Et si le Sénégal s'inspirait du modèle de développement Coréen...?


Et si le Sénégal s'inspirait du modèle de développement Coréen...?
Comment passer d’un revenu annuel par habitant de 200 dollars dans les années soixante à 32.000 dollars aujourd’hui. D’aucuns penseraient que j’ai rajouté des zéros à ce dernier chiffre. Non, c’est bien trente-deux mille dollars. Comment est-ce possible en cinquante ans ? Qu’a fait la Corée du Sud pour passer, en une génération, d’un pays pauvre sans espoir à un modèle de réussite économique » ? 
Dans le cadre de mes études, j’ai choisi d’effectuer mon stage dans un laboratoire de recherche du pays « du matin calme ». Avant mon départ, j’avais beaucoup d’appréhensions concernant la sécurité en Corée du Sud et la façon de vivre des Coréens. Côté sécurité, je n’étais pas rassuré par les informations diffusées dans la presse occidentale sur le conflit latent entre les deux Corées, même si des signaux positifs se dessinent avec la récente rencontre des leaders des deux pays. Côté « façon de vivre », je me demandais si je saurais m’adapter à la culture asiatique qui m’était quasi-inconnue, en dehors des cours de taekwondo que j’ai eu à suivre à Dakar.
Toutes mes appréhensions se sont avérées infondées. En effet, dès mon arrivée à Séoul, en Corée Du Sud, l’hospitalité coréenne m’a tout de suite rappelée mon très cher pays le Sénégal. Je me suis senti peu dépaysé et j’ai adhéré au fil des jours à la culture coréenne.   
J’ai eu la chance au cours de mon stage de visiter plusieurs entreprises dont les produits inondent le marché mondial comme Samsung, Hyundai, entre autres. Je me suis rendu aussi dans plusieurs musées où l’histoire du pays est fièrement exposée. J’ai également eu à visiter l’île de Jeju surnommé par les coréens le Hawai d’Asie. Toutes ces visites et voyages m’ont permis d’avoir des idées plus claires sur le développement de la Corée du Sud. Je fus impressionné par la technologie de pointe utilisée dans le pays, par les tours rutilantes et par les parcs soigneusement aménagés. C’est alors que j’ai commencé à poser des questions aux autochtones sur les clés du succès sud-coréen. 
En effet, je n’hésitais pas lors de chacune de mes visites à poser des questions à mes amis coréens sur les facteurs qui étaient à la base de leur développement fulgurant et de la perception qu’ils avaient de leur propre pays. Et leurs réponses m’ont permis de structurer les enseignements tirés de mon séjour en Corée du Sud en trois points. Chacun des points exposés ici pourrait être une source d’inspiration pour le Sénégal. 
 
 
 
