Directeur général adjoint de Ecobank, avec le titre de Group chief operating office, comparable à un directeur d’exploitation, Mme Evelyne Tall est une passionnée du panafricanisme qui «travaille pour le développement et l’intégration des économies du continent». Mme Tall supervise directement 32 directeurs généraux des filiales de Ecobank dont elle est responsable de la bonne marche des affaires, de la gestion, devant le Conseil d’administration et le Directeur général, du groupe de la performance de ces filiales. Elle s’occupe également de la conformité du contrôle interne au niveau du Groupe. Nous sommes allé à la rencontre de Mme Evelyne Tall, à Lomé, siège de Ecobank-Afrique pour échanger, entre autres sujets, sur les questions relatives aux politiques d’investissements et de développement en Afrique. Entretien…
32 pays africains ont exprimé un besoin d’investissements. Mais, quels sont les atouts et les contraintes que vous avez relevés en matière d’investissement au Sénégal ?
Je n’aime pas utiliser le terme contrainte quand on parle de l’Afrique. Il y a des difficultés partout, mais nous Africains devons apprendre à voir plutôt des opportunités que des contraintes. Donc, en termes de sujet à développement, le Sénégal est d’abord dans une position géographique unique, à équidistance entre les Etats-Unis et l’Europe. Il a des cadres qui sont capables. J’ai beaucoup voyagé en Afrique ; il n’est pas évident d’avoir une telle qualité des ressources humaines que nous voyons non seulement à l’intérieur du Sénégal mais aussi au niveau de toutes les grandes institutions internationales. Le Sénégal a également une stabilité politique et a fait preuve de maturité politique avec des changements pacifiques de gouvernements. Ce sont des atouts importants que nous devons à tout prix conserver. Il devrait mieux s’intégrer à l’Afrique. Le Sénégal a le dos tourné à l’Afrique alors qu’il est temps pour les Africains de pouvoir s’appuyer sur une coopération Sud-Sud, une intégration de nos économies pour pouvoir capitaliser, booster notre propre développement.
Le régime du Président Macky Sall s’est installé dans un contexte relativement difficile avec notamment la reconstitution de la dette sénégalaise. Sur quel levier devrait-on s’appuyer pour faire face aux urgences du pays ?
C’est avec beaucoup de fierté, en tant que Sénégalaise, que j’ai suivi et participé à l’évolution démocratique récente de notre pays. Je félicite le président de la République Macky Sall avec qui j’ai eu l’honneur de travailler lorsqu’il était aux commandes du ministère de l’Energie, ensuite comme Premier ministre, un homme professionnel et un très grand homme d’Etat.
Aujourd’hui, le problème de la dette est commun à toutes les économies des pays en voie de développement. Il faut le régler ! Le Président Macky Sall et son gouvernement se sont tournés vers le développement économique du pays, avec comme objectif et ambition qu’il y ait une répercussion effective sur le pouvoir d’achat, le mieux-être des populations. Cela est également soutenu par une demande sociale forte au Sénégal. Il est important qu’il y ait plus de transparence dans la gestion de nos institutions et les premiers signaux sont extrêmement clairs. Lorsque vous avez de la transparence, les investissements internes et externes arrivent. L’investissement n’arrive pas dans des environnements troubles. En plus de cette stabilité politique, il faut qu’on continue de manière claire sur la transparence dans la gestion des fonds publics pour attirer les investisseurs et pour pouvoir avoir un partenariat public-privé plus harmonieux.
Justement, en tant que vice-présidente d’Ecobank Afrique, quelles sont les opportunités que vous pouvez offrir au Sénégal, en termes d’investissements ?
Ecobank est connu pour soutenir les gouvernements. La vision des pères-fondateurs, c’était de créer une banque qui avait pour but -c’est vrai- la création de richesse et de valeurs pour les investisseurs dans le capital d’Ecobank, mais surtout pour accompagner et soutenir le développement économique et social de nos pays. Aujourd’hui, à partir d’Ecobank-Sénégal, notre groupe est implanté dans 32 pays africains. J’ai voyagé avec un homme d’affaires sénégalais qui me disait qu’il s’occupait de revêtement de façades et qu’il venait au Togo pour importer des pierres au Sénégal. Et je lui ai demandé s’il savait que ces pierres qu’il trouvait au Togo étaient également produites, avec une autre valeur ajoutée, au Ghana. Il ne savait pas du tout. C’est la même montagne qui produit au Togo et au Ghana. Notre rôle est de dire aux Sénégalais, les possibilités existantes au Togo, au Mali, au Ghana, au Sud Soudan et de les inciter à se tourner vers l’Est et le Sud. C’est un rôle important pour nous. Nous nous focalisons sur ces clients et disons qu’il nous faut créer beaucoup plus d’Ecobank, quel que soit le domaine financier, plus de banques panafricaines tournées vers la promotion des hommes et des femmes d’affaires africains vers l’intégration de notre continent. Mais également des industriels, des commerçants qui se tournent vers l’Est. Que le Centre aille vers l’Ouest et l’Est ! C’est vrai, on est dans un monde global ; on a besoin de l’Europe, des Etats-Unis, de l’Afrique du nord pour le développement économique et social de nos pays. On a surtout besoin d’abord d’intégrer nos économies. Le deuxième axe sur lequel nous devons et nous pouvons intervenir, c’est le développement des infrastructures. Nous avons Ecobank Developement corporation qui est d’ailleurs dirigée par M Kassiki qui connaît très bien le Sénégal. Il y a été, pendant 4 ans, directeur d’Ecobank, lorsque je dirigeais la région Uemoa. C’est une structure basée à Londres, qui structure le financement des grands projets d’investissement, comme dans le secteur des aéroports. On a fait une levée de 200 millions de dollars pour la République de Tchad, pour des projets d’investissement. On est intervenu récemment sur un projet au Gabon pour 100 millions de dollars. Nous sommes capables de les structurer, de négocier avec les Etats et de pouvoir les mettre à la disposition des Etats, en plus de notre intervention au niveau de la clientèle privée, la bancarisation de nos populations, y compris les étudiants. Qui me connaît sait ma passion pour la bancarisation des jeunes et des femmes, mais également les hommes d’affaires sénégalais à développer leurs affaires au Sénégal, dans la sous-région, en Afrique mais également à accompagner les multinationales, les organismes et les Ong qui sont également nos clients.
