[Contribution] Campagne de déguerpissement : et si on voyait plus loin que des tables renversées ?


Depuis quelques jours, les opérations de déguerpissement engagées dans nos villes font la une de l’actualité. Elles suscitent inquiétudes, indignations et débats passionnés. Dans la foulée de ces interventions musclées, les images se multiplient : tables renversées, marchandises éparpillées, commerçants en larmes. Pour beaucoup, il ne s’agit que d’une nécessaire reprise en main de l’espace public. Mais pour d’autres, derrière chaque stand détruit se joue une réalité beaucoup plus profonde : celle de vies humaines précarisées, de familles fragilisées et de rêves brisés. Car derrière chaque table, il y a une histoire. Celle d’une femme qui a investi toutes ses économies dans quelques mètres de tissus. Celle d’un jeune homme qui a contracté un prêt auprès d’une mutuelle comme PAMECAS pour acheter des chaussures à revendre. Celle d’un père qui, faute d’emploi stable, a décidé de vendre des fruits et légumes pour scolariser ses enfants. Tous ont en commun la volonté de survivre et de préserver la dignité de leurs proches. Dans ce contexte, chaque marchandise détruite ne représente pas seulement une perte matérielle : elle incarne des sacrifices, des dettes contractées, et parfois la seule source de revenus d’une famille entière.

La question des politiques publiques

La véritable interrogation qui s’impose est la suivante : quelle politique publique accompagne ou prépare ces campagnes de déguerpissement ? Réguler l’espace urbain est une nécessité, nul ne le conteste. Mais la méthode employée – souvent brutale et dépourvue d’accompagnement – interroge sur la cohérence et l’efficacité de l’action publique. L’État et les municipalités ont certes le devoir d’organiser la circulation, de préserver les trottoirs et de sécuriser les espaces publics. Mais réduire cette mission à une simple opération policière, consistant à détruire et disperser, relève d’une approche réductrice. Une démarche plus constructive consisterait à consigner les marchandises, convoquer les commerçants, leur expliquer les règles et surtout leur proposer une voie de formalisation. Cela pourrait passer par une inscription officielle, le paiement de quittances, l’accès à des zones dédiées et mieux aménagées. Ne pas offrir cette alternative, c’est fragiliser un pan entier de l’économie populaire. C’est exposer des centaines de familles à la précarité immédiate. C’est fragiliser le remboursement de crédits contractés auprès des institutions financières locales. Et c’est surtout créer un climat social explosif, dans un contexte déjà marqué par les tensions économiques et sociales, notamment à la veille de périodes sensibles comme la rentrée scolaire, le Ramadan ou la Korité.

L’enjeu psychologique et humain

Ces déguerpissements ne sont pas seulement une affaire d’urbanisme ou d’économie : ils sont aussi une question de santé mentale et de dignité humaine. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) rappelle que la santé mentale ne se limite pas aux environnements professionnels ou aux entreprises. Elle concerne chaque individu confronté à la peur, à l’incertitude et à l’humiliation. Or, comment ignorer le traumatisme vécu par ces commerçants lorsque leurs efforts sont réduits à néant en quelques minutes ? Comment ne pas voir l’impact psychologique sur ces femmes qui, après avoir veillé tard pour préparer leurs produits, voient leurs marchandises piétinées au lever du jour ? Comment ignorer la détresse de ces pères qui, rentrant les mains vides, n’ont rien à offrir à leurs enfants ? 

En tant que coach spécialisée en intelligence émotionnelle, je mesure combien la dignité et l’espoir sont essentiels pour rebondir. Sans eux, le désespoir s’installe. Et quand l’horizon se ferme ici, certains finissent par tenter l’aventure ailleurs, par des voies irrégulières et périlleuses. Derrière une table renversée, il peut y avoir le point de départ d’un drame migratoire.

Des solutions existent

Il est temps de sortir d’une logique purement répressive pour bâtir une approche plus humaine et durable. Cela suppose une collaboration étroite entre l’État, les municipalités, le ministère de la Famille et des Solidarités, mais aussi les acteurs sociaux. Les coachs, les psychologues, les médiateurs peuvent jouer un rôle clé pour accompagner ces commerçants dans une transition progressive. La création de zones commerciales encadrées, la facilitation de microcrédits responsables, la mise en place de formations pour la formalisation des activités, ou encore l’organisation de campagnes de sensibilisation pourraient constituer des alternatives crédibles. Une telle approche aurait le mérite non seulement de libérer l’espace public, mais aussi de préserver la cohésion sociale et de valoriser la résilience de ces travailleurs de l’informel.

Ne pas transformer un problème urbain en désastre humain

Le déguerpissement n’est pas une fin en soi. Il devrait être un tremplin vers une meilleure organisation économique, et non un couperet qui détruit des vies. Chaque table renversée doit nous rappeler qu’il ne s’agit pas d’objets éparpillés sur le trottoir, mais de destins suspendus. Si nous voulons réellement bâtir des villes plus modernes et inclusives, nous devons comprendre que la régulation économique ne peut pas se dissocier du soutien psychologique et humain.

Les vendeurs ambulants méritent mieux que des marchandises jetées à terre. Ils méritent une écoute, un accompagnement et la reconnaissance de leur rôle dans l’économie nationale. Au fond, ce débat pose une question essentielle : quelle société voulons-nous construire ? Une société qui exclut et fragilise, ou une société qui régule en accompagnant et en soutenant ? La réponse déterminera notre capacité collective à conjuguer ordre public et justice sociale.

Ne transformons pas un problème d’occupation de l’espace public en désastre humain. Ces hommes et ces femmes, que l’on croise chaque jour dans nos rues, méritent qu’on valorise leur courage et leur résilience.

Khadijatou Cissé
Coach formatrice professionnelle en intelligence émotionnelle et leadership
Fondatrice de Wewaxtaan Coaching – Dakar
Lundi 29 Septembre 2025
Dakaractu



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