Le divorce politique entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko n’est plus une rumeur de couloirs. Il est devenu une guerre ouverte. Une guerre de pouvoir, de symboles, de textes, de réseaux et de légitimités. Le Sénégal, qui avait vu naître en 2024 un tandem présenté comme indissociable, découvre aujourd’hui les fissures profondes d’une alliance bâtie dans l’opposition, mais éprouvée par l’exercice du pouvoir.
D’un côté, Bassirou Diomaye Faye, président de la République, chef de l’État, détenteur de la légitimité présidentielle et des leviers administratifs. De l’autre, Ousmane Sonko, ancien Premier ministre, président de l’Assemblée nationale, chef de PASTEF et figure tutélaire du mouvement qui a porté l’alternance. Entre les deux, il ne s’agit plus seulement de divergences stratégiques. Il s’agit d’une bataille pour savoir qui commande réellement la majorité, qui contrôle l’agenda national et qui peut parler au nom du peuple ayant porté le changement.
Le conflit est brutal parce qu’il oppose deux pouvoirs issus du même camp. Il est dangereux parce qu’il installe deux centres de commandement au sommet de l’État. Il est historique parce qu’il oblige les institutions sénégalaises à absorber une crise née non pas d’une alternance entre pouvoir et opposition, mais d’une fracture interne au bloc victorieux.
Le piège du duo : une victoire à deux têtes devenue ingouvernable
La formule “Diomaye moy Sonko” avait été un formidable outil de mobilisation politique. Elle permettait de transformer une contrainte politique en force électorale. Elle disait aux militants que l’un et l’autre incarnaient le même combat, la même vision, le même projet. Mais une fois le pouvoir conquis, cette formule est devenue un piège.
Car un État ne se dirige pas durablement avec deux centres de gravité. La campagne pouvait supporter l’ambiguïté. Le pouvoir, lui, ne la supporte pas. Très vite, la question centrale s’est imposée : qui décide ? Le président élu au suffrage universel ou le chef du parti dont la machine militante a rendu cette élection possible ? Le chef de l’État ou l’homme qui conserve l’adhésion affective et idéologique d’une grande partie de la base ?
C’est cette contradiction que le limogeage d’Ousmane Sonko de son poste de Premier ministre, le vendredi 22 mai 2026, a fait exploser. Ce jour-là, Bassirou Diomaye Faye ne se contente pas de changer de chef du gouvernement. Il met fin à une architecture politique hybride dans laquelle Sonko était à la fois l’allié, le protecteur, le stratège, le contrepoids et parfois l’ombre portée du président.
Le limogeage a été vécu par les partisans de Sonko comme une rupture de pacte. Pour le camp présidentiel, il s’agissait au contraire d’un acte d’autorité, d’une reprise en main nécessaire après des mois de tensions autour de la gestion de l’État, du contrôle des fonds politiques, de la dette publique et de l’orientation économique du régime.
En vérité, ce départ de la Primature acte une chose : le duo était devenu impossible.
Le choix Ahmadou Al Aminou Lô : le signal technocratique contre la ligne militante
La nomination d’Ahmadou Al Aminou Lô à la Primature, le 25 mai 2026, donne une signification politique claire au limogeage de Sonko. Le président Bassirou Diomaye Faye remplace un chef politique, tribun populaire et chef de parti, par un profil technocratique. Ce choix n’est pas neutre. Il traduit une volonté de déplacer le centre du pouvoir gouvernemental du parti vers l’administration, du militantisme vers la gestion, de la rupture verbale vers le pilotage institutionnel.
C’est précisément ce que PASTEF semble refuser. Pour le parti de Sonko, l’arrivée d’un technocrate à la tête du gouvernement peut être interprétée comme le début d’une normalisation du régime. Autrement dit, le retour d’une logique d’État classique, prudente, négociatrice, soumise aux contraintes financières, aux partenaires internationaux et aux équilibres administratifs.
Le camp Sonko y voit un risque de dilution du projet initial. Le camp Diomaye y voit une preuve de maturité gouvernementale. La fracture idéologique est là : faut-il gouverner en prolongeant l’esprit de combat de l’opposition ou faut-il gouverner en assumant les contraintes de l’État ?
Cette question est au cœur de la guerre actuelle.
Sonko à l’Assemblée nationale : l’évincé devient contre-pouvoir
La réponse de Sonko à son éviction est fulgurante. Quelques jours seulement après son départ de la Primature, il est élu président de l’Assemblée nationale le 26 mai 2026. Ce repositionnement est politiquement redoutable. Sonko quitte l’exécutif, mais il ne quitte pas le pouvoir. Il change simplement de terrain.
À la Primature, il était sous l’autorité du président. À l’Assemblée nationale, il devient le chef d’une institution constitutionnelle, adossé à une majorité parlementaire largement contrôlée par son parti. Il passe du statut de collaborateur institutionnel du chef de l’État à celui de contre-pouvoir potentiel.
C’est là que la crise prend une dimension explosive. Le président conserve l’appareil d’État, l’administration, les nominations, la diplomatie, les forces de sécurité et la capacité d’initiative politique. Sonko conserve le parti, la majorité parlementaire, la pression militante, la parole de rupture et le pouvoir de bloquer ou d’encadrer l’action gouvernementale.
Le Sénégal entre alors dans une cohabitation de combat, non prévue politiquement, mais imposée par la rupture entre les deux têtes du régime.
Les “Ndogou” du Palais : quand le symbole devient arme de déstabilisation
Bien avant le choc du limogeage, le Palais avait commencé à tester les lignes de loyauté à l’intérieur de PASTEF. L’épisode des invitations ciblées de députés du parti à un “Ndogou” présidentiel en est l’une des illustrations les plus révélatrices.
En apparence, il s’agissait d’un moment de convivialité. En réalité, dans un contexte de tension interne, ce geste a été interprété comme une manœuvre politique : parler directement aux députés PASTEF, contourner la direction du parti et installer l’idée que le président peut créer sa propre relation avec les élus issus de la majorité.
Cette stratégie touche un nerf sensible. PASTEF n’est pas seulement un parti électoral. C’est une organisation bâtie sur la discipline, la verticalité politique et la centralité de la figure de Sonko. Toute tentative de dialogue direct avec les élus peut donc être perçue comme une volonté de fissurer le bloc.
Le “Ndogou” devient ainsi un outil de guerre psychologique. Le Palais teste les fidélités. L’Assemblée observe. Le parti soupçonne. Les députés deviennent des cibles politiques. Dans cette séquence, chaque invitation, chaque absence, chaque poignée de main, chaque photo officielle peut être lue comme un message.
La rupture n’est pas seulement institutionnelle. Elle est aussi émotionnelle et militante.