Que répondriez-vous à ceux qui se plaignent des difficultés liées à l’accès au crédit bancaire ?
Je souris parce que cela me rappelle tous les débats et toutes les questions auxquelles j’ai eu à répondre lorsque je présidais l’Association professionnelle des banques au Sénégal et que je dirigeais en même temps notre filiale Ecobank au Sénégal. Les banques peuvent faire mieux, il faut qu’on se le dise ce n’est pas la faute des autres. Nous avons tellement de banques au Sénégal et dans nos pays en Afrique qu’il est incompréhensible d’avoir un taux de bancarisation si bas. Il faut également dire que nos populations ont besoin d’être aidées en matière d’éducation financière. Il y a longtemps que l’informel m’intéresse et c’est ma cible. On a vu aussi des banques faire le même mouvement que nous, aller dans les marchés et bancariser les populations. Il ne faut pas seulement prendre leurs dépôts, mais aussi leur apprendre à pouvoir présenter un dossier banquable. La problématique du financement des Pme/Pmi est toujours là, nous avons besoin d’être plus proches de nos clients. Toutefois, les Pme/Pmi doivent aussi pouvoir présenter des dossiers banquables. Il y a un rôle que l’Etat se doit de jouer. Tous les pays développés le sont en ayant appuyé fortement leurs Pme/Pmi. C’est historique.
Est-ce que nos Etats n’oublient pas que ce sont les Pme/Pmi qui sont créateurs d’emplois dans leur politique ?
Nos Etats ne l’oublient pas. L’Etat sénégalais, à plusieurs reprises, l’a dit et fait. Les partenaires au développement essayent également de nous accompagner, mais c’est à nous d’identifier nos besoins, de rationnaliser et coordonner toutes ces aides qui sont décaissées et un peu dispersées, selon quelquefois la volonté du pays donateur. C’est bien de recevoir de l’aide, mais je préfère ne pas en recevoir, si je ne peux pas identifier mes besoins, les mettre sur la table et pouvoir également avoir ma décision dans l’utilisation des fonds, avec un devoir de rendre compte. L’Etat doit venir en appui institutionnel, en termes de gestion et de direction de ces fonds, d’aide au Pme/Pmi pour qu’on puisse leur assurer une longévité. Le taux de mortalité est extrêmement important dans les Pme et Pmi. Il n’y a pas de plan de succession de ces entreprises qui ont besoin d’accompagnement en termes de financement de leurs investissements. Le financement à court terme, tout le monde le trouve, mais celui en investissement est un peu plus difficile. De la même manière, les banques sont dans leur rôle d’accompagnement. Les clients doivent aussi jouer le jeu, en sachant que nous prenons du dépôt de nos clients pour leur prêter. Donc, nous avons le devoir de récupérer ces fonds.
Que pensez-vous de la «gouvernance sobre et vertueuse» promise par Macky Sall, et qui veut réduire le train de vie de l’Etat et la suppression de certaines institutions comme le Sénat ?
Je suis carrément du secteur privé et ne voudrais pas trop m’immiscer dans les affaires publiques. Je dirais avec humilité que le monde va vraiment dans cette direction, la rationalisation des charges de l’Etat, une meilleure gestion des recettes publiques pour pouvoir optimiser sur le capital dont on dispose. Je salue cette décision du gouvernement. D’après ce que j’ai vu, le discours que j’ai entendu et par rapport à ceux qui ont la charge de mener ces réformes, je pense que le Président Macky Sall et son Premier ministre seront sans tolérance envers certaines choses. En tant que secteur privé, je me soucie de l’amélioration des affaires. C’est important pour avoir un secteur privé viable, des Pme/Pmi pérennes, de l’investissement direct étranger, pour attirer et encourager l’épargne intérieure et l’investissement intérieur. Pour pouvoir attirer tout cela, le secteur privé a besoin de clarté, de visibilité et toutes les mesures qui sont en train d’être mises en place tendent vers cela.
Le Fonds pour le climat des investissements en Afrique a récemment été créé par Ecobank. Qu’a-t-il d’inédit par rapport aux autres modalités d’investissement ?
Ce Fonds n’est pas directement lié à Ecobank. C’est une initiative de la Commission pour l’Afrique qui, en 2005, avait appelé les pays donateurs et le secteur privé à soutenir un fonds dédié au climat des investissements en Afrique. Initiative qui a été approuvée par le G8. Ce fonds a été lancé en 2006, au Sommet mondial sur l’Afrique. Il œuvre pour l’amélioration du climat d’investissement qui souhaite éliminer les obstacles au développement des affaires. Il est basé à Arusha et a comme objectif de collaborer avec les gouvernements africains qui le veulent pour faire du continent un endroit beaucoup plus propice aux affaires. J’ai eu l’honneur d’être cooptée avec l’accord et le soutien du Directeur général du groupe. J’ai passé des entretiens et été cooptée comme membre du conseil d’administration qui est co-présidé par l’ancien Cio de Coca-Cola et l’ancien président de la République de la Tanzanie. Le siège est à Abuja. Il y a, au niveau du conseil d’administration, des hommes et des femmes d’affaires du secteur privé, un gouverneur d’une banque centrale, des hommes politiques qui ont pu montrer leur intérêt pour le climat des affaires. Et le Sénégal m’a fait l’honneur de me nommer comme membre du conseil présidentiel pour l’investissement pendant 5 ans. Ceci associé avec mon background de banquier et également au fait que le Sénégal m’a fait l’honneur de me nommer comme membre du Conseil économique et social, en tant que représentante du Conseil national du patronat. Tout cela a intéressé le fonds pour le climat d’investissement qui est déjà intervenu au Sénégal par exemple pour le projet Gaïndé, la phase 1, en termes de financement d’experts et même pour le matériel informatique. Et c’était aussi pour améliorer la dématérialisation des procédures de douane au Sénégal. Le fonds a d’autres projets visant une meilleure collecte, un meilleur paiement des impôts et la réduction du remboursement de la Tva au Sénégal. Il travaille également sur la modification de certains actes de l’Acte uniforme de l’Ohada. Il intervient dans plusieurs pays africains.
