CAHIERS DE PRISON I (Par Babacar Diop, FDS)


 Jeunesse et politique

 

Du 29 novembre au 04 décembre 2019, avant le mandat de dépôt qui m’a conduit à la Maison d’arrêt de Rebeuss, j’ai partagé avec des jeunes remarquables, la même cellule au commissariat central de Dakar. Pendant plusieurs nuits, j’ai échangé avec Mamadou Diao Diallo, Pape Abdoulaye Touré, Souleymane Jim, Souleymane Diockoul, Malick Biaye, Ousmane Sarr, Fallou Gallas Seck et Guy Marius Sagna sur le sens de l’engagement politique. Je veux partager avec le grand public les idées que j’ai défendues devant ces jeunes, symboles de la résistance dans notre pays. Je veux que la jeunesse redécouvre la valeur morale de l’engagement politique

 

Aujourd’hui, devant le spectacle quotidien de la corruption des acteurs politiques, il est difficile de motiver les jeunes à s’engager en politique. Ainsi, ils sont très critiques à l’endroit de la politique qui n’est pour eux qu’un instrument au service d’une classe d’affairistes qui sucent et pillent les richesses nationales. Pour la plupart de ces jeunes, la politique est synonyme de corruption, de mensonge, de reniement  et de  luttes pour des intérêts particuliers et égoïstes. Ainsi, plusieurs d’entre eux préfèrent la fuir dans son état actuel et rester dans l’expectative, alors qu’ils peuvent soutenir des projets qui transforment leur quotidien et leur pays.

 

Changer la vision traditionnelle de la politique

 

Alors que je venais d’arriver à l’université comme étudiant, je suis tombé un jour sur ces lignes de Mamadou Dia, écrites du fond de sa cellule de prison de Kédougou en 1974: « Je crois qu’il faut distinguer la politique en tant qu’intégration dans la Cité, dans la communauté humaine et la politique en tant que déploiement d’une technologie de la conquête ou de la conservation du pouvoir » (Afrique, le prix de la liberté, 2001 p.268). Je découvrais alors une voie nouvelle, un sens profond et humaniste de la politique qui était différent de ce que j’avais l’habitude d’entendre. Ainsi, Mamadou Dia prenait le contrepied du paradigme traditionnel de « l’agir machiavélique » dans le sens de « la fin justifie les moyens » qui conçoit la politique comme une « volonté de pouvoir », une volonté de domination.

 

Nous devons changer cette conception de la politique qui est à l’origine de tous les maux de notre société. Elle  ne peut pas  être réduite à une lutte pour remporter des sièges dans nos institutions publiques. Il n’y pas de politique comme action libératrice de l’homme sans un idéal qui la sous-tend. Les acteurs politiques sans principes participent à la corruption du politique. Seuls les acteurs qui vivent avec des principes élevés deviennent historiques et représentent des symboles de la lutte d’émancipation des peuples. Les acteurs sans principes se corrompent, se fermentent et ne peuvent jamais rentrer dans l’histoire. À ce titre E. Dussel disait : « Heureux celui qui accomplit fidèlement sa vocation ! Maudit celui qui la trahit parce qu’il sera jugé maintenant ou par l’histoire » [Enrique Dussel, Vingt thèses de politique, 2018, p.59].

 

Aujourd’hui, la jeune génération doit refuser que la politique se réduise à une stratégie pour assoir une domination au service de quelques groupes. Car, la domination constitue la manifestation de la corruption du politique. C’est la raison pour laquelle la politique ne peut se réduire aux grands spectacles organisés par les médias pour élire des candidats bureaucratisés au bénéfice de leurs propres intérêts. Accepter une telle finalité reviendrait à assister à la « nécropolitique », donc la mort de la politique. En dernière instance, la politique prise dans ce sens consacre de manière éhontée l’enrichissement de la classe dirigeante. Ainsi les élites corrompues exercent leur pouvoir de domination sur la communauté. La volonté du représentant remplace la volonté générale de la communauté. Désormais, la volonté du représentant devient la source du pouvoir politique.

