Menace djihadiste : le Golfe de Guinée sera-t-il le prochain Sahel ?

Le 1er février dernier, Bernard Emié fait une « révélation ». Le directeur de la sécurité extérieure de la France affirme lors d’une conférence sur le Contre-terrorisme que ses services ont obtenu une vidéo « filmée par un individu évoluant au plus près des chefs terroristes ». Journaliste à France 24 et spécialiste des mouvements djihadistes, Wassim Nasr confie à Dakaractu que la vidéo proviendrait probablement du chef de la branche médiatique du GSIM tué en même temps qu’Abdelmalek Droukdel par l’armée française dans le nord du Mali.


Dans la séquence en question, trois chefs d’Al Qaida apparaissent : Iyad Ag Ghali, Amadou Koufa et Abdelmalek Droukdel. On apprendra du patron des espions français que l’objet de cette réunion qui se serait tenue au cours du mois de février 2020 était de planifier de grandes attaques contre les bases militaires des pays du Sahel. Selon Bernard Emié, c’est « là qu’ils ont conçu leur projet d’expansion vers les pays du Golfe de Guinée ». 

Venant d’un homme dont « le cœur de métier » est le renseignement, cette déclaration visait à sensibiliser sur une menace d’expansion de l’hydre djihadiste qui, pour « desserrer l’étau » dans lequel elle se sent piégée, « s’étend vers le sud ». 

Première attaque sur le sol togolais.

Dans la nuit du 9 au 10 novembre dernier, l’armée togolaise a failli le vérifier à ses dépens. Elle a été surprise par des hommes armés dans le Kpendjal, dans le nord, mais la riposte a été à la hauteur de l’offensive, mettant en échec une opération aux significations diverses. « Si l’attaque a été perpétrée par des militants, il est trop tôt pour dire si c’est un incident isolé, un coup d’essai pour juger de la capacité de réponse des forces togolaises, ou le signe concret d’une véritable stratégie d’implantation locale dans le nord », se veut prudent Tristan Guéret, analyste associé en questions de terrorisme à Control Risks.

« Néanmoins, les groupes terroristes au Sahel ont depuis longtemps affiché leur volonté et leur capacité à s’étendre vers les pays côtiers, comme on l’a vu au sud-est du Burkina Faso, dans les régions de Sikasso et Kayes au Mali, et plus récemment dans le nord-est de la Côte d’Ivoire », contextualise le chercheur. 


Interviewé par Dakaractu, le responsable du bureau veille et analyse de risques du cabinet de conseil en sûreté, ISAO, Yannick Houphouët Kouablan y voit la suite logique d’une stratégie de descente vers les pays du Golfe de Guinée et invoque l’exemple de la hausse des incidents à caractère terroriste dans la région de Kayes, région frontalière du Sénégal. Selon ce chercheur, « cette logique d’expansion vers les États côtiers se matérialise également par la pression djihadiste exercée dans le nord de la Côte d’Ivoire avec une volonté d’implantation durable d’une cellule de la Katiba Macina… »

La Côte d’Ivoire plus que les autres

Dans la nuit du 28 au 29 mars 2021, un poste avancé de l’armée ivoirienne à Kafolo, dans le nord, essuie un assaut. En même temps, le poste de gendarmerie de Kolobougou, situé dans le département de Téhini est attaqué. Les deux incidents font 3 morts dont deux soldats et un gendarme. Dans les mois qui ont suivi, les assaillants n’ont pas levé le pied. En témoigne plusieurs actions enregistrées à Touglo ainsi que sur l’axe Téhini-Togolokaye, toujours dans le nord du pays, à proximité de la frontière burkinabé. 

Ces agressions ne sont presque jamais revendiquées, mais le mode opératoire trahit leurs auteurs qui, de l’avis des services de sécurité et des observateurs avertis de la crise sécuritaire qui prévaut au Sahel et qui s’étend vers le sud ne peuvent être que des djihadistes. En juin 2020, des hommes au profil similaire avaient fait parler d’eux en s’en prenant à des militaires ivoiriens, à Kafolo. Cette attaque qui faisait suite à une offensive de l’armée ivoirienne dans la forêt de Comoé, avait occasionné la mort de 14 soldats.

Il ne faudrait pas perdre de vue qu’avant que la partie septentrionale de la Cote d’Ivoire ne soit prise pour cible, les djihadistes avaient réussi d’atteindre le littoral. Le 13 mars 2016, Al Mourabitoune qui venait de signer son retour au sein d’Al Qaida au Maghreb Islamique à travers deux irruptions dans les capitales malienne (novembre 2015) et burkinabé (janvier 2016), fait un carnage à Grand Bassam. Bilan : 19 morts. L’attentat est revendiqué par AQMI.