Le gouvernement de Macky Sall envisage une baisse de la fiscalité sur les salaires et les entreprises. Est-ce une bonne nouvelle pour les banques ?
C’est une bonne nouvelle pour tous les acteurs économiques. Une baisse de l’impôt est un acte majeur du gouvernement, parce qu’il renonce à une partie de ses recettes, mais c’est pour pouvoir stimuler la croissance, la consommation, ainsi que le développement. J’espère que ces mesures majeures du gouvernement aboutiront à une meilleure pratique des hommes et des femmes d’affaires et des sociétés en matière de paiement d’impôts. Il faut élargir l’assiette fiscale, en tant qu’individu que vous puissiez payer vos impôts. Il faut que tous les acteurs économiques n’aient pas peur du fisc, paient leurs impôts plutôt que le poids des impôts repose sur un petit pourcentage de sociétés. N’oublions pas que, dans tous les pays de l’Uemoa, l’impôt sur les sociétés est à la baisse. Et on peut à la limite aller s’installer partout dans l’Uemoa, en tant qu’ensemble économique et monétaire et faire ses affaires. C’est compétitif, mais il ne faudrait pas non plus que l’on puisse s’en réjouir sans faire appel à l’homme, c’est-à-dire notre citoyenneté. Il faut que l’on puisse être de bons payeurs d’impôts et permettre à l’Etat du Sénégal d’élargir son assiette fiscale.
Autrement dit, le patriotisme économique s’exprime à ce niveau-là ?
Absolument ! C’est le patriotisme économique qui manque. Si on fustige souvent nos Etats, il faudrait que l’on puisse également, de notre côté comme le disait un Président américain, voir ce que nous devons faire pour notre Nation.
Comment se positionne Ecobank aujourd’hui en Afrique et au Sénégal en particulier ?
En Afrique, nous sommes la première banque en termes d’implantation. Nous avons résolument occupé cette espace qui se trouve dans toute l’Afrique subsaharienne, à l’exclusion de l’Afrique du Sud où il y a de très grandes banques. Nous avons un bilan total de 18 milliards de dollars Us, 18 000 employés, 40 nationalités africaines, un bureau à Londres, un bureau de représentation en Chine, à Dubaï, en Afrique du Sud et une licence de banque commerciale à Paris. En termes d’occupation de l’espace, nous sommes bien positionnés, la première banque dans cette région panafricaine. Au Sénégal, nous progressons de manière absolument satisfaisante. Lorsque je suis venue à Ecobank Sénégal en 2000, certains confrères souriaient mais je pense que nous avons montré que nous devons jouer également notre rôle et nous jouons un rôle important auprès des populations et de la clientèle individuelle. Dans Dakar et sur tout le Sénégal, nous avons un réseau d’agences étoffé. Nous avons également augmenté les canaux de distribution avec des Gab un peu partout au Sénégal. Nous ouvrons les samedis -ce qui n’est pas nouveau-, on l’a fait dès le départ. Et dans certains pays d’ailleurs, nous ouvrons le dimanche si besoin en est. Nous avons bancarisé les étudiants malgré tout ce qui s’est dit. Il n’est pas normal que les étudiants soient hors du système bancaire et il fallait subventionner une telle opération ; ce que nous avons fait avec des frais qui différencient cette population qui n’a pas le même pouvoir d’achat que les fonctionnaires et les autres clients du secteur privé. Au niveau des entreprises locales aussi, nous sommes très forts. Nous n’avons pas peur des Pme/Pmi. Si nous disons que nous sommes là pour participer au développement économique et social d’un pays, donc, nous ne pouvons pas avoir que les grandes sociétés comme clients. Nous sommes très contents des grandes sociétés, des multinationales mais nous avons une cible vers les hommes et les femmes d’affaires sénégalais (…) Et nous comptons continuer à avancer. Notre objectif, dans chaque pays, c’est d’être numéro 1. Nous y allons de la manière la plus ferme possible.
En tant que vice-présidente d’une banque, que pensez-vous du recours frénétique des Etats, notamment du Sénégal à des emprunts obligataires ?
Je ne vais pas m’approprier le qualificatif «frénétique» (rires). Les Etats ont besoin de se financer et ne trouvent les financements que de bons clients. Ils doivent aller sur le marché pour financer leurs besoins. Cela apporte beaucoup plus de transparence, notamment dans le processus de financement puisque ces derniers se doivent de rembourser ces financements empruntés sur le marché. Et à ma connaissance, le Sénégal n’a jamais fait défaut sur le marché sous-régional et international. C’est un levier auquel les Etats doivent avoir recours ; donc, il n’y a pas de frénésie, car c’est bien planifié. Les personnes qui sont aux commandes, le ministre de l’Economie et des Finances savent très bien ce qu’ils font, planifient et ont recours au marché pour financer les besoins spécifiques de l’Etat, sachant qu’ils doivent rembourser ces dettes. Ils ont rempli toujours leurs obligations. Ecobank finance beaucoup les Etats. Lorsqu’il s’agit d’un Etat qui va sur le marché, pour nous, ce n’est même pas Ecobank-Sénégal ; nous avons la possibilité d’appeler pour un financement au Sénégal, Ecobank-Burkina, Mali, Niger, etc. pour financer l’Etat du Sénégal. Il en est de même pour les autres Etats de l’Uemoa.