 

La politique de nos gouvernants actuels est conçue comme un mode de domination qui utilise les moyens de répression de l’État pour assoir une corruption au service du parti, du clan et de la famille. Dans cette conception classique enracinée dans la corruption, le pouvoir est défini comme un instrument, un système institutionnel de domination. Une telle politique sert dans le meilleur des cas  les intérêts de quelques membres de la communauté politique ou dans le cas des pays postcoloniaux (comme les pays africains et les pays latino-américains) les intérêts des États métropolitains. Cette culture a produit une classe politique patrimoinialiste qui a pour seules règles de conduite la corruption, le népotisme et le clientélisme. Ils deviennent des politiciens professionnels à la solde de leurs propres intérêts égoïstes et claniques. Cette conception traditionnelle promeut le « real polititik » (le réalisme politique) parce que toute autre politique serait purement idéaliste, voire impossible. De notre point de vue, se conformer à cet ordre établi sans chercher à le changer serait simplement faire preuve de paresse et de cynisme.

 

Nous ne devons jamais oublier que le devoir d’exister pour notre bien-être est un élément consubstantiel de la politique. Dans ce sens, Aristote précisait : « le but de la politique serait le vrai bien, le bien suprême de l’homme » (Éthique à Nicomaque, 1992, p. 37). Le premier bien de l’homme constitue la conservation et l’amélioration de son mode de vie. Ainsi, le pouvoir a pour finalité la libération de l’homme et  non sa domination. Son exercice est une activité qui a pour finalité la conservation de la vie, l’augmentation de la vie de ses membres. Le pouvoir politique doit servir à renforcer la « volonté de vivre »des humains, des communautés et de l’humanité. C’est la raison pour laquelle, le pouvoir politique a pour finalité le respect et la sauvegarde de la dignité humaine. Il doit produire la vie, c’est-à-dire, satisfaire la faim et la soif, lutter contre l’ignorance, contre tout ce qui asservit et avilit l’homme.

 

La politique comme un projet de libération

 

Dans sa célèbre XIe thèse sur Feuerbach, Karl Marx écrivait: « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c’est de le transformer » (Philosophie, 1982, p.235). De la même manière, les jeunes n’ont fait que s’indigner de la politique traditionnelle, ce qui importe maintenant, c’est la transformation de leur société et leurs conditions de vie. Nous devons rompre avec la politique spectacle qui met toujours en scène des élites dominatrices et corrompues qui ont détourné la politique de sa finalité ultime, l’intérêt général, c’est-à-dire la volonté générale de la communauté politique. Cela nécessite une nouvelle acception qui comprend la politique comme outil de libération et non de domination. Dans ce sens, ceux qui exercent le pouvoir doivent obéir à la volonté générale : « La politique consiste à avoir l’oreille du disciple chaque matin » de sorte que ceux qui « commandent, commandent en obéissant » (E. Dussel, Vingt thèses de politique, p.24). C’est une nouvelle perspective, plus démocratique et plus humaine. Ainsi, ceux qui commandent ne sont plus des dominateurs ; ils obéissent à la volonté de la collectivité. De ce fait, la conséquence toute naturelle est que la politique est consubstantielle à la dignité humaine. Tout son mouvement doit poursuivre le perfectionnement de l’humaine condition.

 

La politique n’est donc pas une profession. Elle est une vocation, « un appel de la divinité » pour reprendre Karl Marx dans sa jeunesse (« Méditation d’un adolescent devant le choix d’une profession », in Philosophie, p. 12). Elle est une activité noble, une grande œuvre de solidarité et de générosité. L’acteur politique est appelé à servir, s’il le faut jusqu’à donner sa vie pour permettre à d’autres de vivre. C’est la manifestation suprême de son dévouement : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour les pauvres » (E. Dussel, Histoire et théologie de la libération, 1974, p. 91).

 

La politique est service à la collectivité. C’est pourquoi elle constitue plus qu’un droit ; c’est un devoir pour chaque citoyen de participer pleinement à la vie de la cité. Elle est une activité qui confère la dignité et la noblesse pour ceux qui la pratiquent avec dévouement au service des humains. C’est la raison pour laquelle K. Marx interpelle les jeunes à choisir leur voie dans la vie et ne jamais oublier l’humanité qui doit demeurer la finalité de toute notre action : « L’idée maitresse qui doit nous guider dans le choix d’une profession, c’est le bien de l’humanité […] L’histoire appelle ceux qui, agissant dans l’intérêt commun, se sont ennoblis. D’expérience, on répute pour le plus heureux celui qui a fait le bonheur du plus grand nombre. La religion elle-même nous enseigne que l’idéal suprême est de se sacrifier pour l’humanité. (« Méditation d’un adolescent devant le choix d’une profession », in Philosophie, pp.15-16).

