L'UCAD vient de montrer que la quasi-totalité des sachets d'eau vendus dans nos rues sont impropres à la consommation. Le pays ne peut plus détourner le regard.
Au feu rouge, un vendeur tend un sachet d'eau glacée à cinquante francs. Le client l'ouvre d'un coup de dents et le vide en marchant, avant de jeter l'emballage sur la chaussée. La scène se répète des millions de fois par jour, partout au Sénégal, et personne ne s'y arrête. Des chercheurs de l'Université Cheikh Anta Diop se sont pourtant penchés sur ce que ces sachets contiennent réellement.
Présentée le 23 juin lors de la Journée scientifique sur la sécurité sanitaire des aliments, leur étude a porté sur cent échantillons prélevés dans une cinquantaine de marques, à Dakar et à Mbour. Résultat : 82 % de ces sachets contiennent des matières fécales et ne respectent pas les normes de potabilité. À peine 4 % sont réellement propres à la consommation.
Une eau porteuse de germes fécaux provoque des diarrhées et favorise des maladies comme la typhoïde ou le choléra, dont les cas augmentent avec la chaleur. Les premiers à en pâtir sont les plus pauvres et leurs enfants, ceux qui se rabattent sur le sachet parce qu'ils n'ont pas les moyens d'une autre eau.
Ces produits sont-ils contrôlés ? Sur le papier, la réponse est oui. Des normes microbiologiques sont fixées par arrêté, et la vente suppose un agrément ainsi qu'un étiquetage en règle. Les autorités agissent aussi sur le terrain. Le 11 mai, la Brigade de recherches de Dakar a fermé une douzaine d'unités clandestines à Pikine, Thiaroye et Yeumbeul, avec de fausses autorisations et des ateliers déplacés en douce pour échapper aux inspections. Le 6 juillet, le ministère de l'Industrie et du Commerce a publié une alerte et promis des contrôles renforcés dans tout le pays.
Ces mesures rassurent, mais elles butent sur un fait gênant : l'étude ne visait pas seulement des ateliers clandestins, elle a analysé des marques installées sur le marché. Qu'on y relève tout de même 82 % de contamination déplace la question. Le vrai problème tient à la filière elle-même : une eau de qualité incertaine, ensachée à la chaîne, puis livrée sans que personne ne veille à sa conservation. S'en prendre aux seuls clandestins laisserait l'essentiel intact.
Au coût sanitaire s'ajoute un problème environnemental. Ces sachets, jetés par millions, tapissent les rues et bouchent les caniveaux, aggravant les inondations d'hivernage dans la banlieue dakaroise. Ils gonflent aussi une masse de déchets plastiques que rien ne recycle.
Interdire purement et simplement cette activité serait tentant, et l'idée se défend. Le moment s'y prête, et un gouvernement qui se dit décidé à assainir le rapport entre l'État et les citoyens tiendrait là un geste fort. Encore faut-il se demander pourquoi le sachet s'est imposé. Aucune eau potable sûre et abordable n'est offerte dans l'espace public, et sa vente fait vivre des milliers de petites mains. Le supprimer d'un trait de plume, sans fontaines contrôlées ni solution de remplacement, pénaliserait les plus modestes et repousserait le commerce vers la clandestinité.
Le choix qui s'impose est plus lourd qu'un décret. Le premier chemin serait de contrôler pour de bon, avec des inspections continues et des sanctions qui tombent vraiment, au lieu d'une norme qui dort dans un arrêté. Le second serait de retirer le sachet du marché par étapes, une fois installé ce qui le remplacera. L'inaction, elle, n'est plus défendable : on ne peut pas continuer à laisser vendre une eau dont on sait désormais, preuves à l'appui, qu'elle rend malade.
Chez nous, tendre de l'eau à celui qui arrive ouvre l'hospitalité, au cœur de la teranga. Un pays ne devrait pas laisser ce geste rendre les siens malades. L'étude de l'UCAD arrive à un moment où l'État peut encore reprendre la main. Reste à ne pas la classer avec les autres communiqués.
