FMI et Sénégal : Ndongo Samba Sylla accuse le Fonds d’aggraver « la crise qu’il prétend résoudre »


À la tribune de la conférence internationale sur la crise de la dette tenue ce mardi à Dakar, l’économiste Ndongo Samba Sylla s’est offert une charge argumentée contre les prescriptions du Fonds monétaire international. Selon lui, les programmes d’ajustement que le FMI impose au Sénégal et aux pays africains endettés reposent sur des fondements théoriques erronés et produisent des effets économiques et sociaux contraires aux objectifs affichés.

 

Une approche macroéconomique incohérente

 

Le premier reproche de Ndongo Samba Sylla est d’ordre théorique. Les programmes du FMI ignorent, selon lui, une distinction pourtant fondamentale. C’est celle entre dette en monnaie nationale et dette en monnaie étrangère. Or cette distinction change tout. Un pays qui s’endette dans sa propre monnaie conserve une souveraineté financière réelle, sa banque centrale peut intervenir en dernier ressort et le risque de défaut est structurellement limité. Le Japon, avec une dette dépassant 230 % de son PIB, en est l’illustration la plus connue selon l’économiste. En effet, il n’a jamais fait défaut, précisément parce qu’il s’endette en yens.

 

Le Sénégal, lui, s’endette en dollars et en euros. Il ne contrôle pas les monnaies qu’il doit rembourser. Il est donc exposé en permanence à un double risque : celui du refinancement consistant à trouver de nouveaux créanciers pour rembourser les anciens dans des conditions acceptables et celui de l’insolvabilité pure. Appliquer au Sénégal les mêmes règles budgétaires qu’à des pays qui empruntent dans leur propre monnaie relève, pour Ndongo Samba Sylla, d’une incohérence analytique majeure.

 

Des règles arbitraires déconnectées des réalités

 

Les critères de convergence imposés dans le cadre des programmes du FMI notamment le déficit budgétaire limité à 3 % du PIB, la dette publique plafonnée à 70 %, n’ont, selon l’économiste, aucun fondement théorique ou empirique solide. Ils ont été construits pour des économies dont les structures productives, les niveaux de développement et les régimes monétaires sont radicalement différents de ceux des pays africains. Les appliquer mécaniquement au Sénégal revient à ignorer les besoins élémentaires de populations dont les droits fondamentaux, comme l’éducation, la santé, l’infrastructure ne sont pas encore garantis.

 

Ndongo Samba Sylla va plus loin en considérant que dans les pays pauvres, dégager des excédents budgétaires sous la pression du FMI devrait être considéré comme irresponsable. Car un surplus budgétaire signifie concrètement que l’État retire du pouvoir d’achat au reste de l’économie au moment même où les besoins des populations ne sont pas satisfaits.

 

L’austérité : une thérapie qui appauvrit sans guérir

 

C’est sur la question de l’austérité que Ndongo Samba Sylla se montre le plus tranchant. La cure classique prescrite par le FMI (compression des dépenses publiques, réduction des transferts sociaux, hausses fiscales), est, selon son analyse, une impasse macroéconomique. À l’en croire, comprimer les dépenses intérieures n’a aucun effet sur la génération de devises étrangères, qui est pourtant le problème central d’un pays endetté en monnaie étrangère. Cela appauvrit l’économie nationale, réduit la demande intérieure et affaiblit les capacités productives sans résoudre d’un iota la contrainte extérieure.

 

Pour qualifier certaines de ces politiques, il reprend une expression que d’autres économistes utilisent désormais : « malfaisance macroéconomique ». Une expression qui traduit l’idée que ces prescriptions ne sont pas seulement inefficaces, mais activement nuisibles aux économies auxquelles elles sont appliquées, estime Ndongo qui souligne parallèlement un silence persistant dans les diagnostics du FMI : celui des flux financiers privés sortant d’Afrique. 

 

Dans plusieurs pays du continent, les dividendes et profits rapatriés à l’étranger par des multinationales dépassent en volume les montants consacrés au service de la dette souveraine. Or le FMI, dans ses analyses et ses programmes, traite quasi exclusivement de la dette publique et des dépenses de l’État, laissant dans l’ombre cette hémorragie financière privée qui contribue pourtant directement à la pénurie de devises.

Le problème de l’endettement est donc inséparable, selon lui, de celui du contrôle des ressources naturelles et de la captation des revenus qu’elles génèrent. Des contre-exemples existent et méritent d’être étudiés. C’est notamment le cas du Botswana et de la Bolivie qui ont su limiter leur dépendance à l’endettement extérieur grâce à un contrôle stratégique de leurs ressources. Le Ghana, poursuit-il, a récemment centralisé ses recettes aurifères, ce qui lui a permis de reconstituer ses réserves de change et de stabiliser sa monnaie sans passer par une cure d’austérité.

 

Des alternatives au modèle du FMI

 

Ndongo Samba Sylla esquisse une feuille de route alternative. À court terme, il faut suspendre le remboursement des dettes jugées illégales, diligenter des enquêtes pour établir les responsabilités et conduire un audit complet de la dette. À moyen et long terme, il rappelle la nécessité de renforcer le contrôle national sur les ressources naturelles, d’instaurer une souveraineté monétaire effective, de développer des banques publiques de développement capables de financer l’économie réelle et de mettre en place une politique de crédit orientée vers les secteurs productifs comme l’agriculture, l’élevage, la pêche et l’industrie.

 

Sur ce dernier point, il insiste sur les financements accordés aux secteurs productifs stratégiques et qui restent aujourd’hui dérisoires. Sans une politique de crédit ambitieuse dirigée vers l’économie réelle, aucune transformation industrielle durable ne sera possible. Et « le Sénégal restera captif d’un modèle qui le condamne à s’endetter pour survivre », prévient-il. Toute solution qui maintient le cadre actuel de dépendance extérieure et d’absence de souveraineté monétaire, conclut Ndongo Samba Sylla, ne sera qu’un replâtrage provisoire. Face au FMI, l’heure n’est plus aux aménagements à la marge. Selon lui, « elle est à la rupture structurelle. »

Mardi 12 Mai 2026
Dakaractu



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