La réforme constitutionnelle : le cœur nucléaire de la confrontation
Le véritable point d’explosion reste la révision constitutionnelle adoptée le 29 juin 2026. Pour le camp Sonko, cette réforme est l’aboutissement d’un long processus né du dialogue politique, travaillé par des juristes, repris par des commissions, affiné pendant des mois et conforme aux engagements pris devant les Sénégalais.
Pour le camp Diomaye, elle apparaît comme une tentative de rééquilibrage brutal des pouvoirs au détriment de la présidence de la République. En clair, l’Assemblée nationale, dirigée par Sonko et dominée par PASTEF, chercherait à encadrer, réduire ou transférer une partie des pouvoirs exécutifs majeurs vers le Parlement.
C’est ici que le conflit devient quasiment existentiel. Si la réforme passe dans les termes voulus par PASTEF, Sonko peut transformer sa majorité parlementaire en outil de contrôle direct de l’exécutif. Si elle est bloquée, Diomaye conserve l’avantage institutionnel de la fonction présidentielle.
La bataille de la Constitution est donc une bataille pour le commandement réel du pays. Ce n’est pas un débat technique. C’est une guerre d’architecture du pouvoir.
Le 28 juin : la coalition Diomaye Président crie à la “forfaiture”
La conférence de presse de la coalition Diomaye Président, le 28 juin 2026, marque l’entrée officielle du camp présidentiel dans une logique de confrontation assumée. En dénonçant une “forfaiture” et en appelant le chef de l’État à contourner le Parlement par un référendum, les responsables proches de Bassirou Diomaye Faye choisissent une ligne dure.
Le terme “forfaiture” n’est pas choisi au hasard. Il vise à délégitimer l’action de l’Assemblée nationale avant même le vote. Il suggère que la majorité parlementaire ne serait pas simplement en train d’exercer ses prérogatives, mais qu’elle chercherait à détourner l’esprit des institutions pour affaiblir le président.
La coalition Diomaye Président tente ainsi de retourner l’argument démocratique contre PASTEF. Puisque l’Assemblée est contrôlée par le parti de Sonko, il faudrait, selon cette lecture, redonner la parole au peuple par référendum. Le camp présidentiel oppose alors la légitimité directe du suffrage populaire à la mécanique parlementaire.
C’est une bataille de légitimité : Sonko dit “l’Assemblée représente le peuple”, Diomaye répond “le peuple doit trancher directement”.
Le 29 juin : PASTEF passe en force à l’Assemblée
Le 29 juin 2026, la majorité parlementaire PASTEF adopte la révision constitutionnelle. Le vote est perçu par le camp présidentiel comme un passage en force. Pour PASTEF, il s’agit au contraire d’un acte de souveraineté parlementaire.
Ce vote est un tournant parce qu’il montre que Sonko peut mobiliser sa majorité contre les préférences du président. L’Assemblée refuse les amendements clés de l’exécutif. Elle cesse d’être une chambre d’accompagnement du pouvoir présidentiel. Elle devient un instrument d’affirmation politique autonome.
C’est précisément ce que redoute le camp Diomaye : une Assemblée nationale transformée en forteresse sonkiste, capable de dicter son agenda, de bloquer le budget, de contrôler les financements internationaux et d’imposer une lecture radicale du projet initial.
À partir de ce moment, le président ne peut plus compter sur une majorité docile. Il doit gouverner face à une majorité parlementaire politiquement hostile, même si elle est issue du même camp historique.
La charge de Sonko : “S’il y a tripatouillage, ça vient du président”
La déclaration d’Ousmane Sonko le jour du vote est l’un des moments les plus violents de cette séquence politique. Sonko ne se contente pas de défendre la réforme. Il accuse directement le président de la République d’avoir tenté de trier les dispositions constitutionnelles selon ses intérêts personnels.
Son argumentaire est construit. Il rappelle d’abord que le dialogue politique a eu lieu. Il affirme que la quasi-totalité des dispositions de la réforme en est issue. Il évoque le rapport remis au président, le comité technique composé de juristes, les mois de travail, les réunions au Petit Palais, y compris pendant le Ramadan. Il insiste même sur un détail humain : les repas qu’il dit avoir fournis chaque nuit aux membres du comité.
Ce récit a une fonction politique précise : démonter l’idée d’une réforme improvisée ou tombée du ciel. Sonko veut prouver que le texte est le produit d’un long processus validé, connu et suivi par le président lui-même.
Puis vient l’accusation centrale. Selon Sonko, le président aurait pris les textes, examiné article par article ce qui l’arrangeait ou non, notamment sur la déclaration de patrimoine à la sortie ou la possibilité d’être président de parti. En d’autres termes, il accuse Bassirou Diomaye Faye de vouloir aménager la Constitution en fonction de son confort politique.
Cette charge est d’une extrême gravité. Elle vise à fragiliser moralement le président. Elle suggère que celui qui prétend défendre les institutions chercherait en réalité à préserver ses propres marges de manœuvre.
Dans la bouche de Sonko, la Constitution n’appartient pas à Bassirou Diomaye Faye. Elle appartient au peuple et à ses représentants. Cette formule installe une ligne de fracture majeure : le président est présenté non plus comme le garant du projet, mais comme celui qui veut en contrôler ou en édulcorer la portée.
Le Conseil constitutionnel : Diomaye dégaine l’arme juridique
Le 6 juillet 2026, le président Bassirou Diomaye Faye saisit officiellement le Conseil constitutionnel contre la loi n°18/2026 adoptée par l’Assemblée nationale. Le recours, enregistré sous le numéro 6/C/26, conteste la procédure de révision constitutionnelle. L’affaire doit être examinée en urgence dans un délai de huit jours.
Cette saisine est une riposte calculée. Le président ne se contente pas de dénoncer politiquement la réforme. Il bloque juridiquement son processus de promulgation et oblige les “Sages” à arbitrer une crise devenue institutionnelle.
Pour Diomaye, c’est une façon de reprendre l’initiative. Face à une Assemblée verrouillée par PASTEF, il déplace le combat vers le Conseil constitutionnel. Il se place dans la posture du gardien de la procédure, de la légalité et de la stabilité institutionnelle.
Mais cette manœuvre comporte aussi un risque. Si le Conseil constitutionnel valide la procédure parlementaire, Sonko pourra crier victoire et présenter le président comme celui qui a tenté, en vain, de confisquer la volonté de la représentation nationale. Si le Conseil donne raison au président, Diomaye pourra accuser PASTEF d’avoir voulu tordre les règles pour s’octroyer de nouveaux pouvoirs.
Dans les deux cas, le Conseil constitutionnel devient le premier arbitre d’une guerre qui pourrait ensuite se déplacer vers le peuple par référendum.
