En 2025, au moins 18 femmes ont été tuées au Sénégal dans un cadre conjugal ou familial, soit le bilan le plus lourd jamais médiatisé. Alors que la société civile crie « Luy Jot Jotna » (il est temps), l’État demeure muet et le féminicide reste absent du code pénal. Enquête sur une violence qui tue dans l’ombre. Dix-huit noms. Dix-huit silences. Souadou Sow. Yamou Ndiaye. Sadel Sow. Kindy Bah. Diène Dia. Marie Louise Ndour. Fatou Guèye. Aïssatou Ba. Coumba Dali Diallo. Khady Fall. Mariama Coulibaly. Mariama Ba. Fatou N. Mariama Keïta. Khady Guèye. Mariama Sadio Diallo. Bintou Guèye. Et la première de 2026, M. Y. Fall, morte le 1er janvier à Pikine. Ce sont leurs noms. Pas des statistiques. Pas des faits divers. Des femmes qui avaient des enfants, des rêves, des matins à vivre. Selon le collectif « Luy Jot Jotna », au moins 18 féminicides ont été médiatisés au Sénégal en 2025, faisant de cette année la plus meurtrière jamais documentée pour les femmes dans le pays.
Et ces chiffres ne représentent que la partie visible de l’iceberg : d’innombrables cas demeurent enfouis dans le silence des foyers, étouffés par la honte, le « masla » (arrangement à l’amiable) et la « soutoura » (discrétion). L’année 2025 avait à peine commencé que l’horreur s’invitait. Dans la nuit du 31 décembre 2024 au 1er janvier 2025, Souadou Sow, dite « Diary », 12 ans à peine, perdait tragiquement la vie. En décembre, c’est Bintou Guèye, 33 ans, qui était abattue d’une balle dans la tempe par son mari à Keur Mbaye Fall, lors d’une prétendue « blague » avec une arme à feu.
Entre ces deux dates : une litanie de meurtres, une mécanique de l’impunité. Une femme sur trois : les chiffres de la honte Les féminicides ne sont que le sommet d’une montagne de violences. Selon une enquête nationale de l’ANSD (Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie) publiée en novembre 2024 avec l’appui d’ONU Femmes, près de 31,9 % des femmes sénégalaises ont déclaré avoir subi au moins une forme de violence au cours des douze derniers mois.
Ces violences sont physique, psychologique, sexuelle ou économique. Ce taux, en hausse par rapport aux 27 % enregistrés en 2022, grimpe à 42,7 % chez les filles de 15 à 24 ans. Plus alarmant encore : 70 % des femmes déclarent avoir déjà subi des violences au sein de leur couple. Ces violences surviennent majoritairement dans le cadre conjugal et familial — cet espace qui devrait protéger, et qui, trop souvent, tue. EN CHIFFRES • 31,9 % des femmes ont subi des violences au cours des 12 derniers mois (ANSD, 2024) • 42,7 % chez les jeunes femmes de 15-24 ans • 70 % des femmes déclarent avoir subi des violences au sein du couple • 18 féminicides médiatisés en 2025 — plus d’une femme tuée par mois Le patriarcat comme système, l’impunité comme carburant Ce n’est pas la colère d’un homme qui tue. C’est un système.
Les meurtriers de Mariama Ba, mère de sept enfants, poissonnière à Keur Massar, qui avait refusé des relations sexuelles après une journée épuisante ou de Bintou Guèye se réfugient derrière des prétextes : une « désobéissance », un « dîner en retard », une « provocation ». Dans nos sociétés, une femme peut encore mourir pour un repas jugé insuffisant. Ces justifications ne sont pas des accidents de parcours, elles révèlent la persistance de rapports de domination structurés par le genre, légitimés par une lecture déformée de la tradition et de la religion. Le droit lui-même fabrique l’impunité. Le féminicide n’existe ni dans le code pénal sénégalais ni dans les chefs d’accusation.