Avec le nouveau régime, il y a un débat qui s’est installé au Sénégal sur la question de la préférence nationale. Comment peut-on allier les contraintes de la globalisation aujourd’hui avec un marché divers et la préférence nationale que défend une partie du patronat sénégalais ?
La globalisation ne doit pas empêcher une préférence nationale ; ce n’est pas exclusif. La préférence nationale, c’est quoi ? Lorsque l’Etat a des marchés, à qualité égale, il est normal qu’on puisse les donner à des Pme/Pmi sérieuses. Je dis bien à compétence égale et ça se fait dans le monde entier. C’est ce qui développe votre tissu économique national. Il faut également que l’on puisse penser aux nationaux lorsqu’il y a des privatisations. Les nationaux doivent aller au niveau du capital des sociétés, en être propriétaires. Et cela n’empêche pas du tout d’évoluer selon des normes internationales et dans un monde global.
Vous avez certainement entendu parler de la crise financière qui règne aux Etats-Unis et dans l’Union Européenne. Certains redoutent que cela se répercute sur l’économie africaine. Pensez-vous que ces craintes soient justifiées ?
La crise a déjà des conséquences sur l’Afrique. Nous sommes dans un monde global à partir du moment où les Etats qui nous venaient en aide sont obligés d’aller secourir leur propre économie et les piliers de leur économie, la problématique de l’aide au développement se pose. Et cela doit juste nous rappeler qu’on ne doit pas vivre que d’aides, que nous devons nous développer. Mais, nous développer comment ? Nous devons nous développer avec ces pays développés ou, encore une fois, il y a tellement à faire dans la coopération Sud-Sud. Le commerce intra-africain compte presque pour rien dans le commerce mondial, alors qu’il y a tellement de choses à faire. Je suis allée dans tous les coins et recoins de ce continent. Il y a tellement de choses à faire entre nous, tellement d’opportunités, de potentialités qui sont encore intactes. Si les économies de l’Afrique s’intégraient mieux, les hommes et les femmes d’affaires se tourneraient vers l’Afrique, il y aurait pour nous matière à survivre à cette crise. D’ailleurs, malgré tout ce qu’on appelle «problèmes de l’Afrique», nous avons un taux de croissance aujourd’hui envié par les pays les plus développés. Mais, il nous suffit juste de faire un peu plus en intégrant mieux nos économies, il y a déjà des sous-ensembles qui existent. Quelqu’un qui est au Sénégal ne doit pas voir le Sénégal comme sa cible de clientèle, il doit voir l’Uemoa, toute cette population lui est accessible. Maintenant c’est vrai, il faut un dialogue entre le secteur privé et le gouvernement pour pouvoir améliorer le climat des affaires, lever ces obstacles à l’intérieur de nos administrations, entre les pays pour une meilleure fluidité des affaires et du commerce, des hommes et des femmes pour que les gens puissent circuler, commercer, échanger entre Africains. Cette crise a beaucoup de conséquences déjà sur nous, mais elle va juste accélérer cette intégration de l’Afrique, cette coopération Sud-Sud qui nous manque tant et qui est notre force.
Mais, il faudrait que nos Etats mettent l’accent beaucoup plus sur les infrastructures routières, ferroviaires et maritimes et dans l’aviation. Par exemple, le billet Lomé-Dakar n’est pas dissuasif !
Même pour moi qui dois aller voir ma famille à Lomé, le billet est cher. Je suis d’accord avec vous, il y a une priorité sur les infrastructures routières. C’est le moyen le plus optimal pour les marchandises et le transport des hommes. Nos chemins de fer, nos routes, il faut les réhabiliter. Il y a une volonté ferme des Etats de développer ces infrastructures. L’accès à Bamako, au Mali, a été amélioré ; c’est un axe fondamental pour le port de Dakar, en termes de compétitivité. Nous devons être le plus compétitif possible parce que ça nous ouvrira la voie vers le Burkina Faso, le Niger. Cela demande des investissements extrêmement importants, mais c’est la seule voie pour une meilleure intégration de nos populations et de nos économies.
Si vous voyez aujourd’hui ce qui se passe en Afrique, particulièrement au Sénégal, en tant qu’expert, êtes-vous optimiste ou pessimiste ?
Je suis absolument, fermement optimiste. L’Afrique, c’est un milliard de personnes avec une population à majorité jeune, la jeunesse c’est l’avenir. L’Afrique d’Ouest en Est a énormément de richesses qui sont encore intactes ; que ça soit le bord de mer, le sous-sol, le climat, l’agriculture. Lorsque vous allez un peu plus vers l’Est, vers le Centre et vers l’Ouest, nous pouvons produire et être autosuffisants sur le plan alimentaire. Vous en rajoutez une meilleure gouvernance privée et publique, nous avons aujourd’hui des Etats qui prônent la transparence dans leur programme et la meilleure gestion des affaires publiques dont une meilleure amélioration du climat des affaires, un meilleur climat judiciaire. Donc, je suis absolument optimiste, avec toute humilité. J’ai travaillé dans une banque internationale pendant 17 ans qui m’a fait découvrir le monde et beaucoup réfléchir sur les relations, les interactions entre les pays développés et l’Afrique. Une de mes spécialités était la gestion de l’aide internationale, c’est pour cela que c’est avec beaucoup de passion que je parle de la problématique de l’aide au développement (…)
Donc, j’ai beaucoup d’espoir basé sur des faits, ce n’est pas un espoir béat. Il nous faut beaucoup de courage pour aller à l’assaut de l’Afrique pour parler d’intégration effective, mais également une bonne vision, de la patience et du temps, de la discipline, de la rigueur et une capacité d’exécution. Si nous avons cela, l’Afrique est pour moi l’avenir du monde.
