Françafrique : quand les accords de défense contiennent des clauses secrètes et illégales.

« Élu le 28 mars 2012, le nouveau président sénégalais Macky Sall s’est finalement refusé à exiger le paiement d’un loyer par la France, décidant que la France pourrait bénéficier du site de Rufisque à titre gracieux, et a signé le traité le 18 avril 2012 à l’occasion de sa visite en France ». République Française.


Premier partenaire commercial du Sénégal, la France est aussi le premier investisseur parmi les investissements directs étrangers (IDE) avec plus d’une centaine d’entreprises implantées et des échanges commerciaux de presque 1 milliard d’euros et, qui bien évidemment, dégagent un excédent en faveur de la France. En ce qui concerne la coopération sur la sécurité et la défense, le Sénégal en est le premier bénéficiaire, avec les éléments français au Sénégal (EFS) en matière de formation de notre armée nationale. Depuis l’indépendance, les Etats souverains sont égaux et la non-ingérence dans les affaires intérieures d’un pays est l’un des principes fondamentaux pour cohabiter pacifiquement. Afin d’obtenir ce qu’elles veulent, les anciennes puissances coloniales ont adopté une tactique beaucoup plus subtile. Si la France voulait toujours demeurer une puissance occidentale, elle devait observer un lien étroit avec les anciennes colonies. François Mitterrand disait que « sans l’Afrique, il n’y aura pas d’histoire de France au 21e siècle. Ainsi, pour maintenir sa souveraineté sur les anciennes colonies, la France a signé des accords de défense avec ses colonies pour leur assister en cas de trouble et de stationner dans leurs pays. À nos jours, la France maintient des accords de défense avec ses colonies. Quelles sont les clauses qui sont derrière ces accords de défense ? Ces clauses, sont-elles légales ?

La Françafrique

Après l’indépendance, dans les années 60, les liens bâtis au cours des décennies de domination coloniale ont créé un environnement mutuellement bénéfique pour les deux parties, nous Africains, bénéficions de la « protection » française, d’un soutien militaire et sécuritaire et d’une aide étrangère et la France bénéficiant d’une mainmise dans toutes nos affaires, aussi bien politiques, qu’économiques. Nos systèmes et méthodes gouvernementaux, éducatifs, juridiques, militaires et administratifs ont été modelés sur les structures françaises et à nos jours, ils le sont encore. La langue française est la langue officielle dans les anciennes colonies françaises et avant la naissance des compagnies aériennes africaines, les voyages aériens entre pays africains ne se faisaient que par Paris. Tous ces facteurs ont été mis en place pour garantir la poursuite de l’influence française après l’indépendance dans les pays africains francophones.

La plupart des dirigeants africains qui étaient considérés comme les « amis de la France » ont accumulé des fortunes privées qu’ils ont blanchies en France en de vastes propriétés immobilières et d’autres avoirs en France et ailleurs en Europe. En contrepartie, la France a profité d’un accès facile aux ressources naturelles et aux marchés d’exportation et d’une tacite liberté d’action qui est devenue officielle. Culturellement, les Africains de l’époque coloniale et de l’indépendance étaient profondément ancrés aux valeurs françaises, certains occupant de hautes fonctions en France, comme Houphouët-Boigny au sein du gouvernement français et notre premier président, Senghor, se hissant au sommet de la société française avec son élection à l'Académie française. L’élite africaine et leurs enfants ont souvent été scolarisés en France, répandant ainsi le mouvement de la francophonie.

Historiquement, des dizaines de milliers de troupes coloniales africaines se sont battues aux côtés de la France pendant les guerres mondiales et d’autres conflits, les anciens combattants qui avaient survécu ont bénéficié d’une pension pour leur service en France. La Françafrique a bien fonctionné pendant des décennies, sous la tutelle d’une succession de Monsieur Afrique à la présidence française, à commencer par le légendaire et controversé Jacques Focart, conseiller en Afrique de Charles Degaulle, Georges Pompidou, François Mitterrand et Jacques Chirac. Jean Christophe, le fils de Mitterrand, faisait aussi partie de ce groupe. Pendant de nombreuses années, le conseiller de la présidence pour l’Afrique à la présidence ne relevait pas du conseiller diplomatique du président, mais directement du président.

