Pendant longtemps, ce dossier a été présenté comme un différend commercial complexe, opposant des partenaires engagés dans un ambitieux programme d'électrification rurale. Les révélations issues des relevés bancaires transmis par Banco Santander à la justice espagnole, dans le cadre de la procédure DiligenciasPrevias 140/2026 ouverte à Madrid, rendent désormais cette lecture insuffisante.
La question n'est plus seulement celle de l'utilisation des 55 999 999,64 euros, soit environ 36,7 milliards de francs CFA, versés à l'entreprise AEE Power EPC le 11 juin 2024. La question est devenue celle de la réaction des autorités publiques face à une succession d'alertes qui, mises en perspective, dessinent une chronologie particulièrement préoccupante.
C'est cette chronologie qui mérite aujourd'hui l'attention des citoyens sénégalais.
Vingt-deux mille euros la veille, cinquante-six millions le lendemain
Le 11 juin 2024, en une seule journée, trois virements parviennent sur le compte d'AEE Power EPC ouvert chez Banco Santander : 28 millions d'euros au titre de l'avance de démarrage, soit 20 % du contrat, 23,29 millions d'euros au titre des dépenses engagées en vue de l'exécution, et 4,71 millions d'euros au titre d'un crédit commercial. Au total, 55 999 999,64 euros, garantis par l'État espagnol via la CESCE et adossés à un crédit de 154 millions d'euros consenti au ministère des Finances du Sénégal.
La veille de ce décaissement, le compte affichait un solde de 22 020 euros. Ce financement constitue l'avance de démarrage de ce qui a été présenté comme l'un des plus importants programmes d'électrification rurale jamais engagés dans notre pays, devant couvrir entre 1 500 et 1 740 localités selon les documents bancaires, et 928 localités selon le contrat signé en février 2024 entre l'ASER et AEE Power EPC, pour un montant de 91,833 milliards de francs CFA hors taxes.
Les attentes étaient immenses. Pour des milliers de familles vivant dans les zones rurales, ce projet devait signifier l'accès à l'électricité, l'amélioration des conditions de vie, le développement des activités économiques et une réduction durable des inégalités territoriales.
Deux ans plus tard, les résultats visibles demeurent extrêmement limités au regard des montants engagés.
Quarante-huit jours, et il ne restait presque plus rien
Les relevés bancaires aujourd'hui versés à la procédure judiciaire espagnole permettent, pour la première fois, de suivre précisément le parcours des fonds après leur décaissement. Et ce parcours est vertigineux.
Quarante-huit jours après la réception des 56 millions d'euros, le solde du compte était retombé sous les 10 millions d'euros. Le 19 septembre 2025, soit quinze mois après le décaissement, ce même compte affichait pour la première fois un solde de zéro euro. Au jour où ce compte a été examiné par la justice espagnole, il restait 1 346,41 euros.
Entre ces deux dates, les documents bancaires permettent de cartographier, pays par pays, où l'argent a circulé. Cent trente-neuf virements, pour un total de 13,66 millions d'euros, sont partis vers des comptes détenus par AEE Power EPC dans sept banques espagnoles différentes. Vingt-sept virements, pour 10,6 millions d'euros, sont partis vers le Sénégal, répartis entre trois entités : la SONAC, AEE Power SUARL et Dakar Energie Projects SUARL. Deux virements, pour environ 1,09 million d'euros, ont rémunéré un fournisseur chinois de câbles électriques : il s'agit, à ce jour, du seul achat de matériel clairement identifiable dans l'ensemble des relevés, soit moins de 2 % des fonds reçus, payé dix à onze mois après le décaissement.
D'autres flux ont été identifiés vers la Côte d'Ivoire, le Togo, le Kenya, la Tunisie et l'Égypte. Et le 17 juillet 2024, plus de 8,5 millions d'euros ont été convertis en devises sans qu'aucun bénéficiaire ne soit identifiable dans la documentation produite par la banque.
La garantie payée avec l'argent qu'elle devait garantir
Un élément mérite une attention particulière, car il touche au cœur même du montage financier. Le principe d'une garantie d'assurance veut que la prime soit acquittée avant que l'opération qu'elle couvre ne produise ses effets. On ne peut pas garantir la bonne exécution d'une avance avec l'argent de cette avance elle-même.
