Le Xooy et les traditions vivantes : comment le Sénégal préserve sa mémoire ( Paul Sedar Ndiaye)


Le Xooy et les traditions vivantes : comment le Sénégal préserve sa mémoire ( Paul Sedar Ndiaye)
Le lundi 13 juillet 2026, le quartier Ndiaye Ndiaye de Fatick a célébré la 723e édition de la chasse de Diobaye, rituel sérère censé hâter la venue des pluies. Le lendemain, l’ouest du Sénégal recevait les premières précipitations importantes de la saison. À Fatick, au cœur du vieux royaume du Sine, où les Saltigués tiennent aussi le Xooy, cérémonie divinatoire inscrite au patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO depuis 2013, la mémoire sérère continue de rythmer le calendrier d’un pays en pleine modernisation.
 
À Diobaye, une chasse pour appeler la pluie
 
Tambours, chants, coups de feu tirés vers le ciel. Ce lundi 13 juillet, quelques centaines d’hommes sérères initiés ont défilé dans les rues de Ndiaye Ndiaye, quartier de la commune de Fatick, en brandissant le gibier du jour : chacals, varans, singes et oiseaux. Parés de lianes protectrices, certains les yeux révulsés par la transe, les chasseurs ont paradé devant les chefs traditionnels et religieux ainsi que les représentants de l’État, sous le regard des femmes et des enfants tenus à distance, rapporte l’Agence France-Presse, qui couvrait l’événement.
 
La chasse de Diobaye, dite « Miss » en langue sérère, se transmet selon la tradition depuis environ sept siècles. La légende attribue sa naissance à une terrible sécheresse : un devin aurait annoncé que la pluie ne reviendrait qu’une fois abattu un animal précis. Le soir de la capture, une pluie torrentielle se serait déversée sur Ndiaye Ndiaye, et la tradition était née. Aujourd’hui encore, la veille de la chasse, un saltigué désigne l’animal à tuer pour déclencher un bon hivernage, secret réservé aux seuls initiés. L’histoire retiendra qu’en 2026, au lendemain de la Miss, l’ouest du pays a reçu les premières pluies importantes de la saison.
 
Le Xooy, cœur du calendrier rituel sérère
 
La chasse de Diobaye appartient à un ensemble rituel plus vaste dont la manifestation la plus connue reste le Xooy, mot que l’on traduit le plus souvent par « l’appel » en sérère. 
 
Des xooy se tiennent dans les villages du pays sérère à l’approche de l’hivernage ; le plus célèbre réunit les Saltigués venus de tout le pays au centre Malango de Fatick, sur la rive du bras de mer du Sine. 
 
Durant une longue veillée nocturne, ces maîtres voyants entrent tour à tour dans le cercle de divination tracé au sol pour livrer, au rythme des tam-tams, leurs prédictions sur les pluies, les récoltes, les maladies et la vie de la nation. 
 
Jadis conseillers des rois du Sine, ils s’adressent aujourd’hui aux présidents et aux citoyens. L’UNESCO a inscrit la cérémonie sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité en 2013.
 
Le rite remplit des fonctions sociales précises. Les prédictions s’accompagnent de recommandations et de sacrifices destinés à conjurer les malheurs annoncés, dans une logique de prévention collective. La tradition veut d’ailleurs que l’on ne cite jamais l’auteur d’une annonce : on dit simplement que « le Xooy a dit », formule qui place la parole collective au-dessus des individus et protège les officiants.
 
Une relance qui en dit long
 
Le grand Xooy de Malango revient de loin. Interrompu plusieurs années, notamment du fait de la pandémie de Covid-19, il a été relancé les 26 et 27 juillet 2025 au Centre expérimental des médecines et traditions africaines (CEMETRA), plus connu sous le nom de centre Malango, sous l’égide de Prometra International, l’ONG de promotion des médecines traditionnelles africaines présidée par le Dr Erick Gbodossou.
 
 L’édition de la relance a rassemblé des délégations de toutes les régions du Sénégal, dont les lébous de Yoff et de Rufisque et la reine mère des bois sacrés de Casamance, ainsi que des participants venus des États-Unis, d’Afrique du Sud et du Bénin. 
 
