« Le Sénégal ou la fatigue du populisme sophiste » ( Par Cheikhou Oumar Sy et Théodore Chérif Monteil, anciens députés )


Le temps possède cette vertu cardinale d’agir comme un révélateur d’illusions. Au Sénégal, l'histoire récente s'est accélérée à une vitesse vertigineuse, faisant passer en à peine cinq ans un projet politique du statut de messianisme révolutionnaire à celui d'une profonde stagnation institutionnelle. En ce mois de juin 2026, alors que le parti Pastef a acté son retrait officiel de l'attelage gouvernemental mené par le nouveau Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô, une évidence s'impose à l'esprit des observateurs de bonne foi : notre pays souffre d'une immense fatigue. Celle du populisme sophiste, ce discours habile qui sait parfaitement nommer les maux d'un peuple mais s'avère structurellement incapable d'y appliquer le moindre remède.

 

Pour comprendre l'ampleur de la déception actuelle, il faut avoir le courage de se souvenir de l'immense espérance. Entre 2021 et 2024, la montée en puissance du Pastef a été portée par un élan authentique, presque mystique. Toute une génération de jeunes Sénégalais, asphyxiée par le manque de perspectives, désabusée par les codes surannés de l'ancienne politique, a vu en Ousmane Sonko et ses lieutenants des hérauts de la dignité retrouvée. Le discours souverainiste, la promesse d'une rupture systémique avec les scories du passé, le patriotisme économique et le slogan du *"Don de soi pour la Patrie"* n'étaient pas que des formules de campagne. Ils incarnaient le carburant d'une jeunesse prête à tous les sacrifices pour arracher son avenir. C'était l'aube promise d'un Sénégal nouveau, réconcilié avec sa souveraineté et libéré de la corruption.

 

Pourtant, le grand malentendu résidait dans la méthode. Le populisme, pour prospérer, exige la mise en scène permanente d'un conflit : le peuple pur contre les élites corrompues, la vérité absolue contre le complot permanent. Ce "sophisme politique" a fonctionné tant qu'il s'agissait de conquérir l'opinion. Mais la conquête du pouvoir est une science de la destruction des symboles, tandis que son exercice est un art de la construction des réalités.

 

Le séisme de l’exercice effectif du pouvoir a mis à nu les limites de la rhétorique. Une fois installés aux affaires, les tenants de la rupture se sont heurtés à la dureté inflexible de la macroéconomie, à la réalité d'une dette publique asphyxiante et à la complexité de l'appareil d'État. Le projet tant vanté, les solutions magiques distillées durant des années de harangues numériques, se sont évaporés face aux exigences de la gestion courante. Le fameux plan « Sénégal 2050 », tardivement présenté, n'a finalement été qu'un catalogue d'intentions lointaines destiné à masquer l'absence de réformes immédiates.

 

La déception est d'autant plus cruelle que ce projet n'a jamais pu connaître le moindre début de mise en œuvre structurelle. En deux ans de gouvernance, le quotidien des Sénégalais n'a pas bougé d'un iota : le chômage des jeunes reste une plaie ouverte, la vie chère continue de vider les paniers des ménages, et les vagues migratoires clandestines endeuillent toujours nos côtes, tragiques démentis de la fin de l'eldorado promise par le régime. Au lieu de la transformation systémique annoncée, le pays a assisté au spectacle désolant d'une guerre des ego au sommet de l'exécutif, culminant avec l'éviction d'Ousmane Sonko de la Primature et la fracture béante entre le parti historique et le président Bassirou Diomaye Faye.

 

En choisissant aujourd'hui de se réfugier dans le confort de l'opposition parlementaire et de brandir des « listes de traîtres » à la veille de son congrès, le Pastef valide son propre constat d'échec : il est plus à l'aise dans la posture de la victimisation et de la contestation que dans celle de la responsabilité.

 

Le Sénégal sort de cette séquence exténuée, mais peut-être plus mûr. La jeunesse, qui a payé le prix fort de ces années de braise, réalise désormais que l'éloquence des tribunes ne remplace ni la compétence technique, ni la sérénité institutionnelle. Le populisme sophiste a vécu. Il laisse derrière lui le goût amer d'un immense gâchis, d’un projet mort-né, mais ouvre aussi la voie à une exigence nouvelle : celle d'une politique de vérité, de rigueur et de résultats. L'heure de la récréation idéologique est finie, celle de la reconstruction nationale doit enfin commencer.

Dimanche 7 Juin 2026
Dakaractu



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