Le Verrou burkinabé cède…

Revenant sur l’attaque contre le poste de l’armée togolaise, il estime qu’elle attire « dans la mesure où c’est la première attaque de ce genre enregistrée sur le territoire togolais ». Cependant, pour Yannick Houphouët Kouablan, la « proximité de la zone avec l’est burkinabé disposant de par ces réserves naturelles susceptibles de constituer des zones de refuge de Gat (Groupes armés terroristes), met en exergue la relative aisance dans la projection vers le Nord du Togo, surtout étant donné la porosité des frontières entre ces États. » 

Cette facilité d’accès au Bénin à partir du Burkina Faso avait permis le 1er mai 2019 à des hommes de prendre en otage deux touristes français et de tuer leur guide béninois dans le Parc de la Pendjari, dans le nord du pays. « Le verrou burkinabé a sauté depuis 2019 », constate le chercheur Mahamadou Sawadogo. « Après avoir annexé la région de l’est qui fait frontière avec le Togo, le Bénin et le Ghana, ils avaient déjà ouvert cette voie. Tout le nord de ces pays est infesté par ces Groupes armés terroristes », ajoute ce spécialiste des mouvements djihadistes évoluant au Sahel. La frontière du Burkina Faso avec ces quatre pays est longue de 1565 km.

Se pose dès lors la question de découvrir la raison de leur présence dans ces pays. « C’est à travers ces pays qu’ils se ravitaillent en carburant, en armement etc... L’or du Burkina Faso est revendu vers le Togo et le Bénin », déchiffre Sawadogo.

En outre, l’analyste Tristan Gueret lit une « volonté de frapper les pays considérés « hostiles », notamment ceux qui participent aux opérations anti-terroristes dans la région. « Le Togo qui participe à la Minusma et à l’Initiative d’Accra rentrerait dans cette catégorie », indique-t-il dans un entretien à Dakaractu.
Alors que la Minusma compte 13 289 agents toutes catégories confondues, selon un chiffre communiqué par l’Organisation des Nations-Unies, le Togo et la Côte d’Ivoire sont aussi bien dans le top 10 des pays contributeurs en militaires qu’en policiers.

Au titre du nombre de militaires envoyés au Mali dans le cadre de la mission onusienne, le Togo est à la 7e place avec 932 hommes alors que la Côte d’Ivoire est 9e pour 816 casques bleus. Les policiers togolais sont au nombre de 304 plaçant ce pays 2e tandis que le Bénin 6e, compte 150 policiers au Mali. Ce personnel de l’ONU s’est souvent retrouvé dans le viseur des djihadistes sur le territoire malien, à travers des attaques qui ont contribué au bilan de 159 victimes enregistrées au 1er octobre par la Minusma. 

Le GSIM, à travers la Katiba Macina à l’œuvre 

C’est vers 2018 que le Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM) a envoyé dans le sud-ouest du Burkina Faso le nommé Dramani Sidibé dit Abou Hamza. C’est contre lui et ses hommes que la Côte d’Ivoire  avait conjointement déclenché avec le Burkina Faso l’opération « Comoé » du nom de cette forêt située dans le nord qui devient le repaire de djihadistes. Plusieurs de ses hommes ont été arrêtés, mais Abou Hamza qui aurait été envoyé sur zone par Amadou Koufa, selon Jeune Afrique, aurait bénéficié de la complicité d’un commerçant pour s’échapper avant le début de l’opération. Les derniers incidents sécuritaires recensés dans le nord ivoirien et récemment au Togo posent la question de la capacité des groupes terroristes à se remettre de revers infligés par les armées. 

Pour Mahamadou Sawadogo, il n’y a pas de doute, « c’est le GSIM qui est enclin à déstabiliser les pays côtiers parce qu’ils sont très bien structurés, très bien organisés, surtout à l’est et maintenant à l’Ouest du pays. » « Ils arrivent à créer des cellules dormantes et recruter au maximum car c’est les mêmes dynamiques qu’on retrouve au nord de ces pays qu’on retrouve au Burkina Faso », fait remarquer le chercheur dont le propos est confirmé par un événement qui a eu lieu au Mali cette année.

Le 21 juin 2021, une voiture de Barkhane a été ciblée par un kamikaze du GSIM à Gossi, dans le cercle du Gourma Rharous (région de Tombouctou). L’auteur de cet attentat qui a fait douze blessés dont huit militaires français est un peulh ghanéen répondant au nom de guerre d’ « Abou Doujana ». Originaire de Karaga, dans la région de Tamalé, au Ghana, ce djihadiste a, dans une vidéo enregistrée avant acte, appelé ses compatriotes à prendre les armes contre leur pays. Un appel pris au sérieux par les autorités ghanéennes déjà sur le pied de guerre à l’instar de ses voisins ivoirien et togolais contre le terrorisme. 

