(ENQUÊTE) TOUBA - Près d'un jeune sur deux a créé sa propre activité, mais 90 % travaillent dans l'informel, sans contrat ni protection sociale.


C'est un paradoxe saisissant que révèle l'étude menée par l'Institut Africain de Management (IAM) sur l'insertion économique des jeunes à Touba Mosquée. Deuxième pôle urbain du Sénégal avec 1,12 million d'habitants, la ville sainte des Mourides dispose d'atouts exceptionnels : une culture entrepreneuriale profondément ancrée, des réseaux communautaires structurés, des connexions commerciales qui s'étendent jusqu'à Dubaï ou Guangzhou. Pourtant, 77,4 % des jeunes envisagent de quitter le territoire.

Avec 76 % de la population sénégalaise âgée de moins de 35 ans et un âge médian de 19 ans, le pays doit faire face à l'arrivée annuelle de près de 200 000 nouveaux entrants sur le marché du travail. Le taux de chômage national atteint 21,6 %, et 34,4 % des jeunes sont hors emploi, hors études et hors formation. À Touba, ces tensions nationales s'amplifient. La croissance démographique y dépasse la moyenne nationale, alimentée par d'importants flux migratoires internes. L'urbanisation rapide et peu planifiée pèse sur la capacité du marché du travail local à absorber les nouveaux entrants.

Premier enseignement de l'enquête quantitative menée auprès des jeunes actifs : le travail indépendant constitue le principal mode d'insertion. Près de la moitié des jeunes ont créé leur propre activité, et huit entrepreneurs sur dix souhaitent la développer ou la diversifier. L'esprit d'entreprise n'est pas à créer à Touba : il est déjà là.

Mais ce dynamisme se heurte à un mur : 90,9 % des jeunes travaillent dans l'informel et 94,9 % sans contrat ni protection sociale. Le financement reste le principal obstacle (92,2 % des entrepreneurs le citent), et les dispositifs publics comme la DER/FJ ne sont mobilisés que par 1 % d'entre eux.

Les dahiras, ces cercles religieux mourides, et les réseaux communautaires forment un écosystème économique à part entière. Ils transmettent les savoir-faire, facilitent le financement de démarrage, ouvrent l'accès aux marchés et entretiennent le lien avec la diaspora. Ce capital social, hérité de l'enseignement de Cheikh Ahmadou Bamba, constitue un avantage comparatif unique. Pourtant, ce potentiel reste sous-exploité. L'absence de structuration freine l'insertion des jeunes : formations décalées des besoins du marché, financement hors des circuits formels et faible intégration aux chaînes de valeur créatrices d'emplois.

L'étude met en lumière plusieurs filières à fort potentiel de création d'emplois. L'agro-industrie et la transformation agroalimentaire figurent en tête de liste, avec des structures déjà bien implantées comme CODIPAS, qui regroupe 450 TPME, ou ADOPTE, qui fédère 600 unités de décorticage. Le bâtiment et les travaux publics, la logistique et la chaîne d'approvisionnement, le numérique et le commerce électronique – 96,9 % des jeunes étant équipés d'un téléphone mobile – ainsi que le tourisme religieux, structuré autour du Magal, constituent les autres leviers majeurs. « C'est tout de même paradoxal : ici, à Touba, les jeunes ne trouvent pas de travail, or le potentiel économique est énorme », témoigne le Dr Fall, de l'AFPA.
Face à ce constat, l'équipe de recherche dirigée par le Pr Djiby Diakhaté propose huit axes opérationnels. Il s'agit d'abord d'orienter la formation vers les métiers en tension dans les secteurs de l'agroalimentaire, du BTP, de la logistique et du numérique. Le rapport préconise également de faciliter l'accès au financement par des mécanismes inclusifs, tout en structurant les chaînes de valeur et en accélérant la transformation numérique. Une attention particulière est accordée au développement de l'insertion professionnelle des femmes. Sur le plan institutionnel, l'étude appelle à la mise en place d'une gouvernance territoriale de l'emploi et à l'ancrage des dispositifs publics dans les institutions endogènes que sont les tontines, les dahiras et les réseaux commerciaux. Enfin, les chercheurs encouragent la création de couloirs de solidarité entre les dahiras de la diaspora et ceux de Touba, et recommandent de développer les territoires limitrophes afin d'éviter les effets de macrocéphalie qui pèsent sur la ville.

Dimanche 26 Juillet 2026
Dakaractu



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