Les prêches religieux, nouveaux lieux de cristallisation de la contestation politique au Sénégal ?


« Au moment où la pression sécuritaire dans le Sahel affadi et dépolitisé le discours des mouvements d’obédience salafiste, les prêches des chefs religieux confrériques surfent sur une récupération du  ras-le-bol et rejet de la classe politique » analyse Bakary Sambe dans « Contestations islamisées ; le Sénégal entre diplomatie d’influence et islam politique » (Octobre 2018)

Pour l’auteur de cet ouvrage paru aux Editions Afrikana (Montréal), on peut même noter une  paradoxale « y en a marrisation[1] » progressive du discours critique des religieux sur le politique tel que remarqué sur ces extraits d’un prêche de Serigne Fallou Mbacké Dioumada, imam de la grande mosquée de Darou Tanzil à Touba :
 
« Ce gouvernement nous étouffe, il nous fatigue, avec des personnes âgées de plus de 70 à 80 ans qui s’éternisent au pouvoir depuis les indépendances sans laisser la place aux plus jeunes, pourtant dynamiques et compétents. Ils ne veulent pas céder le pouvoir aux plus jeunes, en plus ils ne font que mentir.  Tout ce qu’ils disent le matin, ils disent le contraire le soir. Ce ne sont pas des exemples qui peuvent diriger ce pays. Tout ce qu’ils disent c’est des mensonges et pourtant les populations les croient. Si quelqu’un ne raconte que des contrevérités, il ne faut pas lui faire confiance. Et c’est ce que l’on constate avec cet exécutif dirigé par Macky Sall qui est le président. Je n’ai pas l’habitude de dire des choses que je ne maitrise pas. Je ne l’ai jamais entendu dire de mauvaises choses ; mais son entourage est composé de menteurs. Les ministres de son gouvernement sont d’une certaine mauvaiseté, à chaque fois qu’ils sont ne sont pas contents, ils disent beaucoup de mal de lui et se taisent à sa présence comme de véritables hypocrites. Et chacun d’eux fait quelque chose qui mérite qu’on l’enferme »[2].
 
Discours n’a jamais été aussi critique même émanant de la classe politique et des partis d’opposition !
Mais il est vrai que le nouveau livre de Bakary Sambe évoque le rôle des confréries sous un jour inhabituel. Pendant très longtemps les analystes ont considéré que l’islam politique était l’apanage des seuls mouvements salafistes, cultivant l’image d’un modèle confrérique « paisisble ». Dans cet ouvrage de plus de 238 pages, l’auteur a consacré un important chapitre aux confréries, mais cette fois-ci, dans un rôle peu habituel : la contestation et la critique « politique ».
Il rappelle, d’abord, que le fait n’est pas vraiment nouveau en s’appuyant sur le cas d’un imam de la ville de Thiès, Tamsir Ndiour qui était « connu pour ses prêches politiquement engagés et attiraient la curiosité des médias lors des grandes célébrations religieuses »
 
Pour l’enseignant-chercheur au Centre d’étude des religions de l’Université Gaston Berger, cet imam « semble avoir fait des émules non seulement dans les milieux réformistes, mais de plus en plus dans les centres confrériques, avec notamment la montée en puissance d’un discours critique tel que celui de Cheikh Ahmadou Rafahi, fils de Serigne Fallou Mbacké, second khalife des Mourides »
 
Selon lui,  « malgré les réserves notées chez les khalifes qui sont plus nuancés dans leurs prises de position sur les questions politiques, les imams des mosquées de cités religieuses s’affirment de plus en plus comme porteurs d’un discours contestataire »
 
L’ouvrage s’est longuement arrêté sur une analyse poussé des prêches de personnalités confrériques comme l’imam de la mosquée d’Alieu, Serigne Ahmadou Rafa’î, fils de Serigne Fallou Mbacké, second khalife général des mourides qui « se distingue par un discours assez tranché sur les questions sociopolitiques au point d’attirer nombre de jeunes à la recherche d’un certain renouveau dans la confrérie »
En parcourant ce chapitre, on dirait qu’un vent de réformes au moins sur le plan discursif était en train souffler dans les milieux confrériques. « Dans un contexte politique tendu avec une montée des contestations politiques, des chefs religieux développent un discours assez politique au sens d’une tentative de prise en charge d’une contestation plus globale dépassant les seules préoccupations religieuses et confrériques », soutient Bakary Sambe.
L’auteur des « Contestations islamisées » a brossé une analyse des prêches de Serigne Fallou Mbacké Dioumada « chef religieux de la confrérie mouride et imam de la mosquée de Darou Tanzil à Touba dont le discours lors de la célébration de la Korité, marquant la fin du Ramadan 2018 pourrait être le prototype d’une nouvelle forme de contestation islamisée qui n’est plus l’apanage des mouvements salafistes ».
Pour le spécialiste des réseaux transnationaux et du militantisme islamique, « ce type de discours s’articule sur l’expression d’une critique partant du religieux pour aborder toutes les autres questions mais avec une nette volonté de donner de la voix à une contestation plus globale »
L’ouvrage de Bakary Sambe semble vouloir rompre d’avec ce qu’il appelle de manière ironique « les paradigmes dominants » en s’appuyant sur l’analyse des itinéraires et discours des acteurs dans le but d’arriver, à ce qu’il appelle de tous ses vœux scientifiques : « la revanche du terrain sur le préconçu institué » dans les laboratoires « africanistes » des universités du Nord. Pourvu que les nouvelles générations de chercheurs africains cessent d’en reproduire les thèses….
 

[1] - allusion au mouvement contestataire « Y en a marre » né lors des luttes politiques des jeunes contre le pouvoir d’Abdoulaye Wade.
[2] - Transcrit à partir d’une vidéo sur ce lien https://www.youtube.com/watch?v=BZGAPEvD6o4 (consulté le 3 septembre 2018)
Vendredi 2 Novembre 2018
Dakaractu



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