Sonko, l’homme qui transforme ses défaites en tremplins ( Par Paul Sédar Ndiaye)


LE MONDE L’AVAIT ENTERRÉ.
IL A RÉCIDIVÉ DEPUIS LE PERCHOIR.
Sonko, l’homme qui transforme ses défaites en tremplins

Un vendredi de mai 2026, le décret présidentiel est tombé comme une sentence. Ousmane Sonko, limogé de la Primature par celui-là même qu’il a porté au pouvoir de ses propres mains, se retrouve à la rue politique. Les analystes ont ouvert leurs carnets. Les adversaires ont sorti le champagne. Les partisans ont retenu leur souffle.


Ils auraient tous dû regarder leur montre. Il leur restait soixante-douze heures d’avance.
Le mardi 26 mai, à l’issue d’une séance plénière, Ousmane Sonko est élu président de l’Assemblée nationale avec 132 voix sur 165. Du limogeage au perchoir en moins d’une semaine. De la sortie par la petite porte à l’installation au fauteuil de deuxième personnalité de l’État sénégalais. Dans les couloirs du pouvoir sénégalais, on en a vu des tours de passe-passe, rarement des résultats aussi nets.

Pour saisir la mécanique de ce retour, il faut comprendre le terrain. Élu député en 2024 alors qu’il était déjà chef du gouvernement, Sonko se trouvait en situation d’incompatibilité juridique. Le droit sénégalais exige un choix. En restant à la Primature, il avait, sur le papier, cédé son siège à son suppléant. Son mandat de député semblait appartenir au passé.

C’est alors que le dimanche 24 mai, El Malick Ndiaye démissionne de la présidence de l’Assemblée nationale, tout en conservant son siège de député. Son départ ouvre un vide. Le bureau de l’Assemblée valide dans la foulée la réintégration de Sonko comme parlementaire. La conférence des présidents fixe l’élection du nouveau président au mardi. En quarante-huit heures, la brèche s’est transformée en boulevard.

L’opposition a crié au coup de force, à la crise parlementaire, à l’incompatibilité des mandats. Elle avait peut-être raison. Seulement voilà : Sonko disposait de 130 députés PASTEF sur 165. Dans une assemblée, la majorité ne discute pas, elle vote. Et ce jour-là, elle a voté.

Ce qui se joue sous ce retournement est peut-être plus lourd que le retournement lui-même. La rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ne date pas du décret de limogeage. Elle s’est construite lentement, sur des désaccords.
Le président de la République souhaite renouer avec le FMI, négocier un nouveau programme d’aide et rassurer les marchés financiers. Sonko, lui, a défendu jusqu’au bout une ligne souverainiste, refusant de soumettre les politiques publiques sénégalaises aux conditionnalités des institutions de Bretton Woods. Ce n’est pas un désaccord de méthode entre deux techniciens du pouvoir. C’est une fracture idéologique entre deux visions de l’indépendance économique d’un continent.

Pour incarner sa ligne, Faye a nommé Ahmadou Al Aminou Lô, ancien cadre de la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest, homme des chiffres et des équilibres, réputé pour son pragmatisme avec les institutions internationales. Son arrivée à la Primature a été lue par une frange des militants du PASTEF comme un signal de capitulation envoyé aux créanciers.
« Notre formation n’est pas associée à cette décision. On ne peut pas faire du sans PASTEF. »

Sonko saluait d’une main le nouveau Premier ministre, tout en signifiant de l’autre que le parti ne se reconnaissait pas dans sa nomination. Deux phrases ! Un avertissement ! La politesse du couteau bien aiguisé.

Le paradoxe qui s’installe à Dakar est vertigineux. L’homme qui dirigeait l’exécutif il y a cinq jours préside désormais le législatif. Il conserve la majorité parlementaire, le contrôle de l’agenda de l’Assemblée, la capacité d’interpeller, de bloquer et de censurer. Faye gouverne avec un Premier ministre que son propre camp n’a pas choisi, face à un président de l’Assemblée qui n’a aucune raison objective de lui faciliter la vie.

Ce n’est pas une cohabitation au sens classique du terme. C’est quelque chose de plus subtil et de potentiellement plus paralysant : deux frères idéologiques qui ont cessé de se faire confiance, contraints de coexister dans les mêmes institutions avec des intérêts désormais distincts.

Sonko lui-même a tendu une main mesurée. « Le PASTEF reste ouvert à une discussion responsable qui met de côté les ego pour terminer ce mandat dans les meilleures conditions. » Parole d’apaisement, ou ultimatum enveloppé dans de la soie ? Avec lui, la frontière entre les deux a toujours été poreuse.


Pendant que le sommet de l’État rejoue ses équilibres de pouvoir, des millions de Sénégalais se lèvent chaque matin avec des préoccupations plus immédiates. 
Ces Sénégalais-là ont voté pour une rupture en 2024. Ils ont mis dans l’urne un espoir de transformation réelle, porté par deux hommes qui promettaient de changer les règles du jeu. Ce qu’ils regardent aujourd’hui, c’est ces deux mêmes hommes occupés à se positionner l’un par rapport à l’autre dans un bras de fer institutionnel dont personne ne voit encore l’issue.

La vraie question n’est pas de savoir si Sonko est un génie politique. C’est de savoir si cette configuration inédite laissera suffisamment d’espace pour gouverner. Une dette à résorber, des réformes à engager, une jeunesse à convaincre qu’elle n’a pas été trahie. Tout cela attend, pendant que deux anciens alliés apprennent à se regarder en adversaires courtois.

Ousmane Sonko est quelque chose de rare en politique : un homme qui se nourrit de ses propres enterrements. Chaque tentative de le marginaliser lui a fourni un argument supplémentaire, une tribune plus haute, une légitimité renforcée auprès des siens. Il a survécu aux poursuites judiciaires, à la prison, à l’exclusion de la présidentielle, au limogeage. À chaque fois, il est réapparu plus central qu’avant.

Mais le perchoir de l’Assemblée n’est pas une position de conquête. C’est une position d’équilibre. Tenir ce rôle sans transformer l’institution en forteresse d’une rancœur masquée, sans bloquer ce que l’intérêt national commanderait d’approuver, sans laisser l’ego teindre les votes : voilà l’épreuve que le tribun n’a encore jamais passée.

Il a prouvé qu’il savait tomber vers le haut.
Il lui reste à prouver qu’une fois en haut, il pense encore au bas.

Paul Sedar Ndiaye
Ecrivain, Enseignant-chercheur
Mardi 26 Mai 2026
Dakaractu



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