[ DOCUMENTAIRE ] Abdoulaye Wade, 100 ans et mille vies / Entre combats, défaites et gloire: L’homme à l’empreinte indélébile d’un éternel bâtisseur


Ce 29 mai 2026, Maître Abdoulaye Wade entre dans le cercle rarissime des hommes politiques africains qui ont traversé un siècle entier d’histoire et qui en ont façonné une bonne part. Avocat de formation, opposant de vocation, fondateur du Parti démocratique sénégalais, chef de l’État de 2000 à 2012 : la trajectoire d’Abdoulaye Wade ne se résume pas à une liste de fonctions. Elle se lit d’abord comme un roman de la volonté, celui d’un homme qui a choisi, très tôt, de ne jamais plier. 

 

L’opposant qui ne courbe pas l’échine

 

Avant d’être président, Abdoulaye Wade fut, pendant près de trois décennies, la principale épine dans le pied du pouvoir socialiste. Candidat malheureux en 1983, 1988 et 1993, défait à chaque consultation, il relevait la tête et repartait. Cette obstination-là força le respect, même chez ses adversaires les plus déclarés.

 

Me Ousmane Ngom, ancien ministre de l’Intérieur et l’un de ses plus fidèles lieutenants sur le long chemin de l’opposition, se souvient d’un homme qui « ne connaissait pas la fatigue politique ». « Quand tout le monde doutait, lui voyait déjà la victoire. Ce n’était pas de l’aveuglement, c’était une conviction profonde que le peuple finirait par choisir le changement », confia-t-il. Woré Sarr, autre figure historique du PDS et compagne de longues batailles électorales, décrit pour sa part un chef capable de galvaniser les troupes dans les moments les plus sombres : « Après chaque défaite, il réunissait ses militants et leur disait que le sopi n’était pas une promesse, c’était une certitude. Personne ne repartait découragé. »

 

Mars 2000 : Le moment qui change tout

 

L’alternance de mars 2000 reste, dans la conscience collective sénégalaise, un repère fondateur. Pour la première fois depuis l’indépendance, un président sortant, Abdou Diouf, acceptait de céder le pouvoir à son opposant. Ce moment historique, Abdoulaye Wade ne l’avait pas seulement attendu mais il l’avait en quelque sorte forcé, par la pression, la constance et la mobilisation.

 

Modou Diagne Fada, qui fut l’un des piliers organisationnels du mouvement des jeunes avant de devenir ministre, rappelle l’atmosphère de ces nuits de victoire : « ce n’était pas seulement sa victoire. C’était la victoire de tous ceux qui avaient cru, pendant des années, qu’un autre Sénégal était possible. Wade avait porté cette espérance plus longtemps que quiconque. » Doudou Wade, son neveu et député, abonde dans le même sens tout en soulignant la dimension familiale de ce combat : « Dans notre famille, la politique de Tonton n’était pas séparable de sa vie. Les réunions, les déplacements, les pressions, les menaces parfois tout cela, nous l’avons vécu de l’intérieur. »

 

En effet, les 12 années de présidence de Wade resteront à jamais disputées entre grands chantiers d’infrastructure, rayonnement continental et controverses profondes. L’autoroute à péage Dakar-Diamniadio, le Monument de la Renaissance africaine, le Plan REVA pour l’agriculture, la Corniche réaménagée : autant de réalisations que ses partisans revendiquent avec fierté. En face, ses détracteurs décrient la gestion controversée de certains marchés publics, la question de la supposée dévolution monarchique du pouvoir, la tentative de faire élire son fils Karim comme successeur et le bilan économique disputé de son mandat.

 

Mais l’homme, au quotidien, était autre chose. Diané Diop, son chauffeur pendant de nombreuses années, fait un témoignage rare : celui de l’intimité des trajets, loin des tribunes et des protocoles. « Je l’ai vu fatigué, je l’ai vu heureux, je l’ai vu préoccupé. Mais je ne l’ai jamais vu indifférent. Chaque chose qu’il voyait depuis la voiture un chantier, un marché, une école le faisait réagir, poser des questions, donner des instructions. Il ne déconnectait jamais vraiment », a-t-il expliqué. 

 

Un homme de la parole et de la scène

 

Me Wade fut aussi et peut-être avant tout, un communicateur hors pair. Khadim Samb, communicateur traditionnel qui l’a accompagné dans de nombreuses tournées intérieures, insiste sur sa capacité à passer d’un registre à l’autre avec une aisance déconcertante. « Il pouvait tenir un discours de juriste devant des intellectuels et, une heure plus tard, parler en wolof aux paysans d’un village reculé avec les mêmes images, le même élan. Les gens se reconnaissaient en lui parce qu’il savait se mettre à leur niveau sans jamais les condescendre. »

 

Cette maîtrise de la communication populaire, combinée à une culture juridique solide forgée dans les prétoires, a fait de lui un animal politique à part. Il savait quand frapper, quand attendre, quand provoquer. Et il savait, mieux que quiconque, habiter l’espace public.

 

100 ans : un siècle, une vie

 

Les 4 et 5 juin prochains, c’est au Grand Théâtre national que le Sénégal lui rendra hommage. Au programme : une exposition retraçant son parcours historique, un colloque scientifique organisé au pied du Monument de la Renaissance africaine, l’une de ses œuvres les plus emblématiques et les plus débattues et un concert populaire. Une cérémonie placée sous le haut patronage du président Bassirou Diomaye Faye, geste symboliquement fort de la part d’un chef d’État issu d’une génération politique que Wade a, à bien des égards, contribué à façonner, ne serait-ce que par sa longévité dans l’opposition.

 

Cent ans. Un siècle traversé de bout en bout, depuis un Sénégal colonial jusqu’à une démocratie plurielle et agitée. Abdoulaye Wade n’a pas seulement été témoin de cette transformation : il en a été, pour le meilleur et pour le reste, l’un des artisans les plus déterminants. L’arbre a résisté à toutes les saisons. Et ses racines, profondes, continuent de nourrir le débat.

Vendredi 29 Mai 2026
Dakaractu



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