Le déclin de la Françafrique

Alors que les avantages de la Françafrique ont permis à ce modèle de perdurer pendant des décennies, son importance s'est affaiblie au fur et à mesure que l'ère coloniale s'éloigne et que les coûts politiques et économiques des anciennes colonies sont devenus plus difficiles à supporter. La France fait face à plusieurs défis pour son rôle de leader traditionnel parmi ses anciennes colonies et les autres pays francophones d'Afrique. Cependant, la nouvelle génération d’Africains est moins complexée et l’influence française en Afrique est en déclin progressif, cette nouvelle génération veut voir au-delà de la France pour répondre aux besoins de leurs pays. Conscient de ce problème et avec la succession des présidents en France, Sarkozy a prononcé trois discours pour exprimer publiquement la nouvelle direction que prendrait la politique africaine, à Dakar, le 26 juillet 2007, à Lisbonne lors du sommet de l’Union Européenne-Afrique du 8 décembre 2007 et au Cap le 28 février 2008. Le thème général de ces discours tournent autour du fait que la France cherche à moderniser ses relations, à se débarrasser du bagage colonialiste et post colonialiste, à s’engager avec les Africains sur une base plus indépendante, à ne plus chercher à jouer un rôle paternel et à opter pour un partenariat équitable. Il s’agit pour la France de poursuivre l’engagement français, mais un engagement plutôt fondé sur les intérêts plutôt que sur l’inertie et les sentiments dépassés considérés comme des reliques du passe.

Les discours ont retenti de manière différente selon les pays et les dirigeants. Le discours de Dakar comprenait des excuses pour le passé colonial de la France, mais suggérait également que les Africains devaient reconnaître qu'ils tiraient des avantages de la période coloniale. Sarkozy a déclaré que les Africains devaient devenir plus autonomes, moins dépendants et se prendre en main, sans évoquer le colonialisme et ses maux comme source permanente de leurs problèmes ou excuses. Certains dirigeants Africains ont salué le discours de Sarkozy comme une dose nécessaire de la réalité, tandis que d'autres ont affirmé que son appel à une relation moins paternaliste était livré d'une manière nettement paternaliste et condescendante.

Après des grognes, il a été rapporté que le discours de Dakar avait été rédigé par le conseiller spécial de Sarkozy, Henri Guaino, mais n’avait pas été approuvé par le ministère des Affaires Etrangères. Le discours avait été jugé trop provocateur et pas assez diplomatique et il aurait été révisé si le conseiller spécial ne l’avait pas donné directement à Sarkozy. Henri Guaino persistera un an plus tard sur sa fameuse phrase : « L’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire », à travers une tribune parue dans le journal français Le Monde du 26 juillet 2008. Cependant, les deux autres discours prononcés avaient été examinés de plus près et ils avaient un ton moins agressif bien que leur contenu se soit construit sur les bases du discours de Dakar.

Sarkozy : le président des nouveaux accords bilatéraux

La nouvelle politique africaine de la France pourrait avoir son impact le plus immédiat sur la présence militaire de la France en Afrique. La France a changé sa stratégie et a fusionné sa présence militaire en Afrique en deux pôles, l’un sur l’océan Atlantique et l’autre sur l’océan indien. L’autre priorité a été la renégociation des accords de défense conclus par la France avec huit pays africains, qui contenaient des dispositions obsolètes de l’ère coloniale. Bien avant que Nicolas Sarkozy ne prenne le pouvoir, il estimait que les relations devaient être révisées en réponse à la mondialisation, aux changements de circonstances et au déclin des périodes coloniales. Les relations devaient être plus transparentes et de mener des relations d’affaires. La France pensait qu’il était nécessaire de procéder à des changements organisationnels en liaison avec sa nouvelle politique.

