Affaire Kémi Séba / La diaspora s'en mêle : " Nous avons en face un président complexé " (Aguibou Diallo, politologue)

Kémi Séba, l’activiste anti-CFA fait face au juge ce mardi suite à son arrestation vendredi, après avoir brulé un billet de banque. Un prétexte pour faire réagir, dans la diaspora sénégalaise en France, des activistes qui prennent sa défense et s’expriment sur le rôle véritable de tout activiste. Dans la foulée, le cas Assane Diouf qui se réclame aussi activiste est abordé, et vite évacué. Aguibou Diallo, politologue diplômé de l’université Paris XIII Vincennes et activiste du groupe Pétro Team s’est prêté à nos questions.


C’est quoi l’activisme ? D’abord qui est activiste et qui ne l’est pas ?

Un vrai activiste c’est celui qui a background intellectuel, pas forcément un cursus universitaire. Je fais la part des choses entre le lettré, le formé, le diplômé et l’intellectuel. C’est celui qui a une capacité d’appréhension des choses et qui sait les mettre en perspective pour en ressortir les dynamismes idéologiques qui les sous-tendent et qui se positionne justement en fonction de ses valeurs intrinsèques morales et de justice. L’activisme c’est la nouvelle forme de lutte intellectuelle, politique à l’intérieur d’un espace politique et social donné.

Assane Diouf qui secoue la toile et a pulvérisé le record des vues en live sur Facebook n’en est-il pas un ? 

Assane Diouf est un agitateur. Il n’est pas un activiste. Il traite de sujet dont il n’a pas la maitrise. Il n’a aucune profondeur intellectuelle. Il est une personne qui sait juste utiliser les avantages de la toile pour toucher le plus grand nombre au nom d’une lutte du reste juste. Parce que le Sénégal est quand même aujourd’hui dans une page sombre de son histoire compte tenu de la dictature et de la tyrannie qui s’implante et avec ces mesures liberticides prises par le gouvernement par rapport à la liberté d’expression, tout cet arsenal juridique mis en place pour instrumentaliser la justice à des fins de règlement de compte politique. Le contre coup de tout cela c’est de voir émerger des figures de résistance qui ne font que dans l’insulte et l’invective. Ce qui est contre productif et qui ne rapporte rien à l’éveil des consciences mais simplement à faire de l’agitation qui peut mener à la violence. Assane Diouf a capté l’attention des gens plus par l’aspect injurieux de son vocabulaire que par la proposition des voies de sortie qui pourraient mobiliser les citoyens face au régime tyrannique auquel ils font face.

Un autre front s’est ouvert pour les activistes avec l’arrestation de Kémi Séba. Il savait quand même que brûler un billet de banque était illégal, il connaissait un peu à quoi s’attendre après.

Quand on est dans le champ politique il faut savoir jouer sur les leviers qui font recette à savoir l’imaginaire, le réel et le symbolique. Nelson Mandela a brûlé son passe devant un gouvernement de l’apartheid. Ce que Kémi Séba a fait n’est peut-être pas légal, mais c’est légitime. Il a brûlé symboliquement le franc qui ruine les masses laborieuses  pendant qu’une certaine élite politique et une autre maraboutique servent les intérêts des étrangers pour leurs préoccupations égoïstes. Il faut voir derrière cet argent qu’il brûle, la vie de millions d’africains qui se consume.

Qu’est-ce que cette affaire inspire dans le cadre de votre combat anti-CFA ?

L’image du Sénégal est écornée. Kémi Séba a donné une amplitude au combat que beaucoup ont engagé il y a trente ans, depuis l’époque de Sanou Mbaye économiste et éditorialiste d’alors de BBC et un économiste de renom, le professeur en économie l’ivoirien Nicolas Agbobou. Depuis lors y a pas eu grand-chose qui a été fait. Et Kémi Séba en posant cet acte symbolique, a profité de l’ampleur médiatique que cela pouvait avoir et de la victimisation qui s’en suivrait pour recentrer la question du franc CFA au cœur du débat dans nos rapports France-Africains. Car la question monétaire est presque devenue la chasse gardée de soi-disant experts ou économistes dont on sait que beaucoup sont inféodés à l’idéologie dominante, tout ce conglomérat d’économistes à l’échelle nationale, continentale. Ce sont des gens qui ont intérêt à préserver le statu-quo puisqu’en tant qu’élites ils ne sont pas les premiers à souffrir des dégâts du franc CFA. Mais à partir du moment où maintenant c’est quelqu’un qui s’identifie au prolétariat et à la paysannerie africaine, les premières victimes du franc CFA, à porter à bras le corps ce combat en essayant d’essaimer tous le pays africains pour sensibiliser les jeunesses et les masses populaires sur la nécessité de couper le cordon ombilical avec le trésor public français, cela donne une légitimité à cette bataille. 

