée des migrations. Les résultats des discussions ont abouti à des pistes de réflexion sur le rôle des institutions compétentes dans ce domaine pour appréhender de façon plus adéquate le phénomène. Cette circulation a été facilitée par les besoins d’une main-d’œuvre peu qualifiée et l’absence de contraintes pour l’entrée et le séjour des travailleurs étrangers dans les pays de destination. La migration circulaire devient ainsi une pratique ancienne pour de nombreux sénégalais avant qu’elle ne soit inscrite dans l’agenda international comme une piste de gestion concertée des migrations internationales et comme un moyen de réconcilier le couple migration et développement. Cependant cette politique migratoire ne semble pas être la meilleure démarche pour mieux juguler les départs des migrants irréguliers vers l’Europe.
 
Pour certains jeunes comme Fodé Sarr, cette forme de pratique de la migration peut diminuer l’ampleur du phénomène mais ne pourra pas l’arrêter complètement. « Je suis très pessimiste par rapport à la capacité de cette politique de mettre fin à la pratique de la migration irrégulière. Je crois que cela peut diminuer l’ampleur du phénomène, mais ne pourra pas l’arrêter complètement comme certains le pensent. Et pour cela, il nous faut encore plusieurs années », a soutenu le jeune homme.
 
La migration circulaire, un début de solution
 
Contrairement à Fodé Sarr, le docteur Souleymane Ndao, enseignant-chercheur et consultant en ingénierie de formation, est d’avis que la promotion de la migration circulaire peut être un début de solution face à la progression inquiétante de la migration irrégulière dans le monde. Cela en dotant aussi les jeunes potentiels candidats à la migration des formations adaptées au besoin du marché international.  « La pratique de la migration circulaire est une solution pour combattre l’émigration irrégulière dans le monde. Cela dit qu’il faudrait que ceux qui partent, acceptent aussi de retourner dans leurs pays d'origine. Et qu’ils ne restent pas comme s’ils voulaient remplacer les populations du pays d’accueil. C’est cela « la théorie du remplacement », soutenue par certains scientifiques et des philosophes européens. C’est une théorie qui a été développée par beaucoup de scientifiques, beaucoup de philosophes occidentaux qui taxent certains africains de vouloir venir s’implanter définitivement chez eux. Donc, l’émigration circulaire, c’est une alternative par rapport à cette forme d’émigration irrégulière. C’est-à-dire donner la possibilité à tous les demandeurs de visas, d’y aller et de proposer quelque chose, que cela soit la qualification, le domaine entrepreneurial, les artistes, les diplomates, entre autres, et de revenir de façon temporaire dans leur pays d’origine », indique le Dr Ndao.
 
« Il faut encourager la migration gagnant-gagnant »
 
Même s’il est d’avis que la migration circulaire n’est pas une mauvaise chose, Ousmane Sène, le directeur du Centre de recherche ouest africain (Warc) est pour la promotion de la migration gagnant-gagnant. Car, pour lui, la migration circulaire traduit forcément un retour chez soi, après quelque temps d’asile. « Si on parle de migration circulaire, cela suppose le retour chez soi après quelque temps passé à l’étranger. Autrement dit, c’est une forme de cercle. Vous quittez un point X, pour aller à un point Y mais inéluctablement vous reviendrez au point X. La circularité, c’est le retour. Cela veut dire qu’il y a quelque part dans le pays qui vous reçoit un besoin au niveau de certaines activités à faire. Vous y allez parce que vous avez l’expertise, mais une fois que vous avez terminé votre travail, vous revenez chez vous », précise Ousmane Sène. 
 
Par ailleurs, le directeur du Warc plaide pour la promotion de la migration gagnant-gagnant. « La migration circulaire n’est pas une mauvaise chose, mais il faut encourager la migration gagnant-gagnant. C’est le cas avec les mouvements saisonniers pour des récoltes au niveau des vignes en Espagne, au Portugal, les champs de pommes, d’oranges, de prunes, de patates ou d'oignons, comme en Angleterre, en Irlande. Les gens y vont un moment pour faire les récoltes. Si par exemple ces pays font face à un besoin de main-d’œuvre, ils font appel à des pays peut-être de l’Afrique ou ailleurs. Une fois que l’activité est terminée, ils retournent dans leur pays d'origine. Je crois que cette forme de migration devrait être encouragée », a confié M. Sène. Ce qui porte à croire que la migration circulaire n’est certes pas la perfection, mais c’est un début de solution qui nécessite un accompagnement et une meilleure promotion.
 
Cet article a été écrit avec le soutien d’Article 19 et l’UNESCO, dans le cadre du projet « Autonomiser les jeunes en Afrique à travers les médias et la communication », financé par l’Agence Italienne pour la Coopération au Développement (AICS), via le « Fonds Afrique » du Ministère des Affaires Étrangères et de la Coopération Internationale (MAECI) ».
Samedi 14 Mai 2022
Dakaractu



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