La France a toujours maintenu depuis longtemps cinq bases militaires permanentes responsables de l'Afrique- en Côte d'Ivoire, à Djibouti, au Gabon, au Sénégal et à La Réunion, département français d'outre-mer situé près de Madagascar. Il existait de facto une sixième base constituée du déploiement opérationnel à long terme au Tchad (opération Épervier au Tchad depuis 1986). Les questions d’assise dans les quatre États d’Afrique (Côte d’Ivoire, Djibouti, Gabon et Sénégal) sont régies par des accords de défense bilatéraux, qui incluent certaines dispositions obligeant la France à défendre ces États contre les agressions extérieures. Cette présence militaire, ne devait-elle pas être réorientée loin des relations bilatérales ? Ce serait plus facile pour la France et cela éviterait de traiter sur une série de relations bilatérales étroites ayant chacune ses particularités.

Finalement, la France avait opté pour une capacité de prévention des conflits à l’Est et à l’Ouest de l’Afrique ainsi que dans la région du Sahel, notamment pour lutter contre le trafic illicite. À part cette présence, il était question pour la France de changer radicalement le système actuel d’accords de défense et d’accords de coopération militaire afin d’évoluer vers un partenariat entre l’Europe et l’Afrique et vers une coopération en matière de défense et de sécurité pour renforcer les capacités de l’Afrique. Les conseillers de Sarkozy pour l’Afrique, Bruno Joubert et Romain Serman n’ont jamais été clairs sur le fait que la France avait l’intention de respecter ces nouveaux accords bilatéraux ou si la France avait l’intention de rester en Afrique à jamais. L’ancien ministre français des Affaires Étrangères, Bernard Kouchner, n’avait-il pas publiquement déclaré que dans 15 ans, l’armée française ne serait plus présente en Afrique ?

La France hésitait finalement entre le Sénégal et le Gabon comme base principale ; l’armée française préférait le Sénégal en raison de sa proximité avec la France, de la longue présence française dans ce pays et de l'environnement politique, généralement stable du pays, cependant, Joubert et Serman estimaient que le Gabon serait une meilleure plaque tournante du fait de son emplacement plus central et de sa proximité avec le golfe de Guinée. Joubert avait aussi déclaré que si Djibouti ne pouvait plus servir de plaque tournante, l'île de la Réunion pourrait assumer cette fonction. On discute de l’Afrique comme s’il s’agissait des pièces d’une maison.

Durant son discours au Cap le 28 février 2008, Sarkozy avait dit que la France allait renégocier ses huit accords de défense en Afrique. Il avait poursuivi en déclarant que « l'Afrique devrait prendre en charge ses problèmes de sécurité et que la présence militaire de la France en Afrique repose toujours sur les accords conclus au lendemain de la colonisation, il y a plus de 50 ans. Avant de poursuivre en disant qu’il ne s'agit pas de se désengager militairement de l'Afrique, mais plutôt que la sécurité de l'Afrique est d'abord, naturellement, l'affaire des Africains. Ces accords devraient être adaptés aux réalités du temps présent ». 

Certaines clauses secrètes de certains accords sont tout aussi gênantes et dépassées. Selon plusieurs sources, les accords de défense avec le Sénégal et le Gabon, par exemple, contiennent des dispositions absurdes obligeant la France, sur demande, à assurer la sécurité intérieure en cas de troubles intérieurs dans ces pays. En contrepartie, la France détiendra le monopole de l'exploitation des ressources naturelles dans les pays concernés. C'est tellement ridicule que nous ne savons pas s’il faut en rire ou en pleurer. Le président Wade disait dans ce sens que « certains pays ont besoin de cette protection, c’est un facteur qui dissuade les mouvements d’opposition habitués à recourir rapidement à la violence et aux armes ».

La relation père-enfant entre la France et ses colonies va-t-elle une fois prendre fin ? L’enfant a grandi et est un adulte, capable et méritant plus d’autonomie, pourquoi dans ce cas, les vieilles habitudes sont toujours présentes. Pour sa première visite en France, Macky Sall, a signé un nouvel accord de défense avec la France. Il me semble aussi utile de rappeler que les ministres des Finances des deux pays ont également signé une aide budgétaire de 130 millions d'euros destinés au Sénégal et le président sénégalais s’était réjoui en disant que « c'est un gros ballon d'oxygène que vous me donnez, que vous donnez au peuple sénégalais ». Qu’a reçu la France en échange de cette aide budgétaire ? Quid pro quo.

 

Mohamed Dia
Samedi 23 Novembre 2019
Dakaractu



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