Les vaccins anti covid-19 à l’épreuve du halal et du casher

Monsieur Khadiyatoulah Fall, professeur titulaire, Chaire CERII et Centre d’Excellence CELAT, Université du Québec à Chicoutimi
Monsieur Saad Mansour Samir, assistant de recherche, CERII


La disponibilité   des vaccins anti covid 19 est généralement saluée par la grande majorité de l’opinion publique internationale. Des critiques se font cependant entendre de la part de nombreux « vaccin sceptiques ». Ces derniers mettent en cause l’efficacité des vaccins qu’ils estiment relative, même douteuse, et ils invoquent aussi les risques d’effets secondaires encore méconnus, en raison du manque d’essais cliniques.
Des autorités religieuses également ont pris position. Celle du Vatican a été claire. Les autorités catholiques ont appelé les fidèles à accepter les campagnes de vaccination. Elles ont jugé les vaccins moralement éthiques et ont indiqué qu’ils étaient   des contributions majeures pour le bien commun, même s’ils devaient contenir des ingrédients tirés de cellules de fœtus avortés. 
Israël est reconnu comme un des pays au monde où la cadence de vaccination est la plus dynamique. Les autorités religieuses, là aussi, n’ont pas manqué de poser le débat théologique-éthico sanitaire sur la qualité casher des vaccins. En effet, la gélatine d’origine porcine est un ingrédient qui peut entrer dans l’élaboration de nombreux vaccins alors que, normalement, tout dérivé du porc est interdit de consommation dans la religion juive. Afin de lever toute équivoque, les grandes industries pharmaceutiques, telles Moderna, Astra Zeneca et Pfizer, ont affirmé que leurs vaccins ne contenaient pas d’ingrédients porcins. De plus, les autorités religieuses juives ont apporté des interprétations de la loi qui rendaient les vaccins licites, même s’ils contenaient des dérivés du porc, en autant   que le produit ne soit pas avalé mais seulement injecté dans le corps. Mais surtout, ces autorités avancent, qu’au-delà de toutes les considérations, la primauté doit revenir à la protection de la santé et de la vie.
Les autorités et institutions religieuses musulmanes se sont aussi saisies de la question de la vaccination Covid-19. Des différents débats en contexte musulman, il se dégage deux positions : une « dure » qui refuse toute injection du vaccin, s’il n’est pas prouvé que le remède ne contient pas de dérivés du porc et une autre plus « pragmatique », plus « contextualisée » qui met la préservation de la vie humaine et de la communauté au-dessus de tout interdit alimentaire.
Et force est de constater que c’est la seconde position qui obtient de plus en plus l’adhésion des théologiens de l’islam et des autorités des pays musulmans. Les savants d'Indonésie, pays qui compte le plus grand nombre de musulmans dans la Oummah, ont estimé que le vaccin du groupe chinois Sinovac, est « halal ». Le Conseil de la fatwa des Émirats Arabes Unis, dirigé par le très conservateur Abdallah ben Bayya, a émis une "fatwa'' qui autorise l’usage du vaccin, même si celui-ci pouvait contenir des produits illicites. Le droit musulman permet au croyant de « suspendre » une pratique religieuse pour préserver sa vie.  La nécessité devient la loi et elle pousse les institutions religieuses à une relecture des normes dominantes, à une ijtihad en contexte qui peut même déboucher sur un    contournement de celles-ci lorsqu’elles deviennent des obstacles au bien-être humain et à la vie.  C’est ainsi le principe de la «darûrâ» qui prime et qui amène un assouplissement, un allégement de la norme islamique. Depuis l’apparition du coronavirus, nos recherches analysent les comportements des sociétés musulmanes face aux normes religieuses dans un contexte de pandémie, alors que les contraintes et les exceptions s’imposent. Ce que nous constatons dans plusieurs pays musulmans, chez plusieurs autorités religieuses   et aussi chez plusieurs musulmans pratiquants ou non qui vivent en diaspora occidentale, c’est une mise en relief    d’une mémoire de l’islam marquée historiquement par les accommodements raisonnables et par une grande sensibilité à la contextualisation.  Il se dégage aussi de nos constats une convergence des trois grandes religions monothéistes sur le souci supérieur de la préservation de la vie humaine.
Les vaccins ont été objets de polémiques en Afrique. On a vu la vedette sportive, Didier Drogba, monter au créneau pour dire que l’Afrique n’est pas un laboratoire pour les Occidentaux. Pour le professeur Muyembe, les Congolais ne seront jamais des cobayes. L’Imam Ahmed Kanté a attiré l’attention sur les opacités qui peuvent survenir suite aux rivalités géopolitiques et commerciales des pays producteurs de vaccins. Il a demandé   à l’OMS de respecter sa promesse d’un vaccin bien commun.  Ainsi l’attente forte du vaccin est là mais des inquiétudes existent.
Le Président Macky Sall, dans son message à la nation du 31 décembre 2020, avait affirmé que l’acquisition des vaccins se fera « dans le respect de l’éthique ». Notre pays se prépare ainsi à la vaccination. Cette démarche doit tenir compte des obstacles potentiels qui peuvent empêcher l’adhésion des populations ou ralentir le processus : obstacles dans le choix approprié des vaccins, dans les coûts financiers, dans la priorisation transparente et éthico-morale des cibles, dans l’infrastructure logistique, dans la mémoire sociale des campagnes de vaccination au Sénégal, mais aussi dans les croyances culturelles et religieuses. Mentionnons pour terminer que le Président Macky Sall a soutenu, lors de l’ouverture du Conseil présidentiel sur la relance économique en septembre 2020, qu’il était temps que le Sénégal développe une autonomie par la fabrication des médicaments chez nous. Cette industrie gagnerait à tenir compte aussi, dans un pays majoritairement musulman, des réflexions, recherches et actions actuelles sur la pharmaceutique et la médecine halal. Cette extension du domaine du halal trouve aujourd’hui un grand intérêt auprès de l’industrie pharmaceutique internationale mais également dans quelques pays de la Oummah.
Jeudi 14 Janvier 2021
Dakaractu




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