Le référendum : l’arme populaire pour contourner l’Assemblée
Le recours au référendum est l’une des cartes les plus puissantes du président. En l’annonçant sans fixer immédiatement de date, Bassirou Diomaye Faye ouvre une séquence stratégique. Il gagne du temps, bloque l’élan parlementaire de PASTEF et prépare une bataille d’opinion.
Ce référendum peut devenir un plébiscite pour ou contre la ligne Sonko. Officiellement, il s’agira de demander au peuple de trancher une réforme institutionnelle. Politiquement, il s’agira de savoir si les Sénégalais suivent le président de la République ou le chef de PASTEF.
La manœuvre est habile. Elle permet à Diomaye de contourner une Assemblée hostile et de replacer le débat dans l’espace national. Mais elle est aussi dangereuse. Si le peuple désavoue le président, son autorité politique serait gravement affaiblie. Si le peuple désavoue PASTEF, Sonko perdrait une partie de son aura de dépositaire incontestable du projet.
Le référendum devient donc une arme à double tranchant. Il peut sauver le président. Il peut aussi l’exposer.
Les 306 maires au Palais : opération séduction ou démonstration de force ?
L’audience accordée par Bassirou Diomaye Faye à 306 maires au Palais de la République début juillet 2026 est un acte politique majeur. Elle ne peut pas être réduite à une simple rencontre institutionnelle. Dans le contexte actuel, recevoir massivement des élus locaux revient à poser les fondations territoriales d’un futur parti présidentiel.
Le chef de l’État sait que la bataille de 2027 se jouera dans les communes et les départements. Il sait aussi que PASTEF dispose d’une force militante réelle, mais pas forcément d’un contrôle absolu sur tous les élus locaux. En tendant la main aux maires, Diomaye cherche à construire une majorité territoriale parallèle à la majorité parlementaire de Sonko.
C’est une stratégie de contournement. Puisqu’il ne contrôle pas PASTEF, il construit autour. Puisqu’il ne contrôle pas l’Assemblée, il investit les collectivités. Puisqu’il ne peut pas encore imposer sa ligne au parti, il prépare une autre machine politique.
Pour Sonko, cette démarche peut être lue comme une tentative de débauchage institutionnel. Pour Diomaye, elle peut être présentée comme un rassemblement nécessaire autour de l’État. Mais au fond, l’objectif est clair : préparer les locales de 2027 et empêcher PASTEF de verrouiller le terrain.
La création du parti présidentiel : Diomaye coupe le cordon avec PASTEF
La préparation d’un parti présidentiel marque une rupture décisive. Bassirou Diomaye Faye ne veut plus dépendre de l’appareil PASTEF pour exister politiquement. Il veut sa propre formation, ses propres responsables, ses propres élus, sa propre base.
Ce projet est politiquement logique, mais explosif. Logique, parce qu’un président sans parti propre est vulnérable face à un chef de parti majoritaire. Explosif, parce que la création d’un parti présidentiel est immédiatement interprétée par PASTEF comme une tentative de siphonnage, voire comme une trahison.
Aminata Touré, chargée de conduire cette dynamique, devient l’une des pièces centrales de cette recomposition. Autour d’elle, le camp présidentiel cherche à fédérer les responsables de la coalition Diomaye Président, les élus locaux, les cadres frustrés de PASTEF, les technocrates et les militants qui estiment que Sonko monopolise le projet.
Cette bataille est celle de l’héritage. Diomaye veut dire : “Je suis le président élu, donc je porte le projet.” Sonko répond : “Je suis le chef du parti qui a construit le projet, donc je le protège contre les renoncements.”
Les nominations : l’autre bataille silencieuse
La confrontation ne se joue pas seulement dans les discours. Elle se joue aussi dans les nominations. En plaçant des cadres, des techniciens, des responsables issus de la base ou de la périphérie de PASTEF à des postes de directeurs généraux ou de présidents de conseils d’administration, le président construit des fidélités.
C’est une mécanique classique du pouvoir, mais dans le contexte actuel, elle prend une signification particulière. Chaque nomination peut créer une dette politique envers le chef de l’État. Chaque promotion peut éloigner un cadre de la discipline stricte du parti. Chaque responsabilité administrative peut transformer un militant en gestionnaire, donc en acteur plus sensible à la logique présidentielle qu’à la ligne partisane.
Cette stratégie peut permettre à Diomaye d’affaiblir progressivement l’emprise de Sonko sur certaines couches du mouvement. Mais elle peut aussi alimenter le discours de PASTEF sur la récupération, l’opportunisme et l’utilisation de l’État pour casser le parti.
La guerre se joue donc aussi dans les bureaux, les décrets, les conseils d’administration et les directions nationales.
PASTEF brandit l’arme budgétaire
Face à l’exécutif, PASTEF dispose d’une arme redoutable : le budget. Une majorité parlementaire hostile peut ralentir l’action du gouvernement, imposer un contrôle strict des politiques publiques, exiger des comptes sur la dette, les fonds politiques, les financements internationaux et la transparence financière.
Le parti de Sonko peut donc transformer l’Assemblée nationale en machine de pression. Refus d’amendements, convocations, commissions, blocage de financements, menaces sur l’adoption du budget : tous ces instruments peuvent devenir des armes politiques.
C’est là que le bras de fer peut devenir dangereux pour le fonctionnement de l’État. Si PASTEF pousse trop loin la logique de blocage, il peut être accusé de paralyser le pays pour défendre son chef. Si Diomaye contourne trop brutalement l’Assemblée, il peut être accusé de dérive présidentialiste.
Entre les deux, le citoyen risque de voir les institutions se transformer en champ de bataille permanent.
La communication de la “trahison” contre celle du “vrai projet”
La guerre des récits est désormais centrale. PASTEF installe l’idée que Bassirou Diomaye Faye aurait trahi le projet de rupture. Le président serait passé du côté des technocrates, des compromis institutionnels, des partenaires financiers et des logiques classiques de l’État. Ce récit est puissant parce qu’il parle à la base militante, qui a été mobilisée pendant des années contre le “système”.
Le camp présidentiel répond par un autre récit : celui du “vrai projet”. Selon cette ligne, le projet ne serait pas la propriété d’un homme, ni même d’un parti. Il serait une ambition nationale fondée sur l’éthique, le travail, la souveraineté, la stabilité et la transformation responsable de l’État.
Dans cette bataille, chaque camp accuse l’autre de déviation. Sonko accuse Diomaye de renoncement. Diomaye accuse implicitement Sonko de confiscation. PASTEF parle de fidélité. Le Palais parle de responsabilité. Les militants parlent de trahison. Les institutions parlent de procédure.
Cette guerre de communication sera décisive, car elle déterminera la perception populaire du conflit.