Or les relevés montrent que, trois jours après le décaissement, le 14 juin 2024, une première série de paiements est effectuée au profit de la SONAC, la Société Nationale d'Assurances du Crédit et du Cautionnement, pour un montant de 1 444 221 euros, au titre de primes de garantie liées au contrat. Neuf jours après le décaissement, le 20 juin 2024, une seconde série de paiements est effectuée au profit de la même SONAC, sur les mêmes références de garantie que celles réglées six jours plus tôt, pour un montant de 6,3 millions d'euros supplémentaires. Au total, 7 744 221 euros ont été versés à la SONAC, en six opérations, intégralement financées par l'avance elle-même.
Une garantie dont la prime est acquittée après le décaissement qu'elle est censée couvrir, et avec les fonds de ce décaissement, perd l'essentiel de sa portée protectrice pour l'État sénégalais. Quant au doublement apparent des paiements sur des références de garantie identiques, il appelle une explication que ni la SONAC ni AEE Power EPC n'ont, à ce jour, apportée publiquement.
L'État savait, dès août 2024
C'est peut-être l'élément le plus grave de ce dossier. Selon le journal Le Quotidien du 12 juin (n°6975), une note confidentielle, datée du 26 août 2024 et adressée par le ministre de l'Énergie, du Pétrole et des Mines, Birame Souleye Diop, au Premier ministre, montrerait que l'administration sénégalaise avait identifié l'essentiel du problème près de deux ans avant que les relevés bancaires espagnols ne viennent le confirmer chiffre par chiffre.
Cette note documente un contentieux distinct, opposant AEE Power EPC Espagne à son partenaire local AEE Power Sénégal, mandataire pour la fourniture des poteaux électriques. Le différend porte sur la répartition de l'avance de démarrage, qu'AEE Power Sénégal, qui revendique 60 % de la contrepartie financière du projet, n'aurait jamais perçue. Face à cette réclamation, la partie espagnole a notifié sa décision de résilier l'ensemble des contrats, en invoquant des accusations de fausses factures contre son partenaire sénégalais.
Saisi par AEE Power Sénégal, le Comité de règlement des différends de l'ARCOP a suspendu, dès le 3 juillet 2024, cette résiliation unilatérale, et convoqué une réunion de conciliation à laquelle AEE Power EPC Espagne a refusé de participer, contestant la compétence de l'autorité de régulation des marchés publics sur un litige qu'elle qualifiait de privé.
Mais la phrase la plus lourde de cette note, toujours selon Le Quotidien, se trouverait dans ses recommandations finales. Le ministre y écrirait qu'il convient d'élucider, à la date du 26 août 2024, la destination de l'avance de démarrage payée, qui aurait plutôt servi à payer des primes d'assurance.
Si ces éléments sont confirmés, cela signifierait que deux ans avant que les relevés de Banco Santander ne mettent en évidence, ligne par ligne, le versement de plus de 7,7 millions d'euros à la SONAC au titre de primes de garantie, trois jours seulement après le décaissement de l'avance, le gouvernement sénégalais aurait déjà, par la voix de son ministre de l'Énergie, formulé très précisément ce soupçon. Le document était confidentiel. Il était adressé au Premier ministre. La question qui se pose aujourd'hui est simple : qu'en a-t-il été fait ?
Une exigence simple : dire la vérité aux citoyens
Les relevés bancaires aujourd'hui révélés ne constituent pas une conclusion. Ils constituent un point de départ. La justice espagnole établira les responsabilités qui relèvent de sa compétence, et la justice sénégalaise celles qui relèvent de la sienne.
Mais l'enjeu dépasse largement le seul dossier AEE Power. Il touche à la confiance des citoyens dans leurs institutions. Il touche à la crédibilité de la parole publique. Il touche à la capacité de notre administration à protéger des ressources qui sont, en dernier ressort, garanties par la dette de l'État sénégalais, et que des milliers de familles rurales attendent encore de voir transformées en lumière.
Une démocratie ne se mesure pas seulement à sa capacité à lancer de grands projets. Elle se mesure aussi à sa capacité à rendre compte de leur exécution, et à agir lorsque ses propres services l'alertent. Or, dans ce dossier, l'alerte a existé. Elle portait une date, une signature, un destinataire. La responsabilité politique commence par une exigence simple : dire enfin la vérité aux citoyens, sur ce qui a été su, quand, et ce qui en a été fait.
Ibrahima NDIAYE
Ingénieur Génie Civil, Coordinateur MONJER France
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