Quelle est justement l’urgence de rompre avec le franc CFA ?

Il est même presque trop tard parce que la politique monétaire est un attribut de souveraineté qui fait partie d’un des plus grands piliers de l’économie politique. On ne peut pas envisager une politique économique sans politique monétaire qui s’adjoint à la politique budgétaire. En Afrique dans la zone CFA nous avons une économie purement budgétariste, la question monétaire est du  domaine de la France compte tenu des quatre critères : la garantie fixe par rapport à l’euro, la centralisation des réserves de change, la convertibilité et le rapatriement des fonds. Cela avantage les multinationales implantées chez nous et désavantage notre économie quant aux possibilités que pourrions avoir dans des contextes de fortes demandes de jouer sur l’inflation et de faire des ajustement sur la politique de change. Nous n’avons pas ces latitudes là parce que c’est la banque centrale européenne qui décide du sort à réserver au franc CFA. La France centralise les réserves de change dans un compte d’opération au trésor à hauteur de 8.000 milliards qu’elle utilise sans nous rendre de compte.

Vous combattez le franc CFA, mais quelle alternative proposez-vous concrètement? 

Le fait qu’il y ait déjà la zone Uemoa, cette intégration sous-régionale est une bonne base pour envisager plus tard de poser les jalons vers une autonomie monétaire, parce qu’il y a au moins une sorte d’harmonisation au plan juridique et au plan fiscal avec le tarif extérieur commun adopté il y a peu de temps. Il doit y avoir effectivement des préalables pour avoir une monnaie qui soit solvable et crédible dans le marché des changes. C’est vrai qu’il y a eu des expériences malheureuses dans la sous-région avec la cedi ghanéenne, et le naira Nigérian mais à coté il y a eu des réussites avec les exemples de la Tunisie, du Maroc et de l’Algérie. Les préalables c’est déjà de favoriser le commerce intra régional et que notre balance commerciale soit bénéficiaire au regard de nos transactions commerciales vis-à-vis de la France.

Comment expliquer, de manière plus profane, l’impact que pourrait avoir la sortie du franc CFA sur l’économie des citoyens et dans la vie quotidienne ?

Si nous sortons du franc CFA et que nous avons la possibilité de battre notre propre monnaie, nous pouvons financer les PME et les PMI ce qui est actuellement impossible avec cette monnaie. Avec notre monnaie nous aurons la possibilité de prêter de l’argent directement aux entreprises via des mécanismes définis par la banque centrale. L’agriculture qui est l’incubateur d’emplois dans nos emplois n’est fiancée qu’à hauteur de 5% et c’est lié aux mécanismes de gouvernance du franc CFA qui est plus un handicap qu’un levier de développement. La banque centrale ne finance pas les activités industrielles, alors que c’est une banque sur-liquide. On nous demande 20% de nos réserves de change et elle en est à 80% et pourtant la banque centrale ne fiance même plus nos États.Elle prête aux banques privées qui viennent endetter les ménages à travers des crédits de consommation.

Cependant sans une volonté politique de nos gouvernants, est-ce que votre combat aura l’impact souhaité ?

La volonté politique est une émanation populaire. C’est aujourd’hui aux sociétés civiles africaines de savoir que ce sont elles qui disposent de la force. Et c’est à elles de décider d’ores et déjà de changer la donne en arrêtant d’importer via la France et en favorisant le commerce intra-africain. Quand il y aura un volume d’exportation conséquent entre africains, les populations pourront battre une monnaie qu’elles reconnaîtront. Quand les gouvernants verront que cette dynamique est enclenchée, ils n’auront  d’autre choix que de s’ajuster aux pratiques des masses. Il faut mutualiser nos projets de grande envergure, qu’on aille ensemble entre voisins et  qu’on ne se limite pas simplement à la carte Cedeao. 

Kémi Séba fait face au juge ce mardi. Jusqu’où pourrait aller cette histoire selon vous?

Un rappel à la loi aurait été plus convenant. Maintenant nous avons en face un président complexé qui fait tout pour plaire aux français parce que quelque part il leur doit son élection et donc il leur est plus redevable que les 65% de sénégalais qui se sont mobilisé pour le porter au pinacle. Tout ce qu’il peut faire pour plaire au français, compte tenu aussi du passif de Kémi Séba vis-à-vis de la justice française, c’est bon à prendre. Un aspect politique à intégrer...
Lundi 28 Août 2017
Dakaractu




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