Est-ce que votre passion pour le Sénégal, pour l’Afrique peut vous entraîner aujourd’hui à faire de la politique ?
(Rires) Pour le moment, je suis dans le privé ; donc, on va gérer le présent et laisser tout le reste entre les mains de Dieu. Ce que Dieu fera sera bon pour moi.
sodiop@lequotidien.sn
32 pays africains ont exprimé un besoin d’investissements. Mais, quels sont les atouts et les contraintes que vous avez relevés en matière d’investissement au Sénégal ?
Je n’aime pas utiliser le terme contrainte quand on parle de l’Afrique. Il y a des difficultés partout, mais nous Africains devons apprendre à voir plutôt des opportunités que des contraintes. Donc, en termes de sujet à développement, le Sénégal est d’abord dans une position géographique unique, à équidistance entre les Etats-Unis et l’Europe. Il a des cadres qui sont capables. J’ai beaucoup voyagé en Afrique ; il n’est pas évident d’avoir une telle qualité des ressources humaines que nous voyons non seulement à l’intérieur du Sénégal mais aussi au niveau de toutes les grandes institutions internationales. Le Sénégal a également une stabilité politique et a fait preuve de maturité politique avec des changements pacifiques de gouvernements. Ce sont des atouts importants que nous devons à tout prix conserver. Il devrait mieux s’intégrer à l’Afrique. Le Sénégal a le dos tourné à l’Afrique alors qu’il est temps pour les Africains de pouvoir s’appuyer sur une coopération Sud-Sud, une intégration de nos économies pour pouvoir capitaliser, booster notre propre développement.
Le régime du Président Macky Sall s’est installé dans un contexte relativement difficile avec notamment la reconstitution de la dette sénégalaise. Sur quel levier devrait-on s’appuyer pour faire face aux urgences du pays ?
C’est avec beaucoup de fierté, en tant que Sénégalaise, que j’ai suivi et participé à l’évolution démocratique récente de notre pays. Je félicite le président de la République Macky Sall avec qui j’ai eu l’honneur de travailler lorsqu’il était aux commandes du ministère de l’Energie, ensuite comme Premier ministre, un homme professionnel et un très grand homme d’Etat.
Aujourd’hui, le problème de la dette est commun à toutes les économies des pays en voie de développement. Il faut le régler ! Le Président Macky Sall et son gouvernement se sont tournés vers le développement économique du pays, avec comme objectif et ambition qu’il y ait une répercussion effective sur le pouvoir d’achat, le mieux-être des populations. Cela est également soutenu par une demande sociale forte au Sénégal. Il est important qu’il y ait plus de transparence dans la gestion de nos institutions et les premiers signaux sont extrêmement clairs. Lorsque vous avez de la transparence, les investissements internes et externes arrivent. L’investissement n’arrive pas dans des environnements troubles. En plus de cette stabilité politique, il faut qu’on continue de manière claire sur la transparence dans la gestion des fonds publics pour attirer les investisseurs et pour pouvoir avoir un partenariat public-privé plus harmonieux.
Justement, en tant que vice-présidente d’Ecobank Afrique, quelles sont les opportunités que vous pouvez offrir au Sénégal, en termes d’investissements ?
Ecobank est connu pour soutenir les gouvernements. La vision des pères-fondateurs, c’était de créer une banque qui avait pour but -c’est vrai- la création de richesse et de valeurs pour les investisseurs dans le capital d’Ecobank, mais surtout pour accompagner et soutenir le développement économique et social de nos pays. Aujourd’hui, à partir d’Ecobank-Sénégal, notre groupe est implanté dans 32 pays africains. J’ai voyagé avec un homme d’affaires sénégalais qui me disait qu’il s’occupait de revêtement de façades et qu’il venait au Togo pour importer des pierres au Sénégal. Et je lui ai demandé s’il savait que ces pierres qu’il trouvait au Togo étaient également produites, avec une autre valeur ajoutée, au Ghana. Il ne savait pas du tout. C’est la même montagne qui produit au Togo et au Ghana. Notre rôle est de dire aux Sénégalais, les possibilités existantes au Togo, au Mali, au Ghana, au Sud Soudan et de les inciter à se tourner vers l’Est et le Sud. C’est un rôle important pour nous. Nous nous focalisons sur ces clients et disons qu’il nous faut créer beaucoup plus d’Ecobank, quel que soit le domaine financier, plus de banques panafricaines tournées vers la promotion des hommes et des femmes d’affaires africains vers l’intégration de notre continent. Mais également des industriels, des commerçants qui se tournent vers l’Est. Que le Centre aille vers l’Ouest et l’Est ! C’est vrai, on est dans un monde global ; on a besoin de l’Europe, des Etats-Unis, de l’Afrique du nord pour le développement économique et social de nos pays. On a surtout besoin d’abord d’intégrer nos économies. Le deuxième axe sur lequel nous devons et nous pouvons intervenir, c’est le développement des infrastructures. Nous avons Ecobank Developement corporation qui est d’ailleurs dirigée par M Kassiki qui connaît très bien le Sénégal. Il y a été, pendant 4 ans, directeur d’Ecobank, lorsque je dirigeais la région Uemoa. C’est une structure basée à Londres, qui structure le financement des grands projets d’investissement, comme dans le secteur des aéroports. On a fait une levée de 200 millions de dollars pour la République de Tchad, pour des projets d’investissement. On est intervenu récemment sur un projet au Gabon pour 100 millions de dollars. Nous sommes capables de les structurer, de négocier avec les Etats et de pouvoir les mettre à la disposition des Etats, en plus de notre intervention au niveau de la clientèle privée, la bancarisation de nos populations, y compris les étudiants. Qui me connaît sait ma passion pour la bancarisation des jeunes et des femmes, mais également les hommes d’affaires sénégalais à développer leurs affaires au Sénégal, dans la sous-région, en Afrique mais également à accompagner les multinationales, les organismes et les Ong qui sont également nos clients.
