Entretien / Youssou Diallo s’attaque « aux délires des communicants du Palais » : « La mouvance est majoritaire des locales. C’est le même discours qui a été servi à Abdoulaye Wade en 2009 et son régime a chuté trois ans après ! »

La dernière sortie du pôle de la communication de BBY sur les résultats des élections locales est loin d’être partagée par le président du Club Sénégal émergent. Youssou Diallo qui semble recadrer ses camarades de la mouvance présidentielle, appelle à de profondes rétrospections sur les résultats issus du scrutin du 23 Janvier dernier. Dans un entretien avec Dakaractu, le PCA de la Sonacos précise que c’est le même discours qui a été servi au président Wade au lendemain des locales de 2009, qui en a subi par la suite les conséquences...


Vous êtes membre de la mouvance présidentielle, êtes-vous surpris des résultats du scrutin du 23 Janvier dernier ?

Bon je suis relativement surpris ! Parce qu'on ne s'attendait pas à une défaite d’une telle ampleur  dans la grande ville de Dakar, mais surtout la grande surprise a été Guédiawaye et aussi les Parcelles Assainies, tout comme la défaite au niveau de Kaolack commune et du département. Pour Diourbel, ça ne m’a pas surpris, parce les gens n’ont pas été très intelligents. Parce qu’on ne peut pas avoir un maire qui a gagné la commune de Diourbel depuis 2014 et qui était parti sur une liste indépendante, qui a rejoint le président, qui a gagné l’ensemble des élections qui se sont déroulées et que vous lui demandiez de s’écarter au profit de quelqu’un qui vient à peine d’être nommé ministre. C’est le cas de Malick Fall et ça a été une erreur monumentale. Car c’est de zones où traditionnellement les gens votent pour le Pds. C’est pourquoi la défaite était quasiment inévitable. L’autre surprise, c’est au niveau de Louga et particulièrement avec la razzia effectuée par le ministre Moustapha Diop en dépit des contre alliances qu’il y a eues à la dernière minute. Pour Ziguinchor aussi, c’était une zone à risque mais je ne m’attendais pas aussi, à une telle défaite. Mais en analysant le déroulement de la campagne, ce qui s’est passé au sein de BBY, je crois que ceci a expliqué cela. 

Pourquoi vous n’attendiez pas à une telle défaite de la mouvance ?

Parce que Kaolack, Guédiawaye, Ziguinchor et Diourbel étaient des zones qui ont toujours traditionnellement voté pour le pouvoir depuis 1960. Même en 2009, quand il y avait la coalition Sopi, Kaolack a été gagnée par le président Wade aussi bien la commune que le département. Ziguinchor aussi c’était la même chose. Les zones qui étaient assez instables par rapport au pouvoir, c’est particulièrement la région de Dakar, Thiès et Saint-Louis en 2009 avec l’avènement de Cheikh Bamba Dièye. Sinon toutes les autres localités étaient stables pour le pouvoir. 

Toutes ces localités ont basculé dans la coalition Yewwi Askan Wi, votre analyse par rapport une telle situation ?  

Le facteur explicatif de cette victoire de la coalition Yewwi Askan Wi, je crois que le premier facteur c’est d’abord la crise post Covid-19 et les évènements liés aux émeutes de Mars 2021. L’autre aspect qu’il ne faut pas négliger c’est le projet de loi portant sur la criminalisation de l’homosexualité au Sénégal. Je crois qu’on doit réfléchir sur l’impact que cela a eu au Sénégal.

Maintenant, sur un autre plan plus particulier, en terme de fonctionnement et de stratégies, je crois que le collectif de Yewwi Askan Wi a fait la différence en mettant en place une coalition que certains croyaient relativement fragile. Mais on a vu que cette coalition qui s'est appuyée sur le couple Ousmane Sonko- Khalifa Sall, qui est un redoutable parti politique, a su dépasser un certain nombre de contradictions en s’organisant et en mettant en place une véritable stratégie électorale. Ils ont nationalisé (si vous permettez l’expression), l’élection locale. Car ils avaient l’intérêt d’en faire une élection nationale, une élection de pouvoir.

Malheureusement au niveau de la coalition BBY, certains parmi nous ont commis cette erreur. Nous n’avions pas intérêt à donner à cette élection une envergure nationale en raison de tout ce que je viens de citer. Il y aussi les dossiers de détournement de derniers publics qui se sont accumulés ces derniers temps. Tout cela a contribué à l’indignation des populations et ça a joué à fond sur la frustration généralisée qui a fait qu’on a connu un recul par rapport aux résultats. La mouvance a bien sûr connu des reculs, mais elle reste largement majoritaire au niveau de l’ensemble des collectivités territoriales. Mais nous lisons ces élections par rapport aux tendances qui sont dégagées.

Pour moins que ça, Abdoulaye Wade a perdu les élections en 2012. Aujourd’hui l’élection législative a lieu en à peine cinq mois. Abdoulaye Wade a eu presque trois ans pour éviter une défaite électorale. Donc le temps presse pour nous au niveau de la majorité et la présidentielle c’est à peine dans deux ans. Donc nous avons une contrainte de temps. Ce qui explique en quelque sorte la percée de Yewwi Askan Wi c’est que le collectif qui a toujours été un atout très fort de BBY, ce collectif n’a pas fonctionné.