Résultat : les faits sont systématiquement requalifiés, souvent en « meurtre passionnel », une terminologie qui, dès le départ, minimise le crime et protège le coupable. Depuis la criminalisation du viol en 2020, seules deux affaires ont été jugées, faute de moyens, de sensibilisation et d’accompagnement des victimes. Le langage absout les agresseurs. Le silence institutionnel achève les victimes. « Luy Jot Jotna » : la société civile dit stop Face à cette violence d’État par omission, la société civile s’est organisée.
La campagne « Luy Jot Jotna il est temps » en wolof, a réuni une vingtaine d’organisations féministes et de défense des droits humains. Le 29 décembre 2025, lors d’une conférence de presse à Dakar, la coalition a exigé : la reconnaissance du féminicide comme crime spécifique dans le code pénal sénégalais, la réforme du Code de la famille, et la mise en place de mécanismes réels de prévention et d’hébergement pour les victimes. Nommer permet de mieux se battre. « Au-delà de la sanction, il s’agit aussi de dissuader », a déclaré la militante Suzanne Sy. La pression a eu un premier effet symbolique : pour la première fois dans l’histoire du Sénégal, le terme « féminicide » a été prononcé par un chef de l’État. Une avancée réelle, mais que les associations jugent « largement insuffisante » tant qu’aucune réforme concrète ne l’accompagne. Sept députés ont signé la pétition.
Mais un élu du parti au pouvoir a déclaré publiquement que « les féminicides n’existent pas au Sénégal ». La phrase résume à elle seule l’ampleur du déni. Ce que la loi doit faire. Ce que la société doit refuser. La femme n’est pas la propriété privée d’un homme. Son corps n’est pas un territoire de domination. Sa vie n’est pas une monnaie d’échange pour des ego blessés. Ces évidences que l’opacité de certaines mentalités s’obstine à occulter doivent désormais être gravées dans le droit sénégalais — pas seulement proclamées. L’Afrique mérite mieux que cette mascarade où la brutalité du patriarcat assassine des vies en toute impunité.
Le Sénégal mérite mieux que cette Teranga à géométrie variable, généreuse avec les étrangers et meurtrière avec ses propres filles. Prévenir. Nommer. Légiférer. Protéger. Ces quatre verbes ne sont pas un programme féministe. Ils sont les fondements d’un État qui protège l’ensemble de ses citoyens. Le contrat social est rompu quand la cellule familiale devient le premier lieu de danger pour une femme. Tant que les foyers restent des cimetières silencieux, c’est l’âme entière de la nation qui s’étouffe.
PAUL Sedar Ndiaye (Ecrivain)
Et ces chiffres ne représentent que la partie visible de l’iceberg : d’innombrables cas demeurent enfouis dans le silence des foyers, étouffés par la honte, le « masla » (arrangement à l’amiable) et la « soutoura » (discrétion). L’année 2025 avait à peine commencé que l’horreur s’invitait. Dans la nuit du 31 décembre 2024 au 1er janvier 2025, Souadou Sow, dite « Diary », 12 ans à peine, perdait tragiquement la vie. En décembre, c’est Bintou Guèye, 33 ans, qui était abattue d’une balle dans la tempe par son mari à Keur Mbaye Fall, lors d’une prétendue « blague » avec une arme à feu.
Entre ces deux dates : une litanie de meurtres, une mécanique de l’impunité. Une femme sur trois : les chiffres de la honte Les féminicides ne sont que le sommet d’une montagne de violences. Selon une enquête nationale de l’ANSD (Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie) publiée en novembre 2024 avec l’appui d’ONU Femmes, près de 31,9 % des femmes sénégalaises ont déclaré avoir subi au moins une forme de violence au cours des douze derniers mois.