 

Les jeunes doivent s’engager en politique pour servir l’intérêt de la collectivité. Pour Franz Fanon : « Tout spectateur est un lâche ou un traître » (Les damnés de la terre, p.135). Seul l’engagement des jeunes peut changer les institutions politiques corrompues au profit des victimes, des exclus et des pauvres. Dans le même sens, Enrique Dussel poursuit : « S’engager, c’est entrer dans l’histoire, se salir les mains, non pas dans le péché, mais en se mettant aux côtés du pauvre, de l’opprimé. C’est là que s’accomplit notre mission » (Histoire et théologie de la libération, p.175). Ainsi, changer le monde nécessite l’exercice démocratique du pouvoir ; d’où l’obligation que nous avons de nous engager, de prendre des risques pour refaire le monde. En ce sens, le jeune Marx nous rappelle que « sacrifier notre bien-être au devoir nous soulève » (Philosophie, p.14). 

 

 

La politique est un sacerdoce. Elle n’est pas la domination, la corruption, la répression et la violence qui permettent de maintenir un système qui ne protège que les intérêts particuliers de groupes particuliers. Elle a pour vocation première, la libération de tous les opprimés. C’est pourquoi nous devons réhabiliter cette fonction de la politique qui a besoin d’être fondée à nouveau sur des valeurs éthiques. Tous nos espoirs reposent sur l’engagement des jeunes qui doivent faire irruption dans la scène politique pour la construction de l’égalité. Il s’agit également de placer les mobilisations environnementales climatiques au cœur des préoccupations des jeunes, car la planète doit être sauvegardée pour le bien-être de l’humanité et pour les futures générations.

 

Inspiré de mon débat avec les jeunes de la prison, je suggère à la jeunesse africaine de bien écouter ces propos pleins d’enthousiasme du professeur Enrique Dussel ; ils réveilleront tous ceux qui étaient plongés dans l’expectative, le pessimisme et l’inaction. Dussel soutenait : « Il faudra […] lutter pour la naissance et la croissance d’une nouvelle génération de patriotes, de jeunes qui se décident à réinventer la politique, l’« autre politique », comme Spartacus, Jeanne d’Arc, G. Washington, Hidalgo ou Bolivar jusqu’à un « Che » Guevara, Fidel Castro [Patrice Lumumba] ou Evo Morales. Aucun d’entre eux ne fut un politique par « profession ». Ils étaient esclaves, bergères, propriétaires fonciers, prêtres ou intellectuels, médecins, avocats ou syndicalistes, mais, par responsabilité éthique, ils se sont transformés en serviteurs de leurs communautés, de leurs peuples et dans beaucoup de cas jusqu’à la mort. Que peut-on offrir de plus que la vie ? 

 

Dans les autres cas, il s’est agi d’une fidélité incorruptible dans l’exercice délégué du pouvoir en faveur de leurs peuples. Ils n’ont pas exhibé l’autorité déléguée de manière ostentatoire pour augmenter leur prestige ou leur richesse. Leur gloire consista à rester fidèles, de manière persévérante et, jusqu’à la fin, à leur « vocation », même lorsqu’ils furent persécutés par les ennemis du peuple qu’ils libéraient » (Vingt thèses de politique, pp.58-59).

 

Jeunes gens de volonté, qui étaient avec moi dans la cave de l’arbitraire au commissariat central et dans les prisons, vous êtes pénétrés par le feu de la vocation. Engagez-vous pour la construction de l’égalité et de la dignité sur terre. En servant cette grande cause, vous ennoblissez l’humanité en vous ennoblissant vous-mêmes. Jeunes gens de volonté, comprenez que la politique est une vocation noble, elle est un projet de libération et non de domination.

 

 

Dr Babacar DIOP, Leader de FDS

Maison d’arrêt de Rebeuss, le 13 décembre 2019

Mardi 21 Janvier 2020
Dakaractu




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