Que répondriez-vous à ceux qui se plaignent des difficultés liées à l’accès au crédit bancaire ?
Je souris parce que cela me rappelle tous les débats et toutes les questions auxquelles j’ai eu à répondre lorsque je présidais l’Association professionnelle des banques au Sénégal et que je dirigeais en même temps notre filiale Ecobank au Sénégal. Les banques peuvent faire mieux, il faut qu’on se le dise ce n’est pas la faute des autres. Nous avons tellement de banques au Sénégal et dans nos pays en Afrique qu’il est incompréhensible d’avoir un taux de bancarisation si bas. Il faut également dire que nos populations ont besoin d’être aidées en matière d’éducation financière. Il y a longtemps que l’informel m’intéresse et c’est ma cible. On a vu aussi des banques faire le même mouvement que nous, aller dans les marchés et bancariser les populations. Il ne faut pas seulement prendre leurs dépôts, mais aussi leur apprendre à pouvoir présenter un dossier banquable. La problématique du financement des Pme/Pmi est toujours là, nous avons besoin d’être plus proches de nos clients. Toutefois, les Pme/Pmi doivent aussi pouvoir présenter des dossiers banquables. Il y a un rôle que l’Etat se doit de jouer. Tous les pays développés le sont en ayant appuyé fortement leurs Pme/Pmi. C’est historique.
Est-ce que nos Etats n’oublient pas que ce sont les Pme/Pmi qui sont créateurs d’emplois dans leur politique ?
Nos Etats ne l’oublient pas. L’Etat sénégalais, à plusieurs reprises, l’a dit et fait. Les partenaires au développement essayent également de nous accompagner, mais c’est à nous d’identifier nos besoins, de rationnaliser et coordonner toutes ces aides qui sont décaissées et un peu dispersées, selon quelquefois la volonté du pays donateur. C’est bien de recevoir de l’aide, mais je préfère ne pas en recevoir, si je ne peux pas identifier mes besoins, les mettre sur la table et pouvoir également avoir ma décision dans l’utilisation des fonds, avec un devoir de rendre compte. L’Etat doit venir en appui institutionnel, en termes de gestion et de direction de ces fonds, d’aide au Pme/Pmi pour qu’on puisse leur assurer une longévité. Le taux de mortalité est extrêmement important dans les Pme et Pmi. Il n’y a pas de plan de succession de ces entreprises qui ont besoin d’accompagnement en termes de financement de leurs investissements. Le financement à court terme, tout le monde le trouve, mais celui en investissement est un peu plus difficile. De la même manière, les banques sont dans leur rôle d’accompagnement. Les clients doivent aussi jouer le jeu, en sachant que nous prenons du dépôt de nos clients pour leur prêter. Donc, nous avons le devoir de récupérer ces fonds.
Que pensez-vous de la «gouvernance sobre et vertueuse» promise par Macky Sall, et qui veut réduire le train de vie de l’Etat et la suppression de certaines institutions comme le Sénat ?
Je suis carrément du secteur privé et ne voudrais pas trop m’immiscer dans les affaires publiques. Je dirais avec humilité que le monde va vraiment dans cette direction, la rationalisation des charges de l’Etat, une meilleure gestion des recettes publiques pour pouvoir optimiser sur le capital dont on dispose. Je salue cette décision du gouvernement. D’après ce que j’ai vu, le discours que j’ai entendu et par rapport à ceux qui ont la charge de mener ces réformes, je pense que le Président Macky Sall et son Premier ministre seront sans tolérance envers certaines choses. En tant que secteur privé, je me soucie de l’amélioration des affaires. C’est important pour avoir un secteur privé viable, des Pme/Pmi pérennes, de l’investissement direct étranger, pour attirer et encourager l’épargne intérieure et l’investissement intérieur. Pour pouvoir attirer tout cela, le secteur privé a besoin de clarté, de visibilité et toutes les mesures qui sont en train d’être mises en place tendent vers cela.
Le Fonds pour le climat des investissements en Afrique a récemment été créé par Ecobank. Qu’a-t-il d’inédit par rapport aux autres modalités d’investissement ?
Ce Fonds n’est pas directement lié à Ecobank. C’est une initiative de la Commission pour l’Afrique qui, en 2005, avait appelé les pays donateurs et le secteur privé à soutenir un fonds dédié au climat des investissements en Afrique. Initiative qui a été approuvée par le G8. Ce fonds a été lancé en 2006, au Sommet mondial sur l’Afrique. Il œuvre pour l’amélioration du climat d’investissement qui souhaite éliminer les obstacles au développement des affaires. Il est basé à Arusha et a comme objectif de collaborer avec les gouvernements africains qui le veulent pour faire du continent un endroit beaucoup plus propice aux affaires. J’ai eu l’honneur d’être cooptée avec l’accord et le soutien du Directeur général du groupe. J’ai passé des entretiens et été cooptée comme membre du conseil d’administration qui est co-présidé par l’ancien Cio de Coca-Cola et l’ancien président de la République de la Tanzanie. Le siège est à Abuja. Il y a, au niveau du conseil d’administration, des hommes et des femmes d’affaires du secteur privé, un gouverneur d’une banque centrale, des hommes politiques qui ont pu montrer leur intérêt pour le climat des affaires. Et le Sénégal m’a fait l’honneur de me nommer comme membre du conseil présidentiel pour l’investissement pendant 5 ans. Ceci associé avec mon background de banquier et également au fait que le Sénégal m’a fait l’honneur de me nommer comme membre du Conseil économique et social, en tant que représentante du Conseil national du patronat. Tout cela a intéressé le fonds pour le climat d’investissement qui est déjà intervenu au Sénégal par exemple pour le projet Gaïndé, la phase 1, en termes de financement d’experts et même pour le matériel informatique. Et c’était aussi pour améliorer la dématérialisation des procédures de douane au Sénégal. Le fonds a d’autres projets visant une meilleure collecte, un meilleur paiement des impôts et la réduction du remboursement de la Tva au Sénégal. Il travaille également sur la modification de certains actes de l’Acte uniforme de l’Ohada. Il intervient dans plusieurs pays africains.