 
Valorisation de l’éducation, des sciences et de la technologie
La première cause du succès de la Corée du Sud réside dans le développement de l’éducation. Ce qui a permis au pays d’atteindre, dès 2012, un taux d’alphabétisation de 97,9%. 
Les études en Corée du Sud sont entièrement dispensées en utilisant le hangeul, l’alphabet officiel coréen. Des cours de langues (comme le chinois, le japonais et l’anglais) sont dispensées en plus. 
Connu pour son titre de premier de la classe, au niveau mondial, le système éducatif coréen envoie chaque soir, dès l’école primaire, les élèves dans des instituts offrant des cours de renforcement, où ils passent plusieurs heures à étudier. Ces cours supplémentaires dispensés par des établissements privés sont connus sous l’appellation « hagwons ». Le système des hagwons s’est largement popularisé et institutionnalisé comme la norme après une journée de cours. Ces instituts sont coûteux. Cela n’effraie pas les parents qui déboursent jusqu’à 800 dollars par mois dans le soutien scolaire pour leurs enfants. 
Un ami coréen m’a décrit la journée-type d’un jeune poursuivant ses études primaires et secondaires : réveil vers 5h ou 6h du matin, début des cours à 8h du matin (50 minutes par cours) jusqu’à la pause déjeuner, reprise des cours de 13h à 16H/16h30, étude personnelle jusqu’à 18h, fréquentation d’un institut hawgon de 18h à 22h, révision personnelle jusqu’à minuit (et parfois 2h du matin).
Ce rythme assez impressionnant n’est pas sans conséquences sur le bien-être et la santé tant physique que mentale des jeunes Sud-Coréens. En effet, le manque de sommeil (5 heures en moyenne) peut avoir des conséquences désastreuses pour un enfant. Ce n’est pas par hasard que le suicide devient la principale cause de mortalité chez les jeunes coréens de 15 à 24 ans. 
En Corée, l’éducation est une religion et les études sont le gage de la réussite sociale. Dans ce pays lorsqu’un enfant rejoint une des universités du fameux SKY (Seoul National University, Korea University, Yonsei University), sa mère devient la reine du quartier. Et pour atteindre ce but, les enfants subissent une pression énorme de la part des parents. La mère abandonne même parfois sa carrière pour se consacrer pleinement aux études de ses enfants.  
Chaque année, le jeudi de la deuxième semaine de novembre, la Corée du Sud est littéralement à l’arrêt entre 13 h 05 et 13 h 45. Les avions n'ont plus l'autorisation de décoller ou d'atterrir. Le trafic automobile est interrompu sur plusieurs axes. Et les policiers coupent leurs sirènes. Quarante minutes sacrées. Le moment du test de compréhension orale d'anglais des 650.000 lycéens du pays, qui jouent leur destin sur cette seule journée d'examen d'entrée à l'université. Pendant huit heures, les jeunes âgés de 18 ans vont enchaîner les épreuves de maths, de coréen, d’anglais ou encore de sciences sociales du « suneung ", dont les résultats détermineront leurs chances d'entrer dans les plus prestigieux établissements du pays, et à la sortie desquels ils seront embauchés dans une administration réputée, une grande banque ou l'un des puissants conglomérats, comme Hyundai ou Samsung. Pour les autres qui auront obtenu une note moyenne aux tests, l’ascension sociale deviendra plus difficile.  Pour éviter toute contestation ou injustice, les tests sont composés de QCM (Questions à Choix Multiples). Ces systèmes de tests, qui excluent toute subjectivité des correcteurs, permettent à chaque individu, quelle que soit son origine sociale, de se mouvoir et d’accéder à l’élite.
Les voilà à l’université où le rythme des études devient de plus en plus croissant. En Corée du Sud le système de l’enseignement supérieur est similaire à celui des anglo-saxons. C’est-à-dire au lieu du système LMD (Licence Master Doctorat), ils ont opté pour le système Bachelor Master Phd. A la différence du système francophone, le système anglo-saxon permet d’obtenir son diplôme d’ingénieur au bout de quatre ans (contre 5 ans dans le système francophone). 
Le système d’enseignement sud-coréen accorde aussi une grande importance aux filières pratiques, comme l’agriculture, le commerce, la pêche et l’économie, ainsi qu’aux cursus préparant à l’innovation technologique. 
De fait, pour être autonome en matière de sciences et technologies, le gouvernement sud-coréen consacre 4,3% de son PIB à la recherche. Ce qui fait de la Corée du Sud le champion du monde de la Recherche Développement.
 