Les déçus de PASTEF : une réserve politique pour Diomaye
Le camp présidentiel cherche aussi à exploiter les frustrations internes à PASTEF. Des figures historiques ou anciens responsables, à l’image d’Aldiouma Sow, ont publiquement critiqué la posture d’Ousmane Sonko. Ces prises de position sont immédiatement valorisées par les proches du président, qui y voient la preuve que le parti n’est pas monolithique.
L’objectif est clair : fissurer le récit d’un PASTEF uni derrière Sonko. Le camp Diomaye veut montrer qu’il existe des militants et des cadres qui rejettent une direction jugée trop personnelle, trop verticale ou trop messianique. Il veut capter ceux qui se disent fidèles aux valeurs de 2024, mais pas nécessairement à l’autorité exclusive de Sonko.
C’est une bataille de débauchage idéologique avant d’être une bataille de débauchage politique. Il ne s’agit pas seulement de prendre des responsables. Il s’agit de leur offrir une justification morale : quitter Sonko, ce ne serait pas trahir le projet, ce serait le sauver.
La vente des cartes PASTEF : démonstration de force ou opération de communication ?
PASTEF, de son côté, affiche une mobilisation financière et militante autour de la vente de ses cartes de membres. Le message envoyé est simple : le parti reste vivant, puissant, organisé et capable de financer son combat par sa base.
Le camp présidentiel tente de minimiser cette opération, la présentant comme une stratégie de communication destinée à masquer une hémorragie militante vers la future formation de Diomaye. Certains proches du président parlent même de “suicide politique”, estimant que PASTEF se replie sur sa base dure au moment où il devrait élargir son audience.
Mais il serait imprudent de sous-estimer cette démonstration. La carte de membre n’est pas seulement une cotisation. Elle est un acte d’appartenance. Dans une période de rupture, acheter une carte PASTEF peut devenir un geste politique de fidélité à Sonko.
Là encore, la bataille est symbolique. Diomaye cherche des élus, des cadres et des maires. Sonko cherche à prouver qu’il garde le peuple militant.
Les locales de 2027 : première grande bataille électorale du divorce
Les élections municipales et départementales de 2027 seront le premier véritable crash-test de cette guerre. Pour PASTEF, elles devront démontrer que le parti reste la principale force territoriale du changement. Pour le camp présidentiel, elles seront l’occasion de donner une réalité électorale au futur parti de Diomaye.
Ces locales seront bien plus qu’un scrutin de proximité. Elles seront un référendum politique indirect sur le divorce Diomaye-Sonko. Dans chaque commune, dans chaque département, les électeurs devront choisir entre des listes proches de PASTEF et des listes proches du président. Le résultat dira qui contrôle réellement la base.
Sonko a intérêt à nationaliser ces élections pour en faire une sanction contre le président. Diomaye a intérêt à les territorialiser pour séduire les élus, les notables, les acteurs locaux et les électeurs plus sensibles aux réalisations concrètes qu’aux slogans militants.
La “première mi-temps” de 2027 sera donc capitale. Celui qui la remportera prendra une option sérieuse sur la recomposition politique nationale.
Une Assemblée devenue bunker politique
L’Assemblée nationale, sous la présidence d’Ousmane Sonko, n’est plus seulement un lieu de débat législatif. Elle devient le bunker institutionnel de PASTEF. C’est là que le parti peut résister au président, imposer ses textes, contrôler l’exécutif, bloquer certaines décisions et maintenir une pression permanente.
Cette situation rompt avec l’habitude sénégalaise d’Assemblées majoritairement alignées sur le président de la République. Pour la première fois depuis longtemps, le chef de l’État peut se retrouver face à une majorité issue de son propre camp politique, mais décidée à ne pas lui obéir.
C’est une anomalie politique, mais aussi une épreuve démocratique. Si les institutions tiennent, cette crise peut renforcer la culture du contre-pouvoir. Si elles cèdent à la logique de guerre totale, elle peut produire un blocage dangereux.
Diomaye face à son dilemme : présider ou combattre
Bassirou Diomaye Faye est confronté à un dilemme redoutable. S’il se montre trop conciliant avec PASTEF, il risque d’apparaître comme un président sous tutelle.
Il doit donc construire une ligne étroite : défendre l’autorité présidentielle sans apparaître comme un restaurateur de l’ancien système ; bâtir son parti sans donner l’impression de casser PASTEF ; gouverner avec des technocrates sans perdre le langage de la rupture ; dialoguer avec les partenaires financiers sans être accusé de capitulation.
C’est cette ligne qui déterminera sa survie politique.
Sonko face à son risque : incarner le projet ou l’enfermer
Ousmane Sonko, lui aussi, joue gros. Sa force est évidente : il conserve une capacité de mobilisation exceptionnelle, une autorité sur PASTEF et une position institutionnelle stratégique à l’Assemblée nationale. Mais son risque est également réel.
S’il pousse trop loin la confrontation, il peut être accusé de vouloir gouverner sans être président. S’il bloque l’action de l’exécutif, il peut être tenu responsable d’une paralysie de l’État. S’il transforme chaque désaccord en procès de trahison, il peut enfermer PASTEF dans une logique de radicalité permanente.
Sonko doit donc démontrer qu’il défend le projet sans apparaître comme celui qui veut confisquer la République au profit de son parti.
Trois issues possibles
La première issue est juridique. Le Conseil constitutionnel peut donner raison au président, bloquer la réforme et offrir à Diomaye une victoire institutionnelle majeure. Dans ce cas, le camp présidentiel pourra affirmer que PASTEF a voulu forcer la procédure.
La deuxième issue est parlementaire. Si la procédure est validée, Sonko sortira renforcé. Il pourra présenter l’Assemblée nationale comme le véritable lieu de restauration du projet initial et accuser le président d’avoir tenté d’empêcher la volonté populaire représentée par les députés.
La troisième issue est politique : le référendum. Si Diomaye va jusqu’au bout, le peuple sera appelé à trancher. Mais ce vote dépassera la révision constitutionnelle. Il deviendra un choix entre deux lignes, deux hommes, deux légitimités.
la République prise entre deux héritiers du même combat
Le Sénégal est entré dans une séquence de haute tension. La rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko n’est plus une affaire interne à PASTEF. Elle est devenue une crise institutionnelle majeure, une guerre de succession autour du projet de 2024 et une bataille anticipée pour les élections locales de 2027.
Le président veut s’émanciper de la tutelle politique de Sonko et construire sa propre majorité. Sonko veut empêcher le président de vider le projet de sa substance et de bâtir un pouvoir présidentiel autonome sur les ruines de PASTEF. Entre les deux, l’Assemblée, le Conseil constitutionnel, le référendum, les maires, les nominations et le budget sont devenus des armes.
Le plus inquiétant est peut-être là : chacun des deux camps estime défendre la démocratie contre l’autre. Diomaye se présente comme le garant de l’État et de la stabilité institutionnelle. Sonko se présente comme le gardien du projet et de la souveraineté parlementaire. Mais à force de se disputer l’héritage de 2024, les deux anciens alliés risquent d’ouvrir une crise de régime dont personne ne peut encore mesurer les conséquences.