D’abord au niveau des investitures, la plupart des responsables ont cru qu’il fallait aller en solo, mais aussi ceux qui étaient investis et qui étaient contestés au niveau local ont vu l’émergence de listes parallèles et aussi le vote sanction a effectivement fonctionné dans certaines zones. À cela s’ajoutent les querelles internes et l’indiscipline.

On a entendu certains de vos camarades sembler minimiser la percée de Yewwi Askan Wi. Est-ce que c'est le cas aussi ?

Non non ! Ce discours est à la limite très dangereux. C’est un discours dangereux dans la mesure où, en 2009, nous étions dans la coalition SOPI, et il y avait parmi nous des gens qui disaient que Abdoulaye Wade a gagné largement. C’est un raisonnement arithmétique et si vous allez à un raisonnement algébrique, il y a un signe moins en algèbre et il y a même le signe complexe et vous vous rendez compte en vérité qu’il faut avoir une lecture politique de ces élections.

Quelle est cette lecture politique ?

Cette lecture politique c’est qu’il y a aujourd’hui des contre tendances par rapport au pouvoir, qui si elles ne sont pas bien gérées et inversées, ça peut nous créer des problèmes aux prochaines législatives et de la future présidentielle dans la mesure où les zones qui ont été gagnées par l’opposition, Yewwi Askan Wi, sont des zones à fort coefficient électoral. En algèbre, il y a ce qu’on appelle le phénomène de pondération, parce qu’imaginez vous que l’électorat des Parcelles Assainies dépasse largement l’électorat de Matam. Et à l’élection législative on prend en compte le département pour le scrutin majoritaire et pour le scrutin proportionnel, on additionne les voix obtenues ici et là.

À la présidentielle, on agrège l’ensemble des votes sur l’ensemble du pays. Vous voyez que si vous prenez Dakar, Kaolack, Thiès, Diourbel et Ziguinchor qui fait plus de 60% de l’électorat, donc quand il y a ce genre de phénomènes, il y a raison de s’inquiéter et de se remettre en question et de voir quel est le sens et la portée du message qui est transmis par les électeurs par rapport à l’avenir.

C’est le même discours qui a été servi à Abdoulaye Wade en 2009 : « On a perdu Saint-Louis, on a perdu Dakar, on a perdu certaines zones, mais nous sommes largement majoritaires dans le pays. Et s’il y avait des élections organisées nous les gagnerions ». C’est un discours simpliste. Et on a vu trois ans après que Wade et sa coalition Sopi ont perdu les élections en 2012. La meilleure façon d’aider le président Macky Sall, c’est de se poser les bonnes questions et d’y apporter les bonnes réponses. Et j’ai bien aimé le titre d’un journal qui parlait de délires de certains communicants de BBY. Je crois qu’il ne faut verser ni dans les délires, ni dans les dénis des faits. 

Est-ce qu’on peut conclure en disant que les résultats du scrutin déduisent la chute prochaine du régime de Macky Sall ?

Non ! Loin de là. Je crois que Macky Sall est majoritaire. Si vous prenez les résultats et vous les agrégez, vous verrez, par exemple si je prends le cas de Saint-Louis, BBY a eu 40% et Mary Teuw Niang qui avait une liste dissidente de BBY a quasiment 12 voire 13%. Ce qui se traduit 52 à 53%. Ailleurs aussi, c’est la même chose.

Une élection cache une autre. Il ne faut pas dans le sens de sanctions politiques au niveau de BBY. Mais il faut aller dans le sens de rassembler et réunifier la coalition BBY. Il faudra que le collectif de BBY qui est l’APR et l’ensemble des partis alliés et mouvements etc..., fonctionne comme une entité plurielle mais une entité où on retrouve une synergie et éviter cet hégémonisme des responsables de l’APR qui risque demain de casser BBY. Ça a entraîné un peu les frustrations dans certaines zones où certains grands responsables se sont démarqués de la liste de BBY. Par exemple, l'attitude de Aminata Mbengue Ndiaye à Louga est assez significative des dysfonctionnements qu’il y a eu. 

Est-ce que cela dit qu’il faut sanctionner ceux qui n'ont pas gagné pour l’installation du futur gouvernement ?

Ça relève de la volonté du président de la République. Il aura une lecture de ce qui s’est passé. Mais je ne suis même pas pour que la sanction soit systématique. Il y a des gens qui ont émergé dans des zones et qui ont fait un excellent travail, mais ils se sont levés un peu tard. Car il y a des listes qui ont été à trois ou quatre mois des élections.

Entre les quatre et trois mois des élections, dans une zone comme Grand Yoff, quelqu’un comme Cheikh Bakhoum a fait un excellent travail.

Donc cette dynamique là au niveau de Grand-Yoff, il ne faut pas la casser. Dans d’autres zones aussi comme à la Médina, il y a du travail qui a été fait et ces dynamiques là il ne faut pas les casser. Par contre, il y a des zones où on s’est complètement planté. C’est le cas de Kaolack, car on ne peut pas avoir quelqu’un qui a gagné toutes les élections et vouloir le changer. C’est une erreur... 

 
Vendredi 28 Janvier 2022
Dakaractu




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