Le gouvernement de Macky Sall envisage une baisse de la fiscalité sur les salaires et les entreprises. Est-ce une bonne nouvelle pour les banques ?
C’est une bonne nouvelle pour tous les acteurs économiques. Une baisse de l’impôt est un acte majeur du gouvernement, parce qu’il renonce à une partie de ses recettes, mais c’est pour pouvoir stimuler la croissance, la consommation, ainsi que le développement. J’espère que ces mesures majeures du gouvernement aboutiront à une meilleure pratique des hommes et des femmes d’affaires et des sociétés en matière de paiement d’impôts. Il faut élargir l’assiette fiscale, en tant qu’individu que vous puissiez payer vos impôts. Il faut que tous les acteurs économiques n’aient pas peur du fisc, paient leurs impôts plutôt que le poids des impôts repose sur un petit pourcentage de sociétés. N’oublions pas que, dans tous les pays de l’Uemoa, l’impôt sur les sociétés est à la baisse. Et on peut à la limite aller s’installer partout dans l’Uemoa, en tant qu’ensemble économique et monétaire et faire ses affaires. C’est compétitif, mais il ne faudrait pas non plus que l’on puisse s’en réjouir sans faire appel à l’homme, c’est-à-dire notre citoyenneté. Il faut que l’on puisse être de bons payeurs d’impôts et permettre à l’Etat du Sénégal d’élargir son assiette fiscale.
Autrement dit, le patriotisme économique s’exprime à ce niveau-là ?
Absolument ! C’est le patriotisme économique qui manque. Si on fustige souvent nos Etats, il faudrait que l’on puisse également, de notre côté comme le disait un Président américain, voir ce que nous devons faire pour notre Nation.
Comment se positionne Ecobank aujourd’hui en Afrique et au Sénégal en particulier ?
En Afrique, nous sommes la première banque en termes d’implantation. Nous avons résolument occupé cette espace qui se trouve dans toute l’Afrique subsaharienne, à l’exclusion de l’Afrique du Sud où il y a de très grandes banques. Nous avons un bilan total de 18 milliards de dollars Us, 18 000 employés, 40 nationalités africaines, un bureau à Londres, un bureau de représentation en Chine, à Dubaï, en Afrique du Sud et une licence de banque commerciale à Paris. En termes d’occupation de l’espace, nous sommes bien positionnés, la première banque dans cette région panafricaine. Au Sénégal, nous progressons de manière absolument satisfaisante. Lorsque je suis venue à Ecobank Sénégal en 2000, certains confrères souriaient mais je pense que nous avons montré que nous devons jouer également notre rôle et nous jouons un rôle important auprès des populations et de la clientèle individuelle. Dans Dakar et sur tout le Sénégal, nous avons un réseau d’agences étoffé. Nous avons également augmenté les canaux de distribution avec des Gab un peu partout au Sénégal. Nous ouvrons les samedis -ce qui n’est pas nouveau-, on l’a fait dès le départ. Et dans certains pays d’ailleurs, nous ouvrons le dimanche si besoin en est. Nous avons bancarisé les étudiants malgré tout ce qui s’est dit. Il n’est pas normal que les étudiants soient hors du système bancaire et il fallait subventionner une telle opération ; ce que nous avons fait avec des frais qui différencient cette population qui n’a pas le même pouvoir d’achat que les fonctionnaires et les autres clients du secteur privé. Au niveau des entreprises locales aussi, nous sommes très forts. Nous n’avons pas peur des Pme/Pmi. Si nous disons que nous sommes là pour participer au développement économique et social d’un pays, donc, nous ne pouvons pas avoir que les grandes sociétés comme clients. Nous sommes très contents des grandes sociétés, des multinationales mais nous avons une cible vers les hommes et les femmes d’affaires sénégalais (…) Et nous comptons continuer à avancer. Notre objectif, dans chaque pays, c’est d’être numéro 1. Nous y allons de la manière la plus ferme possible.
En tant que vice-présidente d’une banque, que pensez-vous du recours frénétique des Etats, notamment du Sénégal à des emprunts obligataires ?
Je ne vais pas m’approprier le qualificatif «frénétique» (rires). Les Etats ont besoin de se financer et ne trouvent les financements que de bons clients. Ils doivent aller sur le marché pour financer leurs besoins. Cela apporte beaucoup plus de transparence, notamment dans le processus de financement puisque ces derniers se doivent de rembourser ces financements empruntés sur le marché. Et à ma connaissance, le Sénégal n’a jamais fait défaut sur le marché sous-régional et international. C’est un levier auquel les Etats doivent avoir recours ; donc, il n’y a pas de frénésie, car c’est bien planifié. Les personnes qui sont aux commandes, le ministre de l’Economie et des Finances savent très bien ce qu’ils font, planifient et ont recours au marché pour financer les besoins spécifiques de l’Etat, sachant qu’ils doivent rembourser ces dettes. Ils ont rempli toujours leurs obligations. Ecobank finance beaucoup les Etats. Lorsqu’il s’agit d’un Etat qui va sur le marché, pour nous, ce n’est même pas Ecobank-Sénégal ; nous avons la possibilité d’appeler pour un financement au Sénégal, Ecobank-Burkina, Mali, Niger, etc. pour financer l’Etat du Sénégal. Il en est de même pour les autres Etats de l’Uemoa.
Avec le nouveau régime, il y a un débat qui s’est installé au Sénégal sur la question de la préférence nationale. Comment peut-on allier les contraintes de la globalisation aujourd’hui avec un marché divers et la préférence nationale que défend une partie du patronat sénégalais ?
