Au Fragility Forum 2026 organisé au siège de la Banque mondiale à Washington D.C., le Timbuktu Institute, en organisant un side Meeting, a célébré dix ans d'existence en posant un débat : et si l’action de la communauté internationale dénotait un déficit de compréhension du problème sahélien ? Son président, le Dr. Bakary Sambe, chercheur et analyste reconnu sur les dynamiques de de fragilité, de conflits et de violence en Afrique de l'Ouest qui participé à un Panel de Haut-Niveau aux côtés du Vice-Président de la Banque Mondiale pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, du Ministre mauritanien de l’économie, de la Secrétaire Générale de la Présidence du Conseil du Togo, du Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies au Sahel et en Afrique de l’Ouest, a exposé les thèses et positions de l’Institut nourries par une décennie de travail de terrain et de rencontre avec les communautés sahéliennes.
Dans cet entretien accordé à Dakaractu en marge du forum, il revient sans concession sur les leçons des crises successives, les erreurs stratégiques des gouvernements comme de leurs partenaires internationaux, le piège du tout-sécuritaire et la seule issue qu'il entrevoit : un engagement international enfin différencié, adaptatif, co-construit et à l'écoute des réalités locales.
Dakaractu : Dr. Sambe, votre think tank fête ses dix ans cette année, et vous avez choisi de marquer l'événement en organisant un Side Meeting au Fragility Forum de la Banque mondiale. Pourquoi ce moment, pourquoi ce lieu ?
Dr. Bakary Sambe : Dix ans d'observation des terrains sahéliens, d’interventions et de plaidoyer nous donnent une vision sur le temps long pour parler sans détour mais avec beaucoup d’humilité. Le Fragility Forum, c'est là où se retrouvent les décideurs, les bailleurs, les chercheurs ; ceux qui financent et appuient les politiques et ceux qui les analysent, entre autres. Nous avons estimé que c'était le moment de soulever dans cet espace quelques questions qui peuvent sembler inconfortables. La première, c'est que les fragilités que nous observons au Sahel, et qui commencent à gagner le Golfe de Guinée, ne sont pas des crises soudaines. Elles sont le produit d'un décalage structurel de plusieurs décennies, le legs de politiques économiques qui ont systématiquement vidé les États de leur capacité à assurer les services publics, à maintenir le contrat social, à investir dans leurs populations. On ne comprend pas le jihadisme sahélien si on ne comprend pas les années 1980.
Dakaractu : Vous parlez d'un « legs des années 1980 ». C'est une lecture très différente de celle qui prévaut dans les capitales occidentales…
Dr. Bakary Sambe : Exactement, et c'est bien là le problème. La tendance dominante, depuis 2012, a été de traiter le Sahel comme un simple problème de sécurité. On a favorisé les interventions militaires avec des opérations qui ont mobilisé des milliards et, dans le même temps, on a laissé les budgets d'éducation, de santé, de justice fondre comme neige au soleil malgré les efforts autour du nexus Sécurité-Développement. Il y a des chiffres qui devraient faire réfléchir : dans plusieurs pays sahéliens, la défense et la sécurité ont absorbé plus de 20 % du budget national pendant que l'éducation de base recevait moins de 5 %. Et le résultat ? Les indicateurs de sécurité se sont détériorés à mesure que les dépenses militaires augmentaient. Ce paradoxe, peu d'acteurs l’avouent. Nous l'avons rappelé à Washington où le Fragility Forum nous a offert un espace de débats libres, ouverts et constructifs dans la foulée du lancement de la nouvelle stratégie FCV – Fragilité, conflits et violence – qui a été, il faut le reconnaître, le fruit d’un processus inclusif et auquel j’ai été convié dans le cadre du Sahel Advisory Panel dont j’ai été membre aux côtés d’experts et de personnalités de la région ou engagées pour son développement depuis des années.
Dakaractu : Mais lors du Forum, vous allez dire qu'un soldat propulsé dans une zone frontalière sans école ni dispensaire peut éroder la légitimité de l'État. C'est une formule qui risque de faire réagir…
Dr. Bakary Sambe : C'est une réalité de terrain exprimée franchement, pas une provocation. Imaginez un village frontalier où les jeunes n'ont pas d'école accessible, pas de dispensaire, pas de justice. Et puis arrive un soldat bien armé. Que représente-t-il pour ces populations ? Il représente l'État comme puissance coercitive, sans la contrepartie de l'État protecteur. La sécurité durable n'est pas une question de présence armée ; c'est une question de légitimité. Et la légitimité se construit par les services, par la justice, par l'écoute. À côté de l'État répressif, il faut l'État bienveillant qui délivre. C'est un message que nous avons porté avec insistance lors de cette session. Le Sahel ne brûle pas parce qu'il manque de soldats ; mais par défaut d'États pourvoyeurs de services.
