Washington se demande “de quel droit le Danemark possède le Groenland”: que disent les faits historiques?


La Maison-Blanche a mis en doute le droit du Danemark à posséder le Groenland, une île semi-autonome danoise que Trump voudrait annexer. Des déclarations qui font fi d’une histoire millénaire liant ce territoire à Copenhague.

“La vraie question est: de quel droit le Danemark affirme-t-il pouvoir avoir le contrôle du Groenland? Quelle est la base de leur revendication territoriale? De quel droit peuvent-ils faire du Groenland une colonie du Danemark?”.

Ces mots sont ceux du chef de cabinet adjoint de la Maison-Blanche, Stephen Miller. Samedi dernier, quelques heures après l’attaque américaine sur le Venezuela, sa femme, Laurie, a partagé sur X une carte du Groenland arborant le drapeau américain avec pour seul commentaire: “Bientôt”.

Interrogé par CNN sur le sujet, Stephen Miller a riposté par une délégitimation de la souveraineté danoise sur ce territoire riche en ressources naturelles que Donald Trump convoite depuis son premier mandat. Quitte à ignorer complètement une histoire commune entre l’île et sa métropole qui dure depuis le Moyen-Âge.

 

Le Groenland, une île viking

L’histoire danoise au Groenland remonte à la fin du Xe siècle. À l’époque, un explorateur viking originaire de Norvège, Eirikr Thorvaldson, plus connu sous le nom d’“Erik le Rouge”, est contraint à l’exil. Il part d’abord vers l’Islande, où les conditions de vie sont difficiles. Il propose alors aux populations locales de se mettre en quête d’une nouvelle terre, ce que certains acceptent.

La chance leur sourit puisqu’ils tombent sur une immense île aux côtes verdoyantes à la belle saison, d’où le nom qui lui sera donné: le Groenland (“la terre verte”). Ils implantent des colonies qui profiteront d’un léger réchauffement climatique qui s’étendra approximativement du Xe au XIVe siècle connu sous le nom d’“optimum climatique médiéval”.

 

Le Groenland pouvait sembler être un territoire vide, mais il ne l’était pas totalement. Une population venue du nord du Canada avait déjà commencé à s’y implanter au IXe siècle. Elle disparaîtra totalement par la suite, pour des raisons encore débattues (épidémie, famine, assimilation, climat défavorable, etc.). Des Inuits s’installeront également sur place, mais n’arriveront qu’après les Vikings.

La domination danoise puis le retrait face au climat

Les Européens implantés au Groenland reconnaîtront dès le XIIIe siècle la souveraineté norvégienne et garderont un lien étroit avec leur Scandinavie originelle. En 1397, le royaume de Norvège fusionne avec ceux de Suède et du Danemark pour former l’Union de Kalmar, avec pour capitale Copenhague. Si la Suède prend son indépendance en 1523, le Danemark et la Norvège resteront unis jusqu’en 1814. Dans les faits, le Groenland passe sous domination danoise.

Pendant ce temps, l’“île verte” devient de plus en plus “blanche” avec la fin de l’optimum climatique médiéval et l’arrivée du Petit Âge glaciaire qui lui succède jusqu’à l’ère industrielle. Face au froid mordant qui s’empare de leur territoire, les Scandinaves abandonnent le Groenland au XVe siècle. Seuls les Inuits resteront sur place.
 

Le grand retour

Le Danemark n’abandonne pas pour autant sa revendication de souveraineté sur le Groenland. Au début du XVIIIe siècle, le roi Frédéric IV approuve en ce sens l’expédition d’un missionnaire, Hans Egede, qui espérait trouver des Groenlandais d’origine européenne avec qui le contact aurait été perdu. Sa quête est vaine, mais il tombe sur des Inuits qu’il commence à évangéliser. Il fonde alors ce qui deviendra la capitale du Groenland, la future Nuuk.

Cette fois-ci, les Danois resteront définitivement sur place, même après la séparation entre le Danemark et la Norvège (bien qu’Oslo contestera cet état de fait jusqu’au milieu du XXe siècle). Quant aux Inuits, certains périront du fait de maladies venues du continent, les autres reconnaissant la souveraineté danoise, qui interdit au passage le chamanisme. Encore aujourd’hui, les Inuits représentent près de 90% des 57.000 Groenlandais qui peuplent ce territoire. Presque tous sont devenus chrétiens.

 

Les États-Unis et leur volonté d’acheter le Groenland depuis 1868

En parallèle, les États-Unis, indépendants depuis 1776, étendent leur territoire. Washington achète l’Alaska auprès de l’empire russe en 1867, puis annexe en 1898 deux territoires récemment constitués en républiques: Hawaï et les Philippines. Dans la foulée, les États-Unis proposent au Danemark d’acheter également le Groenland dès 1868. L’idée n’aboutit pas, bien qu’elle soit réitérée à plusieurs reprises au début du XXe siècle.

Durant la Seconde Guerre mondiale, le Danemark est occupé par les nazis. Alors qu’émerge la crainte de l’arrivée de l’Allemagne au Groenland, Washington fait débarquer des troupes américaines sur place. Après la guerre, Copenhague voudra reprendre le contrôle total de l’île mais n’arrivera pas à déloger les Américains, qui renouvellent leur volonté d’acheter le Groenland. Une offre une nouvelle fois rejetée.

Face au blocage, Copenhague et Washington signent en 1951 un accord de sécurité autorisant les États-Unis à maintenir leurs bases sur ce territoire, peu après avoir tous les deux été parmi les membres fondateurs de l’OTAN. Ce texte, toujours en vigueur, permet encore aujourd’hui aux Américains de déployer presque librement leurs forces au Groenland, tant que la souveraineté danoise est reconnue.

 

L’idée d’un achat américain sera encore reformulée, par exemple par le vice-président républicain Nelson Rockefeller, qui était attiré par les ressources minières du Groenland. Une tentation d’autant plus grande que le Groenland a changé de statut. En 1953, il ne s’agit plus d’une colonie mais d’un territoire danois à part entière, qui acquiert une semi-autonomie en 1979 alors que les sentiments indépendantistes commencent à émerger.

La fin de la guerre froide marque un recul des intérêts américains. Des troupes se retirent, et Washington ne garde que la base de Thulé. Ce n’est réellement qu’avec Donald Trump que les États-Unis ressusciteront leur volonté de s’emparer du Groenland, d’abord lors de son premier mandat, en 2019, puis de façon plus frontale dès son retour au pouvoir en 2025.
 

Jeudi 8 Janvier 2026
7sur7.be



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