Engagement de jeunes Sénégalais dans Boko Haram : Est-ce la foi qui fait loi?


Quand il a quitté son Bokidjawé natal pour la capitale du Sénégal, Lamine Coulibaly voulait poursuivre ses études coraniques. Il ne savait pas que sa quête de savoir religieux le conduirait...au Nigeria où le jeune salafiste a dû être confronté aux réalités de la guerre.
Embrigadé au même titre que plusieurs autres jeunes de la même mouvance qui s'affirment de plus en plus au pays où l'Islam soufi est majoritairement pratiqué, Coulibaly a avoué devant la chambre criminelle spéciale que l'apprentissage du Coran était sa seule motivation. Un idéal qu'il n'a pu que caresser.
Comme lui, presque tous les autres jihadistes sénégalais ayant fréquenté Boko Haram ont avancé les mêmes motifs pour légitimer leur voyage au Nord du Nigeria entre 2014 et 2015.
Alors qu'il gagnait bien sa vie en Mauritanie, Mouhamed Ndiaye alias Abou Youssouf est revenu au Sénégal sur les conseils du recruteur Aboubacar Guèye pour prendre part à une réunion où il était question de choisir entre l'Etat islamique et Alqaida. Finalement, la rencontre qui s'est tenue à Rosso, dans le nord du Sénégal s'est terminée en queue de poisson. 
De retour en Mauritanie, Abou Youssouf apprend que certains des participants à la réunion ont finalement jeté leur dévolu sur le Nigeria. Il n'est pas question qu'il soit en reste. Sa famille ramenée au Sénégal, le candidat à l'hégire rejoint ses frères dans le nord du Nigéria. Mais précisera-t-il, s'y être rendu pour “apprendre le Coran”. 
Abou Omar, Ibrahima Diallo de son vrai nom, avancera les mêmes raisons non sans ajouter que c'est Zaid Bâ, un combattant de l'Etat islamique en Libye qui a fait croire qu'il peut “vivre sa religion” en terre nigériane.
Son voyage est financé par un Mauritanien du nom d'Abdou Aziz qui lui vendra le rêve selon lequel la “hijra” absoudra tous ses péchés. En sus, celui qui se fait appeler Abou Hafs a évoqué l'apprentissage du Coran mais aussi trouver du travail.
Abdoul Aziz Dia était certainement dans le même cas. Sauf que cet ancien étudiant en 2e année de Géographie à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar avait aussi dans l'esprit d'étoffer ses connaissances théologiques. Il a croisé le chemin de Mouhamed Lamine Diop connu pour être un recruteur et financier du jihad. “Il m'a chanté les mérites de la hijra et m'a même fait savoir que j'aurais le martyr si je meurs en chemin”, s'est expliqué le jihadiste condamné à 10 ans de prison pour actes de terrorisme par association de malfaiteurs. 
Au regard des aveux de ces jeunes sénégalais ayant fricoté avec Boko Haram dans ses moments de gloire, il est clair que l'argument religieux dans l'engagement au sein de ce groupe jihadiste ne peut être relégué au second plan.
Pourtant, de l'avis d'un ancien président nigérian, la religion sert de faire valoir aux membres de cette franchise du jihad ouest-africain. “Sur Boko Haram, les recherches nous ont montré que ce n'est pas un mouvement religieux, mais il est (plutôt) causé par la pauvreté, le manque d'éducation et une absence de perspective”, a soutenu Olesugun Obasanjo lors du sommet des think thank organisé en mai 2018 par OPC à Rabat, au Maroc.
"On ne rejoint pas un groupe jihadiste pour être riche..."
Proposé comme sujet de réflexion par le journaliste Lemine Ould Salem, la thèse d'Obasanjo est battue en brèche par les spécialistes du jihad moderne. Le premier à avoir remis en question les propos du prédécesseur de Goodluck Jonathan, c'est Ahmed Salkida. Le journaliste nigérian connu pour être le meilleur connaisseur de Boko Haram n'a pas nié que la pauvreté et le chômage facilitent le recrutement de nouveaux combattants. Pour autant, le spécialiste voit l'idéologie (le salafisme jihadiste) comme principale force de Boko Haram. Wassim Nasr affiche la même posture.
L'auteur de l'ouvrage “Etat islamique : le fait accompli” affirme qu”on ne rejoint pas un groupe jihadiste pour être riche, mais pour se battre au nom de Dieu”. Ce qui ne veut pas dire que d'autres motivations ne peuvent se greffer à la recherche de “sens”.
Maintenant, reste à savoir si les jeunes qui s'engagent dans des groupes jihadistes tels que Boko Haram sont outillés religieusement pour légitimer leur choix.
L'exemple des jihadistes sénégalais a montré que la manipulation religieuse est de mise. Sur les onze combattants de Boko Haram attraits devant la chambre criminelle et condamnés à des peines diverses (5 à 20 ans de travaux forcés) pour actes de terrorisme par association de malfaiteurs, peu ont pu répondre aux questions ayant trait à l'Islam.
 
Mercredi 1 Août 2018
Dakaractu




Dans la même rubrique :