La candidature de Macky Sall aux Nations Unies ouvre à l’Afrique une possibilité qu’elle aurait tort de traiter avec la distraction élégante des continents habitués à manquer leurs rendez-vous décisifs. Le processus de désignation du prochain Secrétaire général est officiellement engagé pour une prise de fonctions au 1er janvier 2027. Macky Sall figure parmi les candidats enregistrés, sa nomination ayant été transmise le 2 mars 2026. Il ne s’agit donc plus d’une hypothèse de salon, encore moins d’un bruit diplomatique passager, mais d’une séquence internationale réelle dans laquelle le continent peut choisir d’entrer avec méthode ou de rester, une fois encore, au balcon de sa propre histoire.
Cette candidature mérite mieux que les réflexes d’humeur, les lectures de voisinage et les querelles de clocher transposées à l’échelle mondiale. L’Afrique demande depuis longtemps une représentation plus juste dans les institutions internationales, une réforme du multilatéralisme, une considération plus sérieuse de ses intérêts dans les arbitrages sur la paix, la sécurité, la dette, le climat et le développement. Lorsqu’une personnalité africaine de premier rang entre dans une compétition de cette nature, la seule attitude stratégiquement adulte consiste à examiner ce qu’elle rend possible pour le continent, non ce qu’elle réveille comme susceptibilités locales. L’intérêt africain n’est jamais bien servi lorsque l’on remplace la géopolitique par la chronique.
Le cas de Macky Sall présente, à cet égard, un avantage que peu de candidatures peuvent revendiquer avec la même netteté. Ancien président du Sénégal, ancien président en exercice de l’Union africaine, familier des sommets internationaux et des rapports souvent rugueux entre États, institutions financières et organisations multilatérales, il possède le type d’expérience que requiert la direction politique de l’ONU. Sa vision de candidature met l’accent sur une organisation plus efficace, sur une articulation plus cohérente entre paix, sécurité et développement, ainsi que sur une capacité accrue du système onusien à répondre à un monde plus instable. Autrement dit, il se présente non comme un emblème décoratif du Sud, mais comme une offre de gouvernement international dans un moment de désordre global.
Ce qui donne à cette candidature une densité particulière tient au fait qu’elle avance sans le confort ordinaire d’un appui national plein et entier. Le Sénégal s’est publiquement tenu à distance d’un endossement continental formalisé, tandis que l’Union africaine n’a pas validé la procédure engagée pour transformer cette initiative en position commune. Beaucoup y ont vu un handicap. Une lecture plus froide conduit à un constat plus intéressant : lorsqu’une candidature demeure visible malgré la retenue du pays d’origine, elle montre qu’elle repose sur autre chose qu’une simple mécanique administrative. Elle commence alors à exister par sa propre gravité diplomatique. C’est rarement un détail dans les compétitions où l’on confond trop souvent soutien officiel et profondeur politique.
Le sondage récent qui place Macky Sall en tête des préférences parmi les candidats connus ne doit ni faire perdre le sens des proportions ni faire perdre le sens du signal. Il ne désigne pas le vainqueur, puisque la décision finale appartiendra à une mécanique fermée faite d’auditions, de consultations et de straw polls au Conseil de sécurité, avec l’exigence décisive de l’absence de veto des cinq membres permanents. Mais il révèle quelque chose de politiquement substantiel : son nom a franchi le cercle des candidatures simplement déclarées pour entrer dans celui des candidatures identifiées. Dans la diplomatie multilatérale, la visibilité n’assure pas la victoire, mais l’invisibilité garantit presque toujours l’élimination. Être perçu comme un prétendant de premier plan malgré le silence de Dakar constitue donc un fait notable, et même remarquable.
L’Afrique se tromperait lourdement si elle exigeait de ses propres candidats une pureté céleste tout en observant chez les autres une indulgence toute terrestre. Les grandes puissances ne soutiennent pas des figures impeccables au sens liturgique du terme ; elles soutiennent des profils utiles à leurs intérêts, capables d’entrer dans le rapport de force, de tenir dans la durée et de parler plusieurs langues de pouvoir à la fois. Le continent s’affaiblit chaque fois qu’il transforme ses ambitions internationales en concours de scrupules. La vraie question n’est pas de savoir si Macky Sall échappe à toute controverse nationale. La vraie question est de savoir si l’Afrique dispose aujourd’hui de beaucoup de profils capables d’occuper avec crédibilité le centre du jeu onusien. La réponse, à l’évidence, mérite moins d’hypocrisie et davantage de lucidité stratégique.
Il serait donc peu inspiré de laisser cette candidature flotter entre sympathie vague, prudence molle et soutien à demi-mot. Le système de sélection du prochain Secrétaire général ne récompense ni les bons sentiments ni les regrets tardifs. Il favorise les candidatures préparées, portées, expliquées, sécurisées. Si l’Afrique juge que Macky Sall constitue une option sérieuse, elle doit convertir cette appréciation en travail diplomatique, en alignements progressifs, en pédagogie politique auprès de ses partenaires, puis en constance. Une bonne candidature sans stratégie collective devient vite un exercice d’élégance inutile. Le continent a déjà trop souvent excellé dans cette discipline mineure qui consiste à reconnaître la bonne carte juste avant de la laisser tomber.
Au fond, ce qui se joue ici dépasse le destin d’un homme et même le prestige d’un poste. Il s’agit de savoir si l’Afrique veut continuer à réclamer une centralité qu’elle n’organise pas, ou si elle entend enfin transformer son poids historique, démographique et politique en influence institutionnelle effective. La candidature de Macky Sall offre une fenêtre, non une garantie ; une possibilité sérieuse, non un triomphe promis. C’est précisément pour cette raison qu’elle appelle du continent non des murmures polis, mais une décision stratégique. L’histoire ne s’ouvre pas tous les matins, et elle n’a jamais eu beaucoup de patience pour les continents qui arrivent en retard à leurs propres occasions.
Dr Abdourahmane Ba,
Président Think Tank FOYRE
Expert en Evaluation des Politiques Publiques, Evidence, Management et Stratégie de Développement.
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