Entretien : "Sur la gestion de la Covid-19, nous avons raté la bataille stratégique (...) La réalité sur la supposée vente d’équipements médicaux aux cliniques privées... (Dr Serigne Falilou Samb, SG de l'Association des cliniques Privées du Sénégal)

Une lutte sanitaire qui n'est pas encore gagnée, des efforts dans la mise en place de stratégies, une prise en compte de plusieurs facteurs sociaux, tels sont les principaux arguments avancés par le Docteur Serigne Fallou Samb, secrétaire général de l'association des cliniques privées du Sénégal, dans le cadre de la riposte contre la Covid-19.
Dans un entretien avec Dakaractu sur la situation de la pandémie, la prise en charge et surtout sur cette affaire de supposée vente de matériel médical aux cliniques privées, le membre de l'ordre des médecins du Sénégal nous livre ses impressions. Entretien...


Dakaractu - Comment analysez-vous cette troisième vague meurtrière?
 
En réalité, c'était prévisible. Quand on parle de première, deuxième vague, et aussi avec tout ce qui s'est passé en Inde, je pense que l’État devrait bien être en état de veiller à une meilleure prise en charge de cette vague. Malheureusement, on avait remarqué un relâchement il y'a quelques temps. C'est pour cette raison que nous avons été surpris en quelque sorte face à cette vague.
 
Dakaractuc- Est-ce qu'il était envisageable de prévenir une telle arrivée d'un variant si dangereux?
 
Vous savez, le virus se déplace par les moyens de transport. À un certain moment, les aéroports étaient ouverts, les gens voyageaient comme ils veulent etc... Donc il était envisageable d'attendre l'arrivée de cette troisième vague. Mais ce qui a fait défaut c'est qu'on était pas en veille. Les gens ont commencé à se dire que le virus a diminué son allure etc, donc l'erreur vient de ce relâchement qui vient aussi bien du côté de l'autorité que des populations. On a été surpris de cette troisième vague. On était, dès le début en guerre contre le coronavirus, mais on a perdu pas mal de batailles : celle de la communication et celle de la stratégie. Il faut savoir qu'en cas d'épidémie, l'importance est l'état de veille, il doit etre permanent pour prévenir et détecter éventuellement des surprises. Ce qui n'a pas été le cas, d'où cette situation assez inquiétante.
 
Dakaractu - Est-ce que la situation économique ne nous avait pas imposé une attitude similaire à un relâchement?
 
Le relâchement nous a été fatal. En réalité, ce qui est arrivé au Sénégal l'est aussi pour les autres pays à travers le monde. Il se posait bien cette question de l'économie. Cependant, il faut savoir que le virus est dangereux. C'est un virus qui doit être pris en compte de manière multidimensionnelle. Il y a la dimension médicale, la dimension sociale et celle économique. En un certain moment, l'économie avait été privilégiée au détriment d'autres facteurs. Ce qui est normal. Mais l'erreur, c'est l'absence de veille.
 
Dakaractu - Comment analysez-vous ce débordements dans les CTE, surtout avec les cas graves?
 
Actuellement, les structures sanitaires sont au bord du gouffre. Cette semaine est une semaine cruciale. Nous sommes à 15 jours de la Tabaski qui correspond à cette période d'incubation du virus. Nous avons deux grands foyers, Dakar et Thiès. Mais, les gens doivent s'attendre à une explosion de cas dans les autres régions parce que la Tabaski a entraîné un brassage entre les populations.  Ce qu'il faut c'est la mise en place de stratégies et que l'autorité prennent de grandes décisions pour une gestion répondant au contexte. Donc si nous restons sans actions concrètes, nous risquons de voir les autres régions avec des centres de santé submergés.
 
Dakaractu -  Par rapport aux cas graves, Docteur, en avez-vous dans vos cliniques?
 
En fait, nous avons créé un cadre de concertation des médecins du privé. En réalité, il faut savoir que nous n'avons pas été outillés, ni humainement, ni financièrement, ni matériellement. Il y'a à notre niveau, 3 à 4 cliniques qui disposent de lits de réanimation à Dakar. Nous ne pouvons pas dépasser le cadre du diagnostic et du référencement. Si on se met donc dans la prise en charge, je pense que cela va etre problématique pour les malades. En réalité, dès le début de la riposte, les médecins du privé ont été oubliés dans l'équipement, l'accompagnement dans cette riposte. Nous l'avons toujours dit. Actuellement, on est très limité dans la prise en charge. Pour la prise en charge d'un cas grave, les privés sont complètement désarmés.
 
Dakaractu - Comment analysez-vous les révélations faites sur les supposées ventes de matériel médical vendus aux cliniques privées?
 
Je pense que ce sont des allégations excessives. cela ne correspond pas à la réalité. Je pense même que ces genres de sujets ne doivent pas nous retarder car, dans cette situation sanitaire, il nous faut orienter le débat vers la prise en charge des cas, l'urgence et les stratégies à développer et comment trouver un consensus du secteur médical pour faire face à la crise. Je pense même que l'autorité judiciaire devrait s'autosaisir et ouvrir une enquête. Je pense que ce genre de sujet, à la limite, ne fait que nous divertir. Le ministère devrait créer un consensus national et revoir la stratégie de prise en charge et se débarrasser de cette stratégie visant à se concentrer uniquement sur les CTE. Il nous faut adapter les stratégies au contexte. Le sénégalais qui est dans le sauve qui peut, mérite autre chose que ce genre de débat. 
 
Dakaractuc- Que pensez-vous du déni de la maladie toujours d'actualité surtout avec la vaccination?
 
On est en guerre. Je l'ai dit au début de notre entretien. Nous avons perdu deux grandes batailles : celle de la communication et de la stratégie. Dès le début de la pandémie, on a eu une communication inappropriée. D'abord c'est avec la stigmatisation (même quand les gens mourraient avec une probabilité d'être emporté par la Covid-19, le gens refusaient de voir la réalité en face). En plus, sur le plan de la vaccination, il est difficile de convaincre quelqu'un qui ne croit pas en la maladie à se faire vacciner. Nous avons fait de cette Covid-19 une prise en charge exclusivement médicale, alors qu'il y a d'autres segments à prendre en compte comme les sociologues, les anthropologues, etc... On a beaucoup à refaire sur la communication. Il faut intégrer toutes les autres couches pour une communication stratégique. Nous sommes en face d'une maladie virale qui demande d'énormes efforts. Je pense que dans ce cas, nous devons mettre en place un comité scientifique composé de virologues, d'infectiologues, des gens de la santé publique, de sociologues, de paramédicaux etc... C'est ce comité scientifique qui va donner la conduite à tenir face à cette maladie.
 
Dakaractu - Comment concevez-vous la campagne nationale de vaccination?
 
La couverture vaccinale est importante dans cette riposte. Pour avoir une bonne immunité vaccinale complète, il faut vacciner au minimum entre 8 et 9 millions de sénégalais. Il y'a des efforts à faire. Cependant, il faut rappeler que nous devons avoir une souveraineté vaccinale. La vaccination est une bonne stratégie, mais il faut insister sur la communication pour que les gens sachent que le respect des mesures barrières est très important dans la prévention. C'est vrai que le vaccin prévient les formes graves, immunisées, mais il n'empêche pas d'avoir la Covid-19. Pour atteindre une couverture vaccinale, il nous faut plusieurs milliards. C'est pourquoi, je profite de cet entretien  pour inviter les sénégalais à plus de responsabilité, à être conscient du danger et à mettre à l'aise le gouvernement en renforçant  la prévention.
Mardi 3 Août 2021



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