Elle a aussi produit du concret : un panel réunissant universitaires, chercheurs et décideurs a débouché sur la « Déclaration de Malango », qui plaide pour un cadre légal des médecines traditionnelles africaines au Sénégal, tandis qu’un réseau de journalistes spécialisés, le REJOMETRA, s’est constitué pour documenter ces savoirs. Aucune date n’a encore été annoncée officiellement pour l’édition 2026 ; si le calendrier de la relance se confirme, elle devrait se tenir d’ici la fin du mois de juillet.
 
Quand le climat bouscule les calendriers sacrés
 
La modernité technologique n’est plus le principal défi de ces traditions. Le dérèglement climatique en est un autrement plus rude. Sitor Ndour, secrétaire général du comité d’organisation de la Miss, explique à l’AFP que la chasse se tenait autrefois en mai, quand l’hivernage s’installait tôt ; les pluies arrivant désormais plus tard et sur des périodes plus courtes, le rituel a glissé vers juillet. Les paysans du Sine ont adopté dans le même mouvement des variétés d’arachide et de mil à maturation rapide.
 
 Le terrain lui-même a changé : la forêt de Diobaye, appauvrie par la déforestation et la salinisation des sols, s’est réduite à une plaine clairsemée d’où les grandes antilopes ont disparu, et les chasseurs d’aujourd’hui traquent le gibier à moto et au fusil là où leurs aînés, tel Ousseynou Ndour, 56 ans, marchaient pieds nus dans la brousse.
 
Pour l’anthropologue Sobel Dione, spécialiste de la culture sérère, cette plasticité fait précisément la valeur de ces rites : ils conservent des savoirs pratiques en même temps qu’un lien collectif au territoire, ce qui rend l’adaptation climatique des communautés plus solide et plus humaine. 
 
Le même chercheur décrit la Miss comme un moment de catharsis confié aux plus jeunes hommes, une purification de l’espace avant la saison agricole.
 
Transmettre à l’heure de la mondialisation
 
Reste la question de la relève. Les jeunes générations sénégalaises grandissent entre réseaux sociaux, séries mondialisées et cultures urbaines, et l’exode rural éloigne beaucoup d’entre elles des préoccupations agraires qui fondent ces cérémonies. Combien seront-elles, dans vingt ans, à demander l’initiation ? La question traverse la communauté. La transmission n’est pourtant pas rompue. Le prestige de la reconnaissance UNESCO, la circulation des images en ligne et le caractère spectaculaire des cérémonies donnent par ailleurs à ces traditions une visibilité nouvelle auprès des jeunes urbains, qui les découvrent souvent par l’écran avant de les vivre sur place.
 
Une modernisation qui garde la mémoire
 
Le Sénégal de 2026 construit des autoroutes, exploite son gaz et s’apprête à accueillir les Jeux olympiques de la jeunesse à Dakar, du 31 octobre au 13 novembre, une première sur le continent africain. Il continue pourtant, chaque année à l’approche de l’hivernage, de tendre l’oreille vers Fatick. La chasse de Diobaye et le Xooy offrent au pays des espaces où la communauté se retrouve, se dit ses inquiétudes et se prépare ensemble à la saison qui vient.
 
Au lendemain de la chasse, le 14 juillet, les premières grandes pluies de la saison sont tombées sur l’ouest du pays. Les météorologues y verront le simple démarrage de l’hivernage, les anciens de Ndiaye Ndiaye un rendez-vous honoré. Pour les cultivateurs du Sine, qui attendaient ce signal pour semer le mil, la question importait peu : la pluie était là, et la mémoire aussi.
 
Repères
 
Le Xooy : cérémonie divinatoire des Saltigués, pratiquée dans les villages du pays, sérère à l’approche de l’hivernage ; sa grande édition fédératrice se tient au centre Malango de Fatick. Inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’humanité (UNESCO) en 2013. Le Xooy de Malango a été relancé en juillet 2025 après plusieurs années d’interruption ; date de l’édition 2026 non encore annoncée à ce jour.
 
La chasse de Diobaye (« Miss ») : rituel du quartier Ndiaye Ndiaye de Fatick, distinct du Xooy.

Paul Sedar Ndiaye ( Ecrivain-Enseignant-Chercheur )
Dimanche 19 Juillet 2026
Dakaractu



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