L’Organisation Mondiale de la Santé vient de déclarer il y a quelques jours l’épidémie de Coronavirus qui sévit en Chine Urgence de Santé Publique de Portée Internationale (USPI). Pour mieux comprendre l’inquiétude suscitée par le nouveau coronavirus, il faudrait rappeler certains faits passés, concernant les grandes épidémies dans le monde.
D’abord la peste du moyen âge, apparue au 14e siècle (la tristement célèbre peste noire). En 5 ans, elle a décimé l’Europe, emportant, selon les estimations, 30% à 50% de sa population ! La peste médiévale, par son ampleur et sa sévérité, a eu des conséquences culturelles, sociales, économiques énormes, qui se font encore sentir sur l’Europe d’Aujourd’hui. La peste est d’origine bactérienne, contrairement aux grandes épidémies actuelles qui sont plutôt virales.
Ensuite, la fameuse grippe espagnole de 1918. Il s’agissait d’une infection due à un virus de la même famille que celle qui a causé plus tard l’épidémie de 1957 et plus récemment la grippe d’origine aviaire (2007). La grippe espagnole (appelée ainsi parce que seul l’Espagne politiquement neutre disposait à l’époque de statistiques plus ou moins fiables sur la maladie, les autres pays européens étant débordés par les conséquences de la guerre) a fait entre 50 et 100 millions de morts. On estime qu’environ 1/3 de la population mondiale avait été contaminée. Cette épidémie a été indirectement à l’origine de la mise sur pied de l’OMS.
En 1957, une « grippe asiatique » faisait entre 4 et 5 millions de morts dans le monde.
Plus récemment, en 2003, le virus du SRAS (Syndrome Respiratoire Aigu Sévère), qui est aussi un coronavirus, malgré un nombre de cas et de décès incomparablement plus bas que les épidémies de triste mémoires déjà évoqué (quelques milliers de cas et des centaines de décès) a attiré l’attention de la communauté mondiale, par sa forte médiatisation.
Pour la première fois en Afrique de l’Ouest, Ebola est apparu sur un mode pandémique en janvier 2014. Là également, le nombre de cas et de décès se chiffrait par milliers.
Toutes ces pandémies ont des caractéristiques communes. D’abord, elles sont toutes regroupées dans la catégorie des zoonoses, c’est à dire de maladies issues des animaux, mais affectant l’homme. Chez l’animal elles ne présentent souvent aucune gravité. On le sait maintenant, la plupart des maladies transmissibles à l’homme sont des zoonoses. Cette situation, découlant de la nécessaire coexistence entre l’homme et l’animal, a conduit à repenser le contrôle des maladies transmissibles et à faire émerger une nouvelle approche intégrée appelée One Heath (une seule santé), prenant en compte concomitamment dans les stratégies de prévention et de lutte la Santé Humaine et la Santé Animale. La principale crainte s’agissant des zoonoses, est que la transmission devienne interhumaine à l’occasion d’une épidémie, et non plus seulement de l’animal à l’homme. Cette situation entraîne alors une explosion du potentiel de contamination.
Leur principale caractéristique commune est en effet leur énorme potentiel de contamination, de laquelle découlent toutes les conséquences sociales, économiques et sociétales qui leurs sont imputables.
Le développement fulgurant des moyens de transport aériens, terrestres, maritimes et ferroviaires est sans doute le facteur clé de la rapide propagation des pandémies virales. Un virus peut se transporter d’un continent à l’autre alors même que les sources de contamination (personnes porteuses) n’en ressentent pas encore les symptômes. D’où l’intérêt d’une bonne connaissance des délais d’incubation (durée entre le contact avec le microbe et l’apparition des premiers signes) de ces différentes maladies. Dans le cas qui nous intéresse, cette durée est estimée à 2 semaines.
Appelée « Mbass mi » en wolof ou « mbubbori » en pular, (ces deux termes pouvant être traduits par « la grande faucheuse») seule la peste est connue depuis des temps immémoriaux de nos populations. Cela ne signifie pas que les maladies virales n’existaient pas en Afrique ! Cela veut tout simplement dire que les archives et les moyens de diagnostic n’y existaient pas (elles y existent très peu encore aujourd’hui).
