Le silence des écrans: Quand la connexion numérique déconnecte nos familles ( Paul Sedar Ndiaye)


Le Sénégal n’a jamais été aussi connecté : plus d’un habitant sur deux en ligne, et davantage de cartes SIM que de citoyens. Pourtant, autour du bol, le soir, on ne se parle plus. Le smartphone s’est fait tiers dans nos couples et nos familles. Imaginez que vous pénétriez un soir dans n’importe quelle habitation sénégalaise. La famille est réunie autour du bol, le couscous fume encore, mais  personne ne parle. Des visages éclairés par la même lueur bleue, penchés chacun sur son écran. Le repas s’achève dans un silence d’un genre nouveau, celui que nous appelons désormais, sans même y penser, « être ensemble ».

Ce silence est récent. Il y a quelques années à peine, la tombée du jour appelait la parole. Autour du thé, sous l’arbre à palabres, les voix se cherchaient et se répondaient. La lueur des braises a cédé la place à celle des écrans. D’après le rapport digital 2025, le Sénégal compte plus de onze millions d’internautes, soit plus de la moitié de sa population, et l’on y dénombre aujourd’hui davantage de cartes SIM que d’habitants. Nous voilà hyperconnectés. Reste à savoir à quoi.

Dans bien des foyers, un objet s’est glissé entre les êtres : le smartphone. Il s’installe en tiers au cœur du couple, présent à chaque instant, réclamant une attention qu’il dérobe à ceux qui sont là, à portée de voix. Les conjoints disent ne plus se parler vraiment. Les enfants, eux, apprennent très tôt à voir leurs parents regarder ailleurs. Quant aux amis réunis autour d’une table, il n’est pas rare que chacun s’absente, en silence, dans un monde où les autres n’entrent pas.

Au fil des conversations que j’ai avec de jeunes couples, un grief revient avec une régularité qui interroge : le téléphone. On lui reproche de voler les soirées et de meubler, d’un flux sans fin, les silences qu’un couple devrait parfois oser habiter ensemble.

Nos aînés tenaient la présence pleine pour une forme de respect. Le Kersa exigeait que l’on se concentre entièrement sur son interlocuteur. Détourner le regard pendant qu’un père ou une épouse s’adressait à vous passait pour une offense. Aujourd’hui, presque personne n’est choqué de voir quelqu’un défiler sur son écran pendant un repas en famille.

La technologie n’est pas l’accusée. Le numérique ouvre des routes et rapproche ceux que l’exil avait éloignés ; il fait vivre des commerces entiers. Ce qui nous échappe, c’est l’art de lui poser des limites, de préserver des espaces où la personne assise en face pèse plus lourd qu’une notification.

Dans le couple, le smartphone fait souvent office de révélateur. Il offre une issue commode devant la conversation qu’on redoute, ou devant cet ennui partagé qui, parfois, est nécessaire. Pourquoi affronter le regard de l’autre quand le flux des réseaux, lui, ne demande rien ? Le sutura en souffre aussi. Dans une culture de l’exposition permanente, on en vient à mettre en scène son bonheur de couple plutôt qu’à le protéger, à l’abri des regards, là où il se construit vraiment.

Nous gagnerions à réapprendre le silence partagé, la présence pleine. Personne ne demande de jeter son téléphone. L’enjeu est ailleurs : instaurer de vraies coupures. Que l’écran s’éteigne, parfois, pour que le regard se rallume. Cela peut tenir à peu de chose : une heure, le soir, où les téléphones dorment dans la poche ; un jour, dans la semaine, sans réseaux sociaux.
La Teranga, cette hospitalité dont nous sommes si fiers, commence à la maison. Accueillir quelqu’un, c’est d’abord lui donner son attention entière, lui faire sentir, sans un mot, qu’il compte plus que la prochaine vibration.

Pour nos pères, la parole était un dépôt sacré, et le silence qui l’entoure comptait autant qu’elle. Mais ce silence d’autrefois préparait la rencontre. Le nôtre, trop souvent, ne fait que l’esquiver. Nos enfants, eux, n’attendent qu’une chose : que nous levions les yeux. Le geste ne coûte rien. Il nous reste à le retrouver, avant qu’ils n’apprennent, à leur tour, à ne plus l’attendre.

Paul Sedar Ndiaye ( Ecrivain, Enseignant-Chercheur) 
Jeudi 25 Juin 2026
Dakaractu



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