D’un côté, Bassirou Diomaye Faye, président de la République, chef de l’État, détenteur de la légitimité présidentielle et des leviers administratifs. De l’autre, Ousmane Sonko, ancien Premier ministre, président de l’Assemblée nationale, chef de PASTEF et figure tutélaire du mouvement qui a porté l’alternance. Entre les deux, il ne s’agit plus seulement de divergences stratégiques. Il s’agit d’une bataille pour savoir qui commande réellement la majorité, qui contrôle l’agenda national et qui peut parler au nom du peuple ayant porté le changement.
Le conflit est brutal parce qu’il oppose deux pouvoirs issus du même camp. Il est dangereux parce qu’il installe deux centres de commandement au sommet de l’État. Il est historique parce qu’il oblige les institutions sénégalaises à absorber une crise née non pas d’une alternance entre pouvoir et opposition, mais d’une fracture interne au bloc victorieux.
Le piège du duo : une victoire à deux têtes devenue ingouvernable
La formule “Diomaye moy Sonko” avait été un formidable outil de mobilisation politique. Elle permettait de transformer une contrainte politique en force électorale. Elle disait aux militants que l’un et l’autre incarnaient le même combat, la même vision, le même projet. Mais une fois le pouvoir conquis, cette formule est devenue un piège.
Car un État ne se dirige pas durablement avec deux centres de gravité. La campagne pouvait supporter l’ambiguïté. Le pouvoir, lui, ne la supporte pas. Très vite, la question centrale s’est imposée : qui décide ? Le président élu au suffrage universel ou le chef du parti dont la machine militante a rendu cette élection possible ? Le chef de l’État ou l’homme qui conserve l’adhésion affective et idéologique d’une grande partie de la base ?
C’est cette contradiction que le limogeage d’Ousmane Sonko de son poste de Premier ministre, le vendredi 22 mai 2026, a fait exploser. Ce jour-là, Bassirou Diomaye Faye ne se contente pas de changer de chef du gouvernement. Il met fin à une architecture politique hybride dans laquelle Sonko était à la fois l’allié, le protecteur, le stratège, le contrepoids et parfois l’ombre portée du président.
Le limogeage a été vécu par les partisans de Sonko comme une rupture de pacte. Pour le camp présidentiel, il s’agissait au contraire d’un acte d’autorité, d’une reprise en main nécessaire après des mois de tensions autour de la gestion de l’État, du contrôle des fonds politiques, de la dette publique et de l’orientation économique du régime.
En vérité, ce départ de la Primature acte une chose : le duo était devenu impossible.
Le choix Ahmadou Al Aminou Lô : le signal technocratique contre la ligne militante
La nomination d’Ahmadou Al Aminou Lô à la Primature, le 25 mai 2026, donne une signification politique claire au limogeage de Sonko. Le président Bassirou Diomaye Faye remplace un chef politique, tribun populaire et chef de parti, par un profil technocratique. Ce choix n’est pas neutre. Il traduit une volonté de déplacer le centre du pouvoir gouvernemental du parti vers l’administration, du militantisme vers la gestion, de la rupture verbale vers le pilotage institutionnel.
C’est précisément ce que PASTEF semble refuser. Pour le parti de Sonko, l’arrivée d’un technocrate à la tête du gouvernement peut être interprétée comme le début d’une normalisation du régime. Autrement dit, le retour d’une logique d’État classique, prudente, négociatrice, soumise aux contraintes financières, aux partenaires internationaux et aux équilibres administratifs.
Le camp Sonko y voit un risque de dilution du projet initial. Le camp Diomaye y voit une preuve de maturité gouvernementale. La fracture idéologique est là : faut-il gouverner en prolongeant l’esprit de combat de l’opposition ou faut-il gouverner en assumant les contraintes de l’État ?
Cette question est au cœur de la guerre actuelle.
Sonko à l’Assemblée nationale : l’évincé devient contre-pouvoir
La réponse de Sonko à son éviction est fulgurante. Quelques jours seulement après son départ de la Primature, il est élu président de l’Assemblée nationale le 26 mai 2026. Ce repositionnement est politiquement redoutable. Sonko quitte l’exécutif, mais il ne quitte pas le pouvoir. Il change simplement de terrain.
À la Primature, il était sous l’autorité du président. À l’Assemblée nationale, il devient le chef d’une institution constitutionnelle, adossé à une majorité parlementaire largement contrôlée par son parti. Il passe du statut de collaborateur institutionnel du chef de l’État à celui de contre-pouvoir potentiel.
C’est là que la crise prend une dimension explosive. Le président conserve l’appareil d’État, l’administration, les nominations, la diplomatie, les forces de sécurité et la capacité d’initiative politique. Sonko conserve le parti, la majorité parlementaire, la pression militante, la parole de rupture et le pouvoir de bloquer ou d’encadrer l’action gouvernementale.
Le Sénégal entre alors dans une cohabitation de combat, non prévue politiquement, mais imposée par la rupture entre les deux têtes du régime.
Les “Ndogou” du Palais : quand le symbole devient arme de déstabilisation
Bien avant le choc du limogeage, le Palais avait commencé à tester les lignes de loyauté à l’intérieur de PASTEF. L’épisode des invitations ciblées de députés du parti à un “Ndogou” présidentiel en est l’une des illustrations les plus révélatrices.
En apparence, il s’agissait d’un moment de convivialité. En réalité, dans un contexte de tension interne, ce geste a été interprété comme une manœuvre politique : parler directement aux députés PASTEF, contourner la direction du parti et installer l’idée que le président peut créer sa propre relation avec les élus issus de la majorité.
Cette stratégie touche un nerf sensible. PASTEF n’est pas seulement un parti électoral. C’est une organisation bâtie sur la discipline, la verticalité politique et la centralité de la figure de Sonko. Toute tentative de dialogue direct avec les élus peut donc être perçue comme une volonté de fissurer le bloc.
Le “Ndogou” devient ainsi un outil de guerre psychologique. Le Palais teste les fidélités. L’Assemblée observe. Le parti soupçonne. Les députés deviennent des cibles politiques. Dans cette séquence, chaque invitation, chaque absence, chaque poignée de main, chaque photo officielle peut être lue comme un message.
La rupture n’est pas seulement institutionnelle. Elle est aussi émotionnelle et militante.
La réforme constitutionnelle : le cœur nucléaire de la confrontation
Le véritable point d’explosion reste la révision constitutionnelle adoptée le 29 juin 2026. Pour le camp Sonko, cette réforme est l’aboutissement d’un long processus né du dialogue politique, travaillé par des juristes, repris par des commissions, affiné pendant des mois et conforme aux engagements pris devant les Sénégalais.