Ces violences sont physique, psychologique, sexuelle ou économique. Ce taux, en hausse par rapport aux 27 % enregistrés en 2022, grimpe à 42,7 % chez les filles de 15 à 24 ans. Plus alarmant encore : 70 % des femmes déclarent avoir déjà subi des violences au sein de leur couple. Ces violences surviennent majoritairement dans le cadre conjugal et familial — cet espace qui devrait protéger, et qui, trop souvent, tue. EN CHIFFRES • 31,9 % des femmes ont subi des violences au cours des 12 derniers mois (ANSD, 2024) • 42,7 % chez les jeunes femmes de 15-24 ans • 70 % des femmes déclarent avoir subi des violences au sein du couple • 18 féminicides médiatisés en 2025 — plus d’une femme tuée par mois Le patriarcat comme système, l’impunité comme carburant Ce n’est pas la colère d’un homme qui tue. C’est un système.
Les meurtriers de Mariama Ba, mère de sept enfants, poissonnière à Keur Massar, qui avait refusé des relations sexuelles après une journée épuisante ou de Bintou Guèye se réfugient derrière des prétextes : une « désobéissance », un « dîner en retard », une « provocation ». Dans nos sociétés, une femme peut encore mourir pour un repas jugé insuffisant. Ces justifications ne sont pas des accidents de parcours, elles révèlent la persistance de rapports de domination structurés par le genre, légitimés par une lecture déformée de la tradition et de la religion. Le droit lui-même fabrique l’impunité. Le féminicide n’existe ni dans le code pénal sénégalais ni dans les chefs d’accusation.
Résultat : les faits sont systématiquement requalifiés, souvent en « meurtre passionnel », une terminologie qui, dès le départ, minimise le crime et protège le coupable. Depuis la criminalisation du viol en 2020, seules deux affaires ont été jugées, faute de moyens, de sensibilisation et d’accompagnement des victimes. Le langage absout les agresseurs. Le silence institutionnel achève les victimes. « Luy Jot Jotna » : la société civile dit stop Face à cette violence d’État par omission, la société civile s’est organisée.
La campagne « Luy Jot Jotna il est temps » en wolof, a réuni une vingtaine d’organisations féministes et de défense des droits humains. Le 29 décembre 2025, lors d’une conférence de presse à Dakar, la coalition a exigé : la reconnaissance du féminicide comme crime spécifique dans le code pénal sénégalais, la réforme du Code de la famille, et la mise en place de mécanismes réels de prévention et d’hébergement pour les victimes. Nommer permet de mieux se battre. « Au-delà de la sanction, il s’agit aussi de dissuader », a déclaré la militante Suzanne Sy. La pression a eu un premier effet symbolique : pour la première fois dans l’histoire du Sénégal, le terme « féminicide » a été prononcé par un chef de l’État. Une avancée réelle, mais que les associations jugent « largement insuffisante » tant qu’aucune réforme concrète ne l’accompagne. Sept députés ont signé la pétition.
Mais un élu du parti au pouvoir a déclaré publiquement que « les féminicides n’existent pas au Sénégal ». La phrase résume à elle seule l’ampleur du déni. Ce que la loi doit faire. Ce que la société doit refuser. La femme n’est pas la propriété privée d’un homme. Son corps n’est pas un territoire de domination. Sa vie n’est pas une monnaie d’échange pour des ego blessés. Ces évidences que l’opacité de certaines mentalités s’obstine à occulter doivent désormais être gravées dans le droit sénégalais — pas seulement proclamées. L’Afrique mérite mieux que cette mascarade où la brutalité du patriarcat assassine des vies en toute impunité.
Le Sénégal mérite mieux que cette Teranga à géométrie variable, généreuse avec les étrangers et meurtrière avec ses propres filles. Prévenir. Nommer. Légiférer. Protéger. Ces quatre verbes ne sont pas un programme féministe. Ils sont les fondements d’un État qui protège l’ensemble de ses citoyens. Le contrat social est rompu quand la cellule familiale devient le premier lieu de danger pour une femme. Tant que les foyers restent des cimetières silencieux, c’est l’âme entière de la nation qui s’étouffe.
PAUL Sedar Ndiaye (Ecrivain)
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