Au Palais, on dialogue. Dehors, on attend


                                                                     
Le 21 mai 2026, quatre anciens Premiers ministres ont franchi les portes du Palais de la République. Cheikh Aguibou Soumaré, Abdoul Mbaye, Aminata Touré, Amadou Ba. Des trajectoires aux antipodes, réunies en une même journée par le président Bassirou Diomaye Faye au nom du dialogue national. Belle image, sans doute. Mais une image ne nourrit pas une nation.

Ces consultations ont le mérite d'exister. Recevoir le même jour des personnalités que tout oppose politiquement, c'est envoyer un signal fort : au-dessus des rivalités, il y a la République. Mais posons la vraie question, celle que personne ne pose dans les communiqués officiels : après les poignées de main et les "longs échanges sereins", qu'est-ce qui change concrètement pour le Sénégalais ordinaire ?                                                                  

Depuis trop longtemps, les couloirs du pouvoir résonnent de négociations dont les Sénégalais ne voient jamais les fruits. On évoque la notion de dialogue, mais on entend plutôt parler de répartition. On parle de concertation, mais on pense portefeuille. Le risque avec ces consultations n'est pas qu'elles échouent. C'est qu'elles réussissent à leur propre jeu, c'est-à-dire à apaiser les tensions entre élites sans rien résoudre pour personne d'autre.

Du 21 au 31 mai, le Palais de la République s'ouvre donc à des audiences successives. Dix jours de rencontres feutrées. Dix jours pendant lesquels la mère de famille  continue de jongler avec ses fins de mois, le jeune diplômé de songe à prendre la mer et l'agriculteur scrute un ciel qui ne lui promet rien de certain. Le Palais discute. Le Sénégal profond, lui, attend.                                                               
Un pays ne se construit pas avec de beaux dialogues. Il se construit avec des décisions courageuses, des investissements intelligents, une gouvernance qui regarde dans les yeux ceux qu'elle est censée servir. Le Sénégal a tout pour prospérer : une jeunesse qui déborde, une stabilité démocratique que bien des voisins lui envient, une position géographique en or, des ressources naturelles enfin en voie d'exploitation. Ce n'est pas le potentiel qui manque. C'est la volonté de le mettre au service de tous, pas de quelques-uns.

Consulter les anciens Premiers ministres a du sens. Ceux qui ont tenu la Primature ou géré les Finances de ce pays en connaissent les rouages mieux que quiconque. Cette mémoire institutionnelle est précieuse, à condition d'en faire quelque chose d'utile. À condition que ces échanges débouchent sur du concret : des emplois durables, une agriculture modernisée, une éducation qui prépare aux métiers de demain, un système de santé digne de ce nom. Pas des communiqués polis et des photos de groupe.       
                                                                   
Aux anciens Premiers ministres qui ont répondu à l'invitation, à ceux qui viendront dans les prochains jours, une chose simple mérite d'être dite : vous avez gouverné ce pays. Vous en connaissez les forces, les blocages, les espoirs. Ne venez pas au Palais défendre votre bilan ou préparer un retour. Venez avec ce que vous avez appris de vos erreurs autant que de vos réussites. C'est ça, le véritable service à l'État. C'est ça, le dialogue utile.

On note aussi, au passage, que certaines figures de premier plan brillent par leur absence dans ce premier cycle. Un signe que même dans une démarche d'apaisement, les calculs politiques ne disparaissent jamais complètement. Ce n'est pas une raison de tout condamner. C'est une raison de rester vigilant, les yeux ouverts, les exigences intactes.

                                                                                  
Ces consultations peuvent devenir un moment historique de refondation collective. Elles peuvent aussi n'être qu'une séquence de plus dans la longue série des rendez-vous manqués de la politique sénégalaise. Ce choix n'appartient pas uniquement à ceux qui gouvernent. Il appartient aussi aux citoyens, aux journalistes, à la société civile, à tous ceux qui ont décidé que leur pays méritait mieux que les querelles de palais et les agendas cachés.

Le Sénégal n'est pas un gâteau à se partager entre quelques privilégiés. C'est une nation en construction, avec ses impatiences légitimes et ses immenses possibilités. Que ces consultations en soient enfin la mesure. Que chaque audience au Palais porte, quelque part, la voix de chaque mère de famille, du diplômé à la quête de travail, de l'agriculteur,  de chaque Senegalais.
Parce que c'est pour eux, et pour eux seulement, que la politique devrait exister.                 

Paul Sédar Ndiaye, Ecrivain
Vendredi 22 Mai 2026
Dakaractu



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