Dakaractu : Vous évoquez dans vos analyses un « conflit de perceptions sur le conflit ». Qu'entendez-vous par là ?
Dr. Bakary Sambe : C'est, peut-être, l’un des diagnostics les plus importants que nous ayons développé ces dix dernières années. Quand un bailleur ou partenaire international parle de « terrorisme » ou d'« extrémisme violent » depuis son pays, il utilise des catégories qui peuvent être opératoires pour ses administrations, pour ses parlements, pour ses opinions publiques. Mais sur le terrain, ces mots ne correspondent pas toujours à ce que les communautés vivent et surtout perçoivent. Elles vivent des conflits fonciers jamais réglés depuis des générations, des marginalisations ethniques, l’ostracisme vis-à-vis de certaines communautés, un sentiment d'injustice profond accentué par des défaillances de gouvernance chroniques. Ce décalage entre le diagnostic des partenaires et la réalité vécue localement risque de produire des interventions mal ciblées, parfois perçues comme étrangères ou même hostiles. Et quand les gens rejettent la coopération internationale, ce vide est exactement ce que les groupes armés savent occuper. Ils se présentent comme des alternatives crédibles là où l'État est absent et l'intervention internationale perçue comme illégitime.
Dakaractu : La question de la « contagion » du Sahel vers les pays côtiers est très présente dans le débat. Vous récusez ce terme ?
Dr. Bakary Sambe : Oui, et c'est une distinction analytique fondamentale. Parler de « contagion », c'est suggérer que l'insécurité part d'un foyer qui est le Sahel central et se répand comme une épidémie, en glissant sur de nouveaux territoires. Cette image est trompeuse. Les réseaux pastoraux du Liptako-Gourma, l’historique des conflictualités latentes, les circuits commerciaux transfrontaliers entre le Niger et le Bénin, les solidarités communautaires et religieuses à la lisière du Burkina Faso et du Togo : tout cela n'a jamais respecté les frontières héritées de la colonisation. Ce que nous observons dans le nord du Ghana, du Bénin, du Togo, de la Côte d'Ivoire, c'est la même dynamique qui a toujours traversé ces espaces et qui n'était simplement pas encore prise à sa juste mesure. La communauté internationale et leurs partenaires gouvernementaux dans la région ont fait l'erreur de construire l’idée d' un « Sahel central » comme zone d'intervention prioritaire, en isolant artificiellement Burkina, Mali, Niger du reste de l'Afrique de l'Ouest. On a traité le problème là où il était visible, tout en laissant se consolider les conditions de son aggravation dans les pays du Golfe de Guinée.
Dakaractu : Certains bailleurs ou gouvernements occidentaux sont tentés, dans le contexte actuel, de réduire leur engagement dans la région. Quelle est votre position ?
Dr. Bakary Sambe : Notre position est claire et nous l'avons défendue sans ambiguïté à Washington : se désengager serait une erreur stratégique majeure. Le désengagement n’est pas une option. Quand les partenaires internationaux retirent ou conditionnent excessivement leur engagement à des critères de gouvernance déconnectés des réalités locales, ils ne réduisent pas la fragilité ; ils la transfèrent à d'autres acteurs, porteurs d'agendas souvent moins alignés sur les intérêts des populations. Ce désengagement crée des vides, et les vides se comblent. Cela dit, et c'est essentiel, je ne plaide pas pour un engagement aveugle ou inconditionnel. Je plaide pour un engagement soutenu, différencié, adaptatif capable de maintenir une présence et une influence réelles sans être prisonnier de conditionnalités uniformes qui ne fonctionnent pas sur le terrain. Mais, il faudra nécessairement autant une approche plus agile de la part des partenaires mais aussi un minimum de garanties offertes par nos États. Il est vrai qu’en Europe, les effets de la guerre en Ukraine risquent de détourner l’attention du Sahel comme la résurgence des conflits du Moyen-Orient fait oublier le Sahel loin des priorités internationales.