Pour en revenir au coronavirus (qui est en fait une famille de virus, dont une seule espèce est responsable de la pandémie actuelle), il est plus adéquat de parler de nouveau coronavirus. Au 05 Février 2020, l’OMS dénombrait 24.363 cas confirmés, et 491 décès (un seul décès hors de Chine) avec dix-neuf pays touchés. Cependant, ces chiffres progressent à un rythme vertigineux (avant une possible stabilisation voire une décroissance vers le 08 février)!
Seule l’Afrique n’a pas encore notifié de cas confirmé, peut-être pour la raison évoquée plus haut. La maladie provoque les mêmes signes que la grippe saisonnière (fièvre, toux, douleurs diffuses, …). Elle peut attaquer les défenses immunitaires et entraîner des complications graves engageant le pronostic vital et conduisant à l’admission en réanimation.
L’intrusion du virus dans les pays en développement, dont le Sénégal, est à redouter à plusieurs points de vue. D’abord l’histoire du sida nous montre que les maladies transmissibles se répandent plus rapidement et tuent plus dans les pays pauvres, en particulier en Afrique. Et dans les pays pauvres, c’est un fait, les maladies, qu’elles soient transmissibles ou non, tuent plus parmi les plus pauvres.
La couverture sanitaire y est en règle générale faible ; or, celle-ci détermine largement la qualité et l’efficacité de la réponse contre les maladies graves et hautement létales. La promiscuité, qui est la règle dans les grandes villes du Sénégal, particulièrement en milieu urbain, font redouter le pire si une infection au coronavirus venait à apparaître dans le pays. Face à la menace, les mesures de prévention (individuelle et pour l’entourage) proposées par l’OMS sont, somme toutes, faisables et à la portée de tous les individus :
1) Se laver fréquemment les mains avec du savon ordinaire ou une solution hydro-alcoolique. Le savon ordinaire, vendu 75 francs l’unité dans nos petites boutiques de quartier, fait parfaitement l’affaire…Notre trop grande propension à donner la main pour saluer devrait aussi, sans doute, être revue…
2) Se couvrir la bouche et le nez avec le pli du coude en cas de toux ou d’éternuements (cough etiquette); jeter le mouchoir immédiatement et se laver les mains
3) Éviter les contacts proches avec les personnes qui ont la fièvre et qui toussent
4) En cas de fièvre, de toux et de difficultés à respirer, consulter sans tarder un médecin et lui faire indiquer les voyages effectués récemment. De ce point de vue, il est souhaitable, quand on présente ces symptômes, de ne pas se déplacer et de faire plutôt venir l’agent de santé.
5) En cas de suspicion de coronavirus dans la zone, éviter les contacts avec les animaux dans les marchés, et éviter les surfaces où les animaux ont séjourné.
6) Éviter la consommation de produits d’origine animale crus ou mal cuits
Ces mesures sont toutes de bon sens ! Nul besoin de services de santé pour les appliquer.
Concrètement, la classification en USPI implique, entre autres mesures, le renforcement de la surveillance sanitaire aux frontières. Avant le voyage, une information complète et correcte (par voie d’affichage ou par tout autre moyen disponible et accessible au plus grand nombre) sur les risques et sur les moyens de protection devra être diffusée. Aux frontières, un personnel médical formé sera présent pour détecter les signes de maladie, surtout chez les passagers venant des zones contaminées ; ils feront particulièrement attention à la température, signe peu spécifique il est vrai mais assez facile à détecter. Les passagers pourraient aussi être soumis à un questionnaire simple pour mesurer le niveau de risque. À l’entrée des frontières, les voyageurs suspects seront isolés pour une durée égale à la durée d’incubation maximale de la maladie, ou bien en cas de confirmation biologique ; ils seront alors immédiatement pris en charge par les services compétents.
Au niveau de chaque pays, les mesures habituelles d’assainissement et d’hygiène du milieu sont inévitables : gestion appropriée des ordures ménagères et industrielles, enfouissement contrôlé ou incinération des animaux morts, traitement des eaux de boisson, etc.