En réponse, elles ont procédé à l’arrestation de deux parents du djihadiste dans la localité de Nangun où ils auraient vécu avec lui avant qu’il ne parte cinq ans plus tôt rejoindre les groupes djihadistes au Sahel. 
 
Il est arrivé pile au Mali au moment où le Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM) venait de naître. Une coalition djihadiste liée à Al Qaida et dont le numéro deux n’est personne d’autre que Amadou Kouffa. Ce prédicateur peulh s’est révélé comme le principal acteur de la déstabilisation du centre Mali depuis 2015. C’est lui qui serait le porteur du projet d’extension de la cause djihadiste en instrumentalisant les courroux de « sa » communauté quel que soit leur pays d’origine.

En 2018, il est apparu dans une vidéo du GSIM en invitant les peulhs de la sous-région à faire cause commune avec les djihadistes. « En ciblant directement et explicitement les peulhs, les chefs du Jama’at Nusrat Islam wal Muslimin (JNIM) (l’acronyme arabe du GSIM), cherchent à renforcer le discours amalgamant peulhs et terroristes et leur image de défenseurs de cette communauté dans un contexte où les combattants peulhs occupent une place croissante dans les groupes djihadistes », explique Antonin Tisseron, chercheur associé à l’Institut Thomas More dans son étude « Menace djihadiste : les États du Golfe de Guinée au pied du mur ». 

Attention au zèle dans la lutte contre le terrorisme.

« Amadou Kouffa n’a pas été désigné numéro deux du GSIM pour rien. Le fait d’avoir un prédicateur peulh à cette position donne une portée pour viser le sud », décode Wassim Nasr, journaliste à France24 et spécialiste reconnu des mouvements djihadistes. Cette stratégie bien pensée, suggère l’auteur de l’ouvrage « Etat islamique : le fait accompli », interdit aux États de s’engager dans des dynamiques anti-terroristes aveugles. 

Wassim Nasr penche pour des réponses appropriées à la menace parce qu’il est convaincu que les djihadistes qui tentent des actions n’ont pas les moyens de reproduire, pour le moment, le même schéma que celui qui est déroulé actuellement au Sahel. « Il y a une stratégie pour aller vers le sud, mais ceux qui y sont ne sont pas assez disciplinés pour appliquer les consignes du commandement », nuance le spécialiste des groupes djihadistes.

Il le dit, il fait référence à l’attaque de Solhan qui a occasionné la mort de plus de 130 civils dans l’est du Burkina Faso. Le GSIM a dénoncé ce massacre attribué pourtant à l’une de ses katibas. Cela indique une certaine absence de contrôle du commandement central de l’alliance djihadiste sur tous les sous-groupes se réclamant de son dogme.  Le journaliste est d’avis qu’il ne faudrait pas, à travers des actes irréfléchis, envenimer une situation qui pouvait être maîtrisée, surtout qu’en face, la discipline n’est pas au rendez-vous. 

De son côté, Mahamadou Sawadogo prêche l’anticipation. « La seule marge de manœuvre dont disposent ces États, c’est de les attaquer sur le territoire burkinabé, en venant naturellement en aide au Burkina. C’est ce qui est plus aisé que de les attaquer sur leurs propres territoires, c’est beaucoup plus complexe car ce sont les ressortissants de leurs pays qui sont concernés. Ce qui rend le renseignement plus dur à avoir », conseille l’ancien gendarme. 
En 2017, le Burkina Faso, le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Togo ont lancé l’initiative d’Accra. C’est un mécanisme de coopération sécuritaire pour lutter contre l’expansion djihadiste. Ils privilégient le partage d’information et de renseignement, la formation du personnel de sécurité et la conduite d’opérations militaires conjointes transfrontalières. 

L’inefficacité du tout sécuritaire 

Mais comme il est de coutume dans ce genre d’organisations, les principes et les actes ne sont pas sur la même longueur d’onde. Après l’incursion djihadiste repoussée du 10 novembre dernier, l’armée togolaise s’est plainte d’être seule sur la partie de sa frontière avec le Burkina Faso. Yannick Houphouët Kouablan s’inscrit dans la même logique. « Les États côtiers concernés doivent faire face à cette expansion de la menace djihadiste de manière collective et non unilatérale », conseille le chercheur. « Mais comme on l’a vu dans la sous-région ces dernières années, la solution militaire est rarement suffisante. Dans toute la sous-région, le terrorisme se déploie souvent dans des zones où les infrastructures manquent, où le chômage est important », fait noter Tristan Guéret de Control Risks. À ce niveau, l’Afrique de l’Ouest accuse un retard qui fait dire à Antonin Tisseron que « la question est moins de savoir dans quelles mesure il sera possible de se prémunir du terrorisme que de la façon dont les réponses élaborées permettront de limiter son impact et d’endiguer une extension. »  
 
Lundi 22 Novembre 2021
Dakaractu



Nouveau commentaire :
Twitter



Dans la même rubrique :