Paul Sedar Ndiaye (Enseignant-Chercheur, Ecrivain)
Au feu rouge, un vendeur tend un sachet d'eau glacée à cinquante francs. Le client l'ouvre d'un coup de dents et le vide en marchant, avant de jeter l'emballage sur la chaussée. La scène se répète des millions de fois par jour, partout au Sénégal, et personne ne s'y arrête. Des chercheurs de l'Université Cheikh Anta Diop se sont pourtant penchés sur ce que ces sachets contiennent réellement.
Présentée le 23 juin lors de la Journée scientifique sur la sécurité sanitaire des aliments, leur étude a porté sur cent échantillons prélevés dans une cinquantaine de marques, à Dakar et à Mbour. Résultat : 82 % de ces sachets contiennent des matières fécales et ne respectent pas les normes de potabilité. À peine 4 % sont réellement propres à la consommation.
Une eau porteuse de germes fécaux provoque des diarrhées et favorise des maladies comme la typhoïde ou le choléra, dont les cas augmentent avec la chaleur. Les premiers à en pâtir sont les plus pauvres et leurs enfants, ceux qui se rabattent sur le sachet parce qu'ils n'ont pas les moyens d'une autre eau.
Ces produits sont-ils contrôlés ? Sur le papier, la réponse est oui. Des normes microbiologiques sont fixées par arrêté, et la vente suppose un agrément ainsi qu'un étiquetage en règle. Les autorités agissent aussi sur le terrain. Le 11 mai, la Brigade de recherches de Dakar a fermé une douzaine d'unités clandestines à Pikine, Thiaroye et Yeumbeul, avec de fausses autorisations et des ateliers déplacés en douce pour échapper aux inspections. Le 6 juillet, le ministère de l'Industrie et du Commerce a publié une alerte et promis des contrôles renforcés dans tout le pays.
Ces mesures rassurent, mais elles butent sur un fait gênant : l'étude ne visait pas seulement des ateliers clandestins, elle a analysé des marques installées sur le marché. Qu'on y relève tout de même 82 % de contamination déplace la question. Le vrai problème tient à la filière elle-même : une eau de qualité incertaine, ensachée à la chaîne, puis livrée sans que personne ne veille à sa conservation. S'en prendre aux seuls clandestins laisserait l'essentiel intact.
Au coût sanitaire s'ajoute un problème environnemental. Ces sachets, jetés par millions, tapissent les rues et bouchent les caniveaux, aggravant les inondations d'hivernage dans la banlieue dakaroise. Ils gonflent aussi une masse de déchets plastiques que rien ne recycle.
Interdire purement et simplement cette activité serait tentant, et l'idée se défend. Le moment s'y prête, et un gouvernement qui se dit décidé à assainir le rapport entre l'État et les citoyens tiendrait là un geste fort. Encore faut-il se demander pourquoi le sachet s'est imposé. Aucune eau potable sûre et abordable n'est offerte dans l'espace public, et sa vente fait vivre des milliers de petites mains. Le supprimer d'un trait de plume, sans fontaines contrôlées ni solution de remplacement, pénaliserait les plus modestes et repousserait le commerce vers la clandestinité.
Le choix qui s'impose est plus lourd qu'un décret. Le premier chemin serait de contrôler pour de bon, avec des inspections continues et des sanctions qui tombent vraiment, au lieu d'une norme qui dort dans un arrêté. Le second serait de retirer le sachet du marché par étapes, une fois installé ce qui le remplacera. L'inaction, elle, n'est plus défendable : on ne peut pas continuer à laisser vendre une eau dont on sait désormais, preuves à l'appui, qu'elle rend malade.
Chez nous, tendre de l'eau à celui qui arrive ouvre l'hospitalité, au cœur de la teranga. Un pays ne devrait pas laisser ce geste rendre les siens malades. L'étude de l'UCAD arrive à un moment où l'État peut encore reprendre la main. Reste à ne pas la classer avec les autres communiqués.
Paul Sedar Ndiaye (Enseignant-Chercheur, Ecrivain)
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