Les précautions à prendre au niveau des services de santé sont connues ; cependant ; l’effet de surprise fait que, aussi bien pour la présente pandémie que pour les précédentes, le personnel de santé a payé un lourd tribut à la maladie. Devant tout cas suspect, l’isolement s’impose. Le port d’équipements de protection individuelle (combinaison, bottes, lunettes) doit être la règle chez ce personnel, pour faire des prélèvements et prodiguer des soins.
Le Ministère de la Santé et de l’Action Sociale du Sénégal, entre autres mesures prises, notamment aux frontières, a émis une note de service pour indiquer les mesures à prendre en cas de suspicion d’infection au nouveau coronavirus. Elle donne aux personnels de santé la procédure à suivre pour la gestion des cas suspects, jusqu’à leur confirmation éventuelle. Les transferts éventuels des malades se feront sous la responsabilité du SAMU national. On dit bien « éventuels » car, pour éviter la propagation de la maladie, les déplacements des cas suspects doivent être limités au strict minimum. Cette précaution est valable pour toutes les épidémies de maladies transmissibles. De même, à l’intention du personnel de santé, une note technique a été émise, précisant les éléments clé à connaître sur cette nouvelle souche de coronavirus.
Au-delà de ces mesures sectorielles, l’engagement de toute la société est nécessaire pour juguler ce type de menace sociétale.
La société civile d’abord. La promotion de l’hygiène individuelle et collective ne se limite pas aux initiatives et activités gouvernementales. Nos marchés, de Saint Louis à Ziguinchor et Dakar à Kidira, sont dans des états d’insalubrité tels que la moindre étincelle pourrait mettre le feu aux poudres. La gestion des ordures ménagères, pour ne parler que de cet épiphénomène, relève d’abord d’une discipline individuelle, familiale et communautaire. Est-il si compliqué que cela, par exemple, de ne plus rien jeter par terre ? Il est vrai que, de ce point de vue, les municipalités ne jouent pas leur rôle. Des poubelles simples, fabriquées avec du matériel de récupération, pourraient être facilement installées sur les grandes avenues tous les 200 mètres, pour faciliter l’acquisition du réflexe de propreté. Je viens de me rendre compte avec beaucoup de plaisir que c’est chose faite depuis quelques jours sur une partie de la corniche de Dakar.
Je me souviens que le président Senghor avait fait de la lutte contre l’ « encombrement humain » un de ses chevaux de bataille, dans les années 70. Si la formule choquait, l’idée qui sous tendait cette action était pourtant des plus louables !
Trop de personnes (mendiants, personnes sans domicile fixe, vendeurs ambulants, etc.) occupent l’espace public au Sénégal, particulièrement dans la capitale . La rue est devenue leur lieu de vie, avec tout ce que cela entraîne comme nuisances, mais surtout comme pollution.
Depuis une quarantaine d’année, l’augmentation exponentielle de la population dakaroise (sous l’effet principal de l’exode rural et de l’attraction qu’exerce la capitale auprès des ressortissants de pays voisins) a entraîné un cortège d’effets connexes, négatifs au plan sanitaire : promiscuité, floraison de l’alimentation de rue, dépôts sauvages d’ordures (sans tri préalable des ordures de nature organique) pullulation de vecteurs potentiels (souris, rats, insectes). Il n’existe plus à Dakar de vespasiennes où les personnes prises d’un besoin pressant pourraient en toute sécurité se soulager. On mange dans la rue et on se soulage dans la rue !
L’Europe a pu éliminer le paludisme, le choléra, non pas par les médicaments et les hôpitaux, mais par l’aménagement de l’environnement, l’assainissement et les comportements favorables à l’hygiène.
Prions que la présente épidémie de coronavirus, comme ce fut le cas pour le SRAS en 2003, soit endiguée en Asie et en Europe avant qu’elle n’atteigne l’Afrique. Sinon, il faudrait craindre que notre hospitalité légendaire nous amène à accueillir à bras ouverts le virus, et lui donne l’espace et le temps pour s‘y déployer, allègrement et durablement!
Pr Issa WONE
Agrégé de Santé Publique
Président de l’Association Sénégalaise de Santé Publique (ASPSP)
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