Pour le camp Diomaye, elle apparaît comme une tentative de rééquilibrage brutal des pouvoirs au détriment de la présidence de la République. En clair, l’Assemblée nationale, dirigée par Sonko et dominée par PASTEF, chercherait à encadrer, réduire ou transférer une partie des pouvoirs exécutifs majeurs vers le Parlement.
C’est ici que le conflit devient quasiment existentiel. Si la réforme passe dans les termes voulus par PASTEF, Sonko peut transformer sa majorité parlementaire en outil de contrôle direct de l’exécutif. Si elle est bloquée, Diomaye conserve l’avantage institutionnel de la fonction présidentielle.
La bataille de la Constitution est donc une bataille pour le commandement réel du pays. Ce n’est pas un débat technique. C’est une guerre d’architecture du pouvoir.
Le 28 juin : la coalition Diomaye Président crie à la “forfaiture”
La conférence de presse de la coalition Diomaye Président, le 28 juin 2026, marque l’entrée officielle du camp présidentiel dans une logique de confrontation assumée. En dénonçant une “forfaiture” et en appelant le chef de l’État à contourner le Parlement par un référendum, les responsables proches de Bassirou Diomaye Faye choisissent une ligne dure.
Le terme “forfaiture” n’est pas choisi au hasard. Il vise à délégitimer l’action de l’Assemblée nationale avant même le vote. Il suggère que la majorité parlementaire ne serait pas simplement en train d’exercer ses prérogatives, mais qu’elle chercherait à détourner l’esprit des institutions pour affaiblir le président.
La coalition Diomaye Président tente ainsi de retourner l’argument démocratique contre PASTEF. Puisque l’Assemblée est contrôlée par le parti de Sonko, il faudrait, selon cette lecture, redonner la parole au peuple par référendum. Le camp présidentiel oppose alors la légitimité directe du suffrage populaire à la mécanique parlementaire.
C’est une bataille de légitimité : Sonko dit “l’Assemblée représente le peuple”, Diomaye répond “le peuple doit trancher directement”.
Le 29 juin : PASTEF passe en force à l’Assemblée
Le 29 juin 2026, la majorité parlementaire PASTEF adopte la révision constitutionnelle. Le vote est perçu par le camp présidentiel comme un passage en force. Pour PASTEF, il s’agit au contraire d’un acte de souveraineté parlementaire.
Ce vote est un tournant parce qu’il montre que Sonko peut mobiliser sa majorité contre les préférences du président. L’Assemblée refuse les amendements clés de l’exécutif. Elle cesse d’être une chambre d’accompagnement du pouvoir présidentiel. Elle devient un instrument d’affirmation politique autonome.
C’est précisément ce que redoute le camp Diomaye : une Assemblée nationale transformée en forteresse sonkiste, capable de dicter son agenda, de bloquer le budget, de contrôler les financements internationaux et d’imposer une lecture radicale du projet initial.
À partir de ce moment, le président ne peut plus compter sur une majorité docile. Il doit gouverner face à une majorité parlementaire politiquement hostile, même si elle est issue du même camp historique.
La charge de Sonko : “S’il y a tripatouillage, ça vient du président”
La déclaration d’Ousmane Sonko le jour du vote est l’un des moments les plus violents de cette séquence politique. Sonko ne se contente pas de défendre la réforme. Il accuse directement le président de la République d’avoir tenté de trier les dispositions constitutionnelles selon ses intérêts personnels.
Son argumentaire est construit. Il rappelle d’abord que le dialogue politique a eu lieu. Il affirme que la quasi-totalité des dispositions de la réforme en est issue. Il évoque le rapport remis au président, le comité technique composé de juristes, les mois de travail, les réunions au Petit Palais, y compris pendant le Ramadan. Il insiste même sur un détail humain : les repas qu’il dit avoir fournis chaque nuit aux membres du comité.
Ce récit a une fonction politique précise : démonter l’idée d’une réforme improvisée ou tombée du ciel. Sonko veut prouver que le texte est le produit d’un long processus validé, connu et suivi par le président lui-même.
Puis vient l’accusation centrale. Selon Sonko, le président aurait pris les textes, examiné article par article ce qui l’arrangeait ou non, notamment sur la déclaration de patrimoine à la sortie ou la possibilité d’être président de parti. En d’autres termes, il accuse Bassirou Diomaye Faye de vouloir aménager la Constitution en fonction de son confort politique.
Cette charge est d’une extrême gravité. Elle vise à fragiliser moralement le président. Elle suggère que celui qui prétend défendre les institutions chercherait en réalité à préserver ses propres marges de manœuvre.
Dans la bouche de Sonko, la Constitution n’appartient pas à Bassirou Diomaye Faye. Elle appartient au peuple et à ses représentants. Cette formule installe une ligne de fracture majeure : le président est présenté non plus comme le garant du projet, mais comme celui qui veut en contrôler ou en édulcorer la portée.
Le Conseil constitutionnel : Diomaye dégaine l’arme juridique
Le 6 juillet 2026, le président Bassirou Diomaye Faye saisit officiellement le Conseil constitutionnel contre la loi n°18/2026 adoptée par l’Assemblée nationale. Le recours, enregistré sous le numéro 6/C/26, conteste la procédure de révision constitutionnelle. L’affaire doit être examinée en urgence dans un délai de huit jours.
Cette saisine est une riposte calculée. Le président ne se contente pas de dénoncer politiquement la réforme. Il bloque juridiquement son processus de promulgation et oblige les “Sages” à arbitrer une crise devenue institutionnelle.
Pour Diomaye, c’est une façon de reprendre l’initiative. Face à une Assemblée verrouillée par PASTEF, il déplace le combat vers le Conseil constitutionnel. Il se place dans la posture du gardien de la procédure, de la légalité et de la stabilité institutionnelle.
Mais cette manœuvre comporte aussi un risque. Si le Conseil constitutionnel valide la procédure parlementaire, Sonko pourra crier victoire et présenter le président comme celui qui a tenté, en vain, de confisquer la volonté de la représentation nationale. Si le Conseil donne raison au président, Diomaye pourra accuser PASTEF d’avoir voulu tordre les règles pour s’octroyer de nouveaux pouvoirs.
Dans les deux cas, le Conseil constitutionnel devient le premier arbitre d’une guerre qui pourrait ensuite se déplacer vers le peuple par référendum.
Le référendum : l’arme populaire pour contourner l’Assemblée
Le recours au référendum est l’une des cartes les plus puissantes du président. En l’annonçant sans fixer immédiatement de date, Bassirou Diomaye Faye ouvre une séquence stratégique. Il gagne du temps, bloque l’élan parlementaire de PASTEF et prépare une bataille d’opinion.