Transformation industrielle et agricole
L’intervention des pouvoirs publics coréens a longtemps été dominée par une politique commerciale combinant mesures protectionnistes et fortes incitations aux exportations. Ainsi de l’industrie lourde et chimique (années 60 et 70) aux nouvelles technologies et à l’industrie de l’information (depuis les années 90), en passant par l’industrie automobile, navale et électronique (années 80 et 90), la Corée du Sud a su surmonter les contraintes de la taille limitée de son marché intérieur, à travers la mise en œuvre d’une politique industrielle et technologique de croissance par l’investissement. La Corée du Sud s’est ainsi progressivement transformée en acteur majeur du commerce international, et notamment en puissance exportatrice. 
Si la Corée du Sud en est à ce niveau aujourd’hui c’est que son développement s’est fait en plusieurs étapes. A chaque période, le pays ciblait un secteur et y consacrait tous ses efforts. Et les Coréens ont toujours su transformer les crises en opportunités. Ainsi, « ce qui ne me détruit pas me rend plus fort », ces mots de Friedrich Nietzche sont une ouverture à la pensée « Wei-Ji » dont l’idéogramme « Wei » signifiant danger et « Ji » signifiant « point de basculement ».
Toutes ces politiques ont permis le développement par étapes successives de la Corée du Sud avec la participation financière de l’Etat. Lors de l’enclenchement des différents plans quinquennaux pour le développement, aucune entreprise ne disposait des ressources techniques et financières pour s’implanter dans ces secteurs, mais grâce à la coopération étroite entre l’Etat et le secteur privé (Chaebols), ces derniers sont devenus un instrument efficace dans la stratégie de développement industriel. L’Etat a financé la création de ces entreprises grâce à des prêts bancaires à long terme et à faible taux, et des attributions préférentielles de licences d’importations. 
Le dernier point sur lequel il convient de se pencher est l’entretien du marché intérieur de produits manufacturés par une demande en provenance de secteurs non manufacturiers, en particulier l’agriculture. Un des traits caractéristiques de l’agriculture coréenne est d’être constitué d’un système de petits propriétaires dont les exploitations ont une faible taille avec une moyenne d’à peine 1hectare. C’est le résultat du processus de redistribution des terres entamé à la fin de l’occupation japonaise qui a culminé avec la réforme agraire réalisée pendant la guerre civile. Un des facteurs dominant de cette réforme est la diminution du flux d’émigration rurale. 
La réforme agraire de 1950 a donc préparé l’industrialisation. En effet, une abondante main-d’œuvre bon marché a été libérée, ce qui était une condition préalable dans le modèle d’industrialisation suivi par la Corée du Sud.
Patriotisme et Discipline 
 « L’amour de la patrie a créé la Corée d’aujourd’hui » a déclaré le président Moon Jae-in. Il a ajouté : « C’est grâce au patriotisme que l’Etat d’aujourd’hui est présent. Toutes les personnes qui se sont sacrifiées pour la patrie sont la Corée. Nous ne pouvons diviser le pays par les partis conservateurs ou progressistes. Pour récupérer le pays, il ne peut y avoir ni de gauche, ni de droite. Tous, jeunes et vieux, défendent ensemble leur patrie, et au centre de l’histoire du patriotisme, le peuple coréen a toujours été présent. Mon gouvernement et moi respectons pleinement cette histoire et nous la protégerons jusqu’au bout ». 
En 2009, pour écouler ses stocks de riz, la Corée du Sud en a appelé au patriotisme alimentaire. En effet, la surproduction de riz s’élevait à 160.000 tonnes annuelles, due aux changements d’habitudes alimentaires des Sud-Coréens. Pour remédier à cette situation, le gouvernement a donc décidé de baisser le prix du riz et la population a suivi.
Comme on l’a si bien remarqué, le terme « patriotisme » revient à chaque fois en Corée. C’est ce qui a permis à leurs aïeuls de se dévouer corps et âmes pour amener leur pays à la situation actuelle. Le Coréen est fier de parler de son pays et de faire ses éloges. 
De plus, n’ayant que très peu de ressources naturelles, c’est sur son capital humain que la Corée du Sud s’est orientée. Façonné dès son plus jeune âge à l’effort et au dépassement de soi, une fois dans le monde du travail, le Sud-Coréen ne recule pas devant la charge du travail. L’assemblée nationale sud-coréenne a ainsi adopté récemment une loi pour réduire le temps de travail hebdomadaire à 52 heures contre 68 heures (le niveau le plus élevé du monde). Un nombre qui comprend 40 heures par semaines ainsi qu’un plafond de 12 heure supplémentaires à ne pas dépasser. La discipline dans l’effort au travail a permis à la Corée d’inonder le marché mondial avec ses produits.
En Corée du Sud, le respect de l’éthique est tellement présent que le développement trouve une facilité pour se frayer un chemin. Apprendre aux jeunes les conséquences néfastes de la corruption dès le bas âge permet, plus tard, lorsqu’ils deviendront adultes, de ne pas reprendre cet acte ignoble. Ce comportement contre la corruption est tellement adopté par la population coréenne qu’ils se sont mobilisés au moment où ils ont su que l’ex-présidente Park Geun-Hye était impliqué dans une affaire de corruption, pour demander sa destitution. Cette ex présidente encourt une peine de prison de 24 ans rallongée à 32 ans. Cette mobilisation spectaculaire a permis au pays d’anticiper les conséquences qui pourraient être désastreuses pour la Corée du Sud dans les années à venir. 
Une jeunesse éveillée avec une éducation solide, des institutions fortes et un Etat qui a comme slogan « servir sans se servir » (et qui l’applique) pourront actionner le développement de mon très cher pays le Sénégal.
 
Références bibliographiques
http://www.jeuneafrique.com/370225/economie/le-message-coreen/
https://www.persee.fr/doc/globe_0398-3412_1952_num_91_1_3350

Par Cheikh Ahmad Moubarack LO
Elève Ingénieur
INSA de Strasbourg
locheikhahmad@yahoo.fr
Mercredi 8 Août 2018
Dakaractu




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