La globalisation ne doit pas empêcher une préférence nationale ; ce n’est pas exclusif. La préférence nationale, c’est quoi ? Lorsque l’Etat a des marchés, à qualité égale, il est normal qu’on puisse les donner à des Pme/Pmi sérieuses. Je dis bien à compétence égale et ça se fait dans le monde entier. C’est ce qui développe votre tissu économique national. Il faut également que l’on puisse penser aux nationaux lorsqu’il y a des privatisations. Les nationaux doivent aller au niveau du capital des sociétés, en être propriétaires. Et cela n’empêche pas du tout d’évoluer selon des normes internationales et dans un monde global.
Vous avez certainement entendu parler de la crise financière qui règne aux Etats-Unis et dans l’Union Européenne. Certains redoutent que cela se répercute sur l’économie africaine. Pensez-vous que ces craintes soient justifiées ?
La crise a déjà des conséquences sur l’Afrique. Nous sommes dans un monde global à partir du moment où les Etats qui nous venaient en aide sont obligés d’aller secourir leur propre économie et les piliers de leur économie, la problématique de l’aide au développement se pose. Et cela doit juste nous rappeler qu’on ne doit pas vivre que d’aides, que nous devons nous développer. Mais, nous développer comment ? Nous devons nous développer avec ces pays développés ou, encore une fois, il y a tellement à faire dans la coopération Sud-Sud. Le commerce intra-africain compte presque pour rien dans le commerce mondial, alors qu’il y a tellement de choses à faire. Je suis allée dans tous les coins et recoins de ce continent. Il y a tellement de choses à faire entre nous, tellement d’opportunités, de potentialités qui sont encore intactes. Si les économies de l’Afrique s’intégraient mieux, les hommes et les femmes d’affaires se tourneraient vers l’Afrique, il y aurait pour nous matière à survivre à cette crise. D’ailleurs, malgré tout ce qu’on appelle «problèmes de l’Afrique», nous avons un taux de croissance aujourd’hui envié par les pays les plus développés. Mais, il nous suffit juste de faire un peu plus en intégrant mieux nos économies, il y a déjà des sous-ensembles qui existent. Quelqu’un qui est au Sénégal ne doit pas voir le Sénégal comme sa cible de clientèle, il doit voir l’Uemoa, toute cette population lui est accessible. Maintenant c’est vrai, il faut un dialogue entre le secteur privé et le gouvernement pour pouvoir améliorer le climat des affaires, lever ces obstacles à l’intérieur de nos administrations, entre les pays pour une meilleure fluidité des affaires et du commerce, des hommes et des femmes pour que les gens puissent circuler, commercer, échanger entre Africains. Cette crise a beaucoup de conséquences déjà sur nous, mais elle va juste accélérer cette intégration de l’Afrique, cette coopération Sud-Sud qui nous manque tant et qui est notre force.
Mais, il faudrait que nos Etats mettent l’accent beaucoup plus sur les infrastructures routières, ferroviaires et maritimes et dans l’aviation. Par exemple, le billet Lomé-Dakar n’est pas dissuasif !
Même pour moi qui dois aller voir ma famille à Lomé, le billet est cher. Je suis d’accord avec vous, il y a une priorité sur les infrastructures routières. C’est le moyen le plus optimal pour les marchandises et le transport des hommes. Nos chemins de fer, nos routes, il faut les réhabiliter. Il y a une volonté ferme des Etats de développer ces infrastructures. L’accès à Bamako, au Mali, a été amélioré ; c’est un axe fondamental pour le port de Dakar, en termes de compétitivité. Nous devons être le plus compétitif possible parce que ça nous ouvrira la voie vers le Burkina Faso, le Niger. Cela demande des investissements extrêmement importants, mais c’est la seule voie pour une meilleure intégration de nos populations et de nos économies.
Si vous voyez aujourd’hui ce qui se passe en Afrique, particulièrement au Sénégal, en tant qu’expert, êtes-vous optimiste ou pessimiste ?
Je suis absolument, fermement optimiste. L’Afrique, c’est un milliard de personnes avec une population à majorité jeune, la jeunesse c’est l’avenir. L’Afrique d’Ouest en Est a énormément de richesses qui sont encore intactes ; que ça soit le bord de mer, le sous-sol, le climat, l’agriculture. Lorsque vous allez un peu plus vers l’Est, vers le Centre et vers l’Ouest, nous pouvons produire et être autosuffisants sur le plan alimentaire. Vous en rajoutez une meilleure gouvernance privée et publique, nous avons aujourd’hui des Etats qui prônent la transparence dans leur programme et la meilleure gestion des affaires publiques dont une meilleure amélioration du climat des affaires, un meilleur climat judiciaire. Donc, je suis absolument optimiste, avec toute humilité. J’ai travaillé dans une banque internationale pendant 17 ans qui m’a fait découvrir le monde et beaucoup réfléchir sur les relations, les interactions entre les pays développés et l’Afrique. Une de mes spécialités était la gestion de l’aide internationale, c’est pour cela que c’est avec beaucoup de passion que je parle de la problématique de l’aide au développement (…)
Donc, j’ai beaucoup d’espoir basé sur des faits, ce n’est pas un espoir béat. Il nous faut beaucoup de courage pour aller à l’assaut de l’Afrique pour parler d’intégration effective, mais également une bonne vision, de la patience et du temps, de la discipline, de la rigueur et une capacité d’exécution. Si nous avons cela, l’Afrique est pour moi l’avenir du monde.
Est-ce que votre passion pour le Sénégal, pour l’Afrique peut vous entraîner aujourd’hui à faire de la politique ?
(Rires) Pour le moment, je suis dans le privé ; donc, on va gérer le présent et laisser tout le reste entre les mains de Dieu. Ce que Dieu fera sera bon pour moi.
sodiop@lequotidien.sn
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