Ce référendum peut devenir un plébiscite pour ou contre la ligne Sonko. Officiellement, il s’agira de demander au peuple de trancher une réforme institutionnelle. Politiquement, il s’agira de savoir si les Sénégalais suivent le président de la République ou le chef de PASTEF.
La manœuvre est habile. Elle permet à Diomaye de contourner une Assemblée hostile et de replacer le débat dans l’espace national. Mais elle est aussi dangereuse. Si le peuple désavoue le président, son autorité politique serait gravement affaiblie. Si le peuple désavoue PASTEF, Sonko perdrait une partie de son aura de dépositaire incontestable du projet.
Le référendum devient donc une arme à double tranchant. Il peut sauver le président. Il peut aussi l’exposer.
Les 306 maires au Palais : opération séduction ou démonstration de force ?
L’audience accordée par Bassirou Diomaye Faye à 306 maires au Palais de la République début juillet 2026 est un acte politique majeur. Elle ne peut pas être réduite à une simple rencontre institutionnelle. Dans le contexte actuel, recevoir massivement des élus locaux revient à poser les fondations territoriales d’un futur parti présidentiel.
Le chef de l’État sait que la bataille de 2027 se jouera dans les communes et les départements. Il sait aussi que PASTEF dispose d’une force militante réelle, mais pas forcément d’un contrôle absolu sur tous les élus locaux. En tendant la main aux maires, Diomaye cherche à construire une majorité territoriale parallèle à la majorité parlementaire de Sonko.
C’est une stratégie de contournement. Puisqu’il ne contrôle pas PASTEF, il construit autour. Puisqu’il ne contrôle pas l’Assemblée, il investit les collectivités. Puisqu’il ne peut pas encore imposer sa ligne au parti, il prépare une autre machine politique.
Pour Sonko, cette démarche peut être lue comme une tentative de débauchage institutionnel. Pour Diomaye, elle peut être présentée comme un rassemblement nécessaire autour de l’État. Mais au fond, l’objectif est clair : préparer les locales de 2027 et empêcher PASTEF de verrouiller le terrain.
La création du parti présidentiel : Diomaye coupe le cordon avec PASTEF
La préparation d’un parti présidentiel marque une rupture décisive. Bassirou Diomaye Faye ne veut plus dépendre de l’appareil PASTEF pour exister politiquement. Il veut sa propre formation, ses propres responsables, ses propres élus, sa propre base.
Ce projet est politiquement logique, mais explosif. Logique, parce qu’un président sans parti propre est vulnérable face à un chef de parti majoritaire. Explosif, parce que la création d’un parti présidentiel est immédiatement interprétée par PASTEF comme une tentative de siphonnage, voire comme une trahison.
Aminata Touré, chargée de conduire cette dynamique, devient l’une des pièces centrales de cette recomposition. Autour d’elle, le camp présidentiel cherche à fédérer les responsables de la coalition Diomaye Président, les élus locaux, les cadres frustrés de PASTEF, les technocrates et les militants qui estiment que Sonko monopolise le projet.
Cette bataille est celle de l’héritage. Diomaye veut dire : “Je suis le président élu, donc je porte le projet.” Sonko répond : “Je suis le chef du parti qui a construit le projet, donc je le protège contre les renoncements.”
Les nominations : l’autre bataille silencieuse
La confrontation ne se joue pas seulement dans les discours. Elle se joue aussi dans les nominations. En plaçant des cadres, des techniciens, des responsables issus de la base ou de la périphérie de PASTEF à des postes de directeurs généraux ou de présidents de conseils d’administration, le président construit des fidélités.
C’est une mécanique classique du pouvoir, mais dans le contexte actuel, elle prend une signification particulière. Chaque nomination peut créer une dette politique envers le chef de l’État. Chaque promotion peut éloigner un cadre de la discipline stricte du parti. Chaque responsabilité administrative peut transformer un militant en gestionnaire, donc en acteur plus sensible à la logique présidentielle qu’à la ligne partisane.
Cette stratégie peut permettre à Diomaye d’affaiblir progressivement l’emprise de Sonko sur certaines couches du mouvement. Mais elle peut aussi alimenter le discours de PASTEF sur la récupération, l’opportunisme et l’utilisation de l’État pour casser le parti.
La guerre se joue donc aussi dans les bureaux, les décrets, les conseils d’administration et les directions nationales.
PASTEF brandit l’arme budgétaire
Face à l’exécutif, PASTEF dispose d’une arme redoutable : le budget. Une majorité parlementaire hostile peut ralentir l’action du gouvernement, imposer un contrôle strict des politiques publiques, exiger des comptes sur la dette, les fonds politiques, les financements internationaux et la transparence financière.
Le parti de Sonko peut donc transformer l’Assemblée nationale en machine de pression. Refus d’amendements, convocations, commissions, blocage de financements, menaces sur l’adoption du budget : tous ces instruments peuvent devenir des armes politiques.
C’est là que le bras de fer peut devenir dangereux pour le fonctionnement de l’État. Si PASTEF pousse trop loin la logique de blocage, il peut être accusé de paralyser le pays pour défendre son chef. Si Diomaye contourne trop brutalement l’Assemblée, il peut être accusé de dérive présidentialiste.
Entre les deux, le citoyen risque de voir les institutions se transformer en champ de bataille permanent.
La communication de la “trahison” contre celle du “vrai projet”
La guerre des récits est désormais centrale. PASTEF installe l’idée que Bassirou Diomaye Faye aurait trahi le projet de rupture. Le président serait passé du côté des technocrates, des compromis institutionnels, des partenaires financiers et des logiques classiques de l’État. Ce récit est puissant parce qu’il parle à la base militante, qui a été mobilisée pendant des années contre le “système”.
Le camp présidentiel répond par un autre récit : celui du “vrai projet”. Selon cette ligne, le projet ne serait pas la propriété d’un homme, ni même d’un parti. Il serait une ambition nationale fondée sur l’éthique, le travail, la souveraineté, la stabilité et la transformation responsable de l’État.
Dans cette bataille, chaque camp accuse l’autre de déviation. Sonko accuse Diomaye de renoncement. Diomaye accuse implicitement Sonko de confiscation. PASTEF parle de fidélité. Le Palais parle de responsabilité. Les militants parlent de trahison. Les institutions parlent de procédure.
Cette guerre de communication sera décisive, car elle déterminera la perception populaire du conflit.
Les déçus de PASTEF : une réserve politique pour Diomaye
Le camp présidentiel cherche aussi à exploiter les frustrations internes à PASTEF. Des figures historiques ou anciens responsables, à l’image d’Aldiouma Sow, ont publiquement critiqué la posture d’Ousmane Sonko. Ces prises de position sont immédiatement valorisées par les proches du président, qui y voient la preuve que le parti n’est pas monolithique.
