[ Chronique ] Aguène et Diambogne n'auraient jamais osé : le cousinage à l'épreuve de la politique


« Diomaye, c’est Sonko.
Il y a deux ans, ils étaient inséparables. Vendredi soir, un décret a suffi.
Le 22 mai 2026, le président Bassirou Diomaye Faye a signé le décret n°2026-1128 mettant fin aux fonctions d’Ousmane Sonko. Trois lignes pour clore deux ans de gouvernance commune, deux décennies de compagnonnage politique, et un slogan de campagne devenu creux : « Diomaye, c’est Sonko. Sonko, c’est Diomaye. » Ce soir-là, ce refrain a rendu l’âme.

Ce n’était pas une surprise tombée du ciel. Dès juillet 2025, Sonko avait évoqué un « problème d’autorité », une attaque frontale contre Diomaye qu’il accusait de ne pas défendre son Premier ministre et de ne pas avancer assez vite sur les réformes promises. Le fossé s’est creusé en public, par déclarations interposées, jusqu’à ce soir de mai, où la pirogue a chaviré. Après deux années d’une cohabitation de plus en plus tendue, le dénouement tant redouté par les observateurs était devenu réalité.


On ne peut pas raconter cette rupture sans penser à Aguène et Diambogne. Ces deux sœurs, unies par le sang sérère et diola, que le naufrage de leur pirogue au large de Sangomar a séparées pour toujours. Mais leur séparation a engendré quelque chose de beau : le cousinage à plaisanterie, ce pacte de paix entre deux peuples qui tient encore debout des siècles plus tard. Elles ont transformé une déchirure en lien. La politique sénégalaise, elle, a l’art inverse.

Diomaye et Sonko ne partageaient pas la même appartenance ethnique. Mais ils partageaient quelque chose de plus rare en politique : une trajectoire commune forgée dans la prison, la résistance et le sacrifice. Libérés à la faveur d’une loi d’amnistie à quelques jours du scrutin, ils avaient mené une campagne éclair qui avait porté Bassirou Diomaye Faye à une victoire triomphale dès le premier tour, le 24 mars 2024. Ce n’était pas une simple alliance électorale. C’était, croyait-on, une fraternité de combat.

 La politique a cette faculté cruelle : elle ne sépare pas seulement des adversaires. Elle sépare des frères. Si Aguène et Diambogne ont fait de leur séparation un lien de paix, nos politiques font de leurs alliances des guerres fratricides.

Quand Sonko a appris son limogeage, il a déclaré dormir « le cœur léger ». On lui accorde volontiers. Mais le peuple sénégalais ? Son cœur est lourd. Lourd d’une histoire trop souvent écrite dans la douleur des querelles au sommet. Lourd des morts de 2021, de 2023, de toutes ces vies fauchées dans des affrontements dont les commanditaires n’ont jamais mis les pieds sur un pavé. Lourd des promesses de rupture qui se sont fracassées, une fois de plus, contre les rochers du pouvoir réel.Deux hommes qui partageaient le même rêve se découvrent soudain des cauchemars différents. Les Sénégalais attendent toujours de dormir tranquilles.

L’enthousiasme et le grand espoir que leur victoire avait suscités en 2024 se trouvent inévitablement affectés. Le slogan « Diomaye, c’est Sonko », refrain de campagne scandé dans toutes les rues du pays, est officiellement mort. Il apportait une vision spécifique de ce que cette alternance aurait pu être.

Le pays fait face, par ailleurs, à une crise de la dette sérieuse. Sa dette extérieure dépasse 132 % du PIB, et le programme du FMI est gelé. Sonko réclamait des réformes rapides et audacieuses, la renégociation des contrats pétroliers et gaziers, la reddition des comptes à grande échelle. Diomaye, face à cette réalité économique brutale, a choisi la prudence. Deux visions. Deux rythmes. Et au bout du chemin, une rupture.


Ce que la légende nous enseigne, et que nos dirigeants ont oublié.
Aguène et Diambogne n’ont pas choisi leur naufrage. Elles l’ont subi. Mais elles ont eu la sagesse d’en faire quelque chose de beau, quelque chose qui tient encore debout des siècles plus tard. Ce cousinage à plaisanterie entre Sérères et Diolas, c’est la preuve qu’on peut être séparés et rester liés, avoir des rôles différents et ramer dans le même sens.

Nos dirigeants, eux, ont hérité d’un pays qui a su, dans ses profondeurs culturelles, transformer les fractures en pactes. Mais ils semblent incapables de la même sagesse. Les divergences stratégiques sont réelles, les ambitions personnelles aussi. Mais les Sénégalais n’ont pas élu ces hommes pour arbitrer leurs ego. Ils les ont élus pour gouverner ensemble, même quand les courants sont contraires. Surtout quand les courants sont contraires.

Après son limogeage, Sonko conserve une majorité confortable à l’Assemblée nationale, où son camp demeure une force déterminante. Le duel institutionnel n’est peut-être qu’à ses débuts. Et pendant que les états-majors se repositionnent, que les partisans s’invectivent sur les réseaux sociaux, que les ambitions se recalibrent, une réalité demeure, implacable : le peuple attend.
L’histoire retiendra la fracture. À nos dirigeants d’écrire la suite.

Sans micros ni caméras, le peuple sénégalais dit la même chose : assez. Assez de morts pour des querelles de palais. Assez d’espoirs trahis. Assez d’alternances qui tournent en duel avant même d’avoir tenu leurs promesses. Ce pays a versé trop de larmes, porté trop de cercueils, souffert trop longtemps pour devenir le théâtre de nouvelles rivalités au sommet.

Le Sénégal n’est pas la propriété de ses dirigeants. C’est la pirogue commune d’un peuple debout, patient, résilient, et qui mérite mieux que d’être spectateur de ses propres naufragés.

Ce n’est pas la tempête qui a coulé cette pirogue. C’est l’orgueil. Et personne, ni président, ni Premier ministre, ni chef de parti, n’a le droit de faire couler le Sénégal. Nous avons besoin de dirigeants qui rament ensemble, pas de capitaines qui se battent pour le gouvernail pendant que la pirogue s'enfonce. 

Paul Sedar Ndiaye , Ecrivain
Dimanche 24 Mai 2026
Dakaractu



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