Dakaractu : Concrètement, qu'est-ce que cela signifie ? Quelles sont, par exemple, vos trois priorités pour un engagement international rénové ?
Dr. Bakary Sambe : Premièrement, il faut construire de vrais systèmes d'alerte précoce pour une meilleure anticipation. Pas de simples tableaux de bord produits à Bruxelles ou à Washington, mais des capacités décentralisées, ancrées dans les territoires, capables de capter les signaux faibles avant que les crises n'éclatent et ne s'aggravent. Le passage d'une posture réactive à une posture proactive me semble crucial. Deuxièmement, les approches gagneraient à être différenciées et territorialisées. Ce qui fonctionne à Bamako ne fonctionne pas forcément à Cotonou, et même ce qui fonctionne à Cotonou ne fonctionne pas systématiquement dans le nord du Bénin. Il faut sortir du zonage simpliste et calibrer les interventions sur le profil réel de chaque contexte. Troisièmement, et c'est peut-être le plus difficile à mettre en œuvre, à mon sens, il faut vraiment renforcer l'appropriation locale pour plus d’impact durable. Le fossé entre les perceptions stratégiques internationales et celles des communautés locales est l'une des premières causes d'échec, de rejet et d’inefficacité. Les programmes doivent être conçus avec les partenaires locaux, avec les communautés, pas pour elles et à leur place.
Dakaractu : Vous avez utilisé lors du forum une image : « le tonnerre et la pluie fine ». Pouvez-vous l'expliquer à nos lecteurs ?
Dr. Bakary Sambe : C'est une image qui résume bien notre positionnement. Depuis dix ans, la tendance internationale a été de répondre aux crises en suivant le bruit du tonnerre : des interventions massives, visibles, militarisées, spectaculaires. Le tonnerre fait du bruit lors des orages, il attire l'attention, cela rassure les opinions publiques dans les pays bailleurs. Mais il ne nourrit ni ne fait croître. Ce qui nourrit, fait pousser et fleurir l’avenir, c'est la pluie fine, l'investissement patient et continu dans la consolidation de la cohésion communautaire, dans la présence bienveillante de l'État, dans le dialogue intercommunautaire, dans la prévention structurelle. La pluie fine n'est pas spectaculaire. Elle ne fait pas les unes des journaux. Mais c'est elle qui fait germer les conditions d'une paix durable. Nous avons aussi plaidé pour que les organisations internationales réforment leurs procédures, leurs mécanismes de financement, leurs indicateurs de succès, pour pouvoir enfin investir dans cette pluie fine et prêter la même attention, conformément à l’adage, au craquement de l’arbre qui tombe comme à la forêt silencieuse qui pousse : c’est là que se consolide quotidiennement et patiemment la résilience durable face aux fragilités multidimensionnelles.
Dakaractu : Un dernier mot sur l'avenir : quels sont vos projets après ce plaidoyer au Fragility Forum ?
Dr. Bakary Sambe : La réflexion continuera de même que le plaidoyer et l’accompagnement des efforts pour faire face aux fragilités et mitiger les risques de conflits. Le Timbuktu Institute publiera dans les prochaines semaines une série de policy briefs approfondissant chacune des dimensions débattues à Washington et lors des derniers foras comme à Bruxelles et, prochainement, fin juillet, au Emerging Markets Forum d’Abuja. Ces publications seront l'occasion d'organiser des échanges avec des experts et des praticiens, pour accompagner les stratégies nationales et internationales tout en les connectant aux acteurs locaux et aux réalités endogènes. C'est précisément là que se joue la différence entre une stratégie qui reste sur le papier et une stratégie qui ambitionne de changer les choses : la prise en compte des réalités locales n'est pas une simple option méthodique, c'est un gage d'efficacité et de légitimité. Après dix ans de mobilisation, de production de connaissances pour éclairer les décisions, nous continuons à porter ce message avec, je l'espère, un peu plus de persévérance. Si nous arrivons au bout de ce processus à convaincre le plus grand nombre qu’il faut donner davantage de dignité de solution aux stratégies endogènes, nous aurions réussi à semer la graine. D’autres, même sans nous, pourront la faire germer et pousser. C’est cela le rôle minimal d’un think tank. Par les idées, faire bouger ceux qui sont, peut-être, plus forts ou légitimes que nous.
Entretien réalisé par Cheikh Sadibou Fall
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