L’objectif est clair : fissurer le récit d’un PASTEF uni derrière Sonko. Le camp Diomaye veut montrer qu’il existe des militants et des cadres qui rejettent une direction jugée trop personnelle, trop verticale ou trop messianique. Il veut capter ceux qui se disent fidèles aux valeurs de 2024, mais pas nécessairement à l’autorité exclusive de Sonko.
C’est une bataille de débauchage idéologique avant d’être une bataille de débauchage politique. Il ne s’agit pas seulement de prendre des responsables. Il s’agit de leur offrir une justification morale : quitter Sonko, ce ne serait pas trahir le projet, ce serait le sauver.
La vente des cartes PASTEF : démonstration de force ou opération de communication ?
PASTEF, de son côté, affiche une mobilisation financière et militante autour de la vente de ses cartes de membres. Le message envoyé est simple : le parti reste vivant, puissant, organisé et capable de financer son combat par sa base.
Le camp présidentiel tente de minimiser cette opération, la présentant comme une stratégie de communication destinée à masquer une hémorragie militante vers la future formation de Diomaye. Certains proches du président parlent même de “suicide politique”, estimant que PASTEF se replie sur sa base dure au moment où il devrait élargir son audience.
Mais il serait imprudent de sous-estimer cette démonstration. La carte de membre n’est pas seulement une cotisation. Elle est un acte d’appartenance. Dans une période de rupture, acheter une carte PASTEF peut devenir un geste politique de fidélité à Sonko.
Là encore, la bataille est symbolique. Diomaye cherche des élus, des cadres et des maires. Sonko cherche à prouver qu’il garde le peuple militant.
Les locales de 2027 : première grande bataille électorale du divorce
Les élections municipales et départementales de 2027 seront le premier véritable crash-test de cette guerre. Pour PASTEF, elles devront démontrer que le parti reste la principale force territoriale du changement. Pour le camp présidentiel, elles seront l’occasion de donner une réalité électorale au futur parti de Diomaye.
Ces locales seront bien plus qu’un scrutin de proximité. Elles seront un référendum politique indirect sur le divorce Diomaye-Sonko. Dans chaque commune, dans chaque département, les électeurs devront choisir entre des listes proches de PASTEF et des listes proches du président. Le résultat dira qui contrôle réellement la base.
Sonko a intérêt à nationaliser ces élections pour en faire une sanction contre le président. Diomaye a intérêt à les territorialiser pour séduire les élus, les notables, les acteurs locaux et les électeurs plus sensibles aux réalisations concrètes qu’aux slogans militants.
La “première mi-temps” de 2027 sera donc capitale. Celui qui la remportera prendra une option sérieuse sur la recomposition politique nationale.
Une Assemblée devenue bunker politique
L’Assemblée nationale, sous la présidence d’Ousmane Sonko, n’est plus seulement un lieu de débat législatif. Elle devient le bunker institutionnel de PASTEF. C’est là que le parti peut résister au président, imposer ses textes, contrôler l’exécutif, bloquer certaines décisions et maintenir une pression permanente.
Cette situation rompt avec l’habitude sénégalaise d’Assemblées majoritairement alignées sur le président de la République. Pour la première fois depuis longtemps, le chef de l’État peut se retrouver face à une majorité issue de son propre camp politique, mais décidée à ne pas lui obéir.
C’est une anomalie politique, mais aussi une épreuve démocratique. Si les institutions tiennent, cette crise peut renforcer la culture du contre-pouvoir. Si elles cèdent à la logique de guerre totale, elle peut produire un blocage dangereux.
Diomaye face à son dilemme : présider ou combattre
Bassirou Diomaye Faye est confronté à un dilemme redoutable. S’il se montre trop conciliant avec PASTEF, il risque d’apparaître comme un président sous tutelle.
Il doit donc construire une ligne étroite : défendre l’autorité présidentielle sans apparaître comme un restaurateur de l’ancien système ; bâtir son parti sans donner l’impression de casser PASTEF ; gouverner avec des technocrates sans perdre le langage de la rupture ; dialoguer avec les partenaires financiers sans être accusé de capitulation.
C’est cette ligne qui déterminera sa survie politique.
Sonko face à son risque : incarner le projet ou l’enfermer
Ousmane Sonko, lui aussi, joue gros. Sa force est évidente : il conserve une capacité de mobilisation exceptionnelle, une autorité sur PASTEF et une position institutionnelle stratégique à l’Assemblée nationale. Mais son risque est également réel.
S’il pousse trop loin la confrontation, il peut être accusé de vouloir gouverner sans être président. S’il bloque l’action de l’exécutif, il peut être tenu responsable d’une paralysie de l’État. S’il transforme chaque désaccord en procès de trahison, il peut enfermer PASTEF dans une logique de radicalité permanente.
Sonko doit donc démontrer qu’il défend le projet sans apparaître comme celui qui veut confisquer la République au profit de son parti.
Trois issues possibles
La première issue est juridique. Le Conseil constitutionnel peut donner raison au président, bloquer la réforme et offrir à Diomaye une victoire institutionnelle majeure. Dans ce cas, le camp présidentiel pourra affirmer que PASTEF a voulu forcer la procédure.
La deuxième issue est parlementaire. Si la procédure est validée, Sonko sortira renforcé. Il pourra présenter l’Assemblée nationale comme le véritable lieu de restauration du projet initial et accuser le président d’avoir tenté d’empêcher la volonté populaire représentée par les députés.
La troisième issue est politique : le référendum. Si Diomaye va jusqu’au bout, le peuple sera appelé à trancher. Mais ce vote dépassera la révision constitutionnelle. Il deviendra un choix entre deux lignes, deux hommes, deux légitimités.
la République prise entre deux héritiers du même combat
Le Sénégal est entré dans une séquence de haute tension. La rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko n’est plus une affaire interne à PASTEF. Elle est devenue une crise institutionnelle majeure, une guerre de succession autour du projet de 2024 et une bataille anticipée pour les élections locales de 2027.
Le président veut s’émanciper de la tutelle politique de Sonko et construire sa propre majorité. Sonko veut empêcher le président de vider le projet de sa substance et de bâtir un pouvoir présidentiel autonome sur les ruines de PASTEF. Entre les deux, l’Assemblée, le Conseil constitutionnel, le référendum, les maires, les nominations et le budget sont devenus des armes.
Le plus inquiétant est peut-être là : chacun des deux camps estime défendre la démocratie contre l’autre. Diomaye se présente comme le garant de l’État et de la stabilité institutionnelle. Sonko se présente comme le gardien du projet et de la souveraineté parlementaire. Mais à force de se disputer l’héritage de 2024, les deux anciens alliés risquent d’ouvrir une crise de régime dont personne ne peut encore mesurer les conséquences.
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