Sénégal et la menace terroriste : Réellement, les djihadistes ont-ils besoin d'une façade maritime ?


Vers la fin du mois de juin, la modification de la loi n°65-60 du 21 juillet 1965 portant code pénal sénégalais a donné lieu à une polémique sur ses réelles motivations. Si l’opposition trouve que la loi a été réajustée pour restreindre les libertés, le pouvoir n’a pas manqué d’arguments pour expliquer ces changements. Dans ce camp, les voix les plus audibles ont brandi l’argument de faire barrage aux terroristes qui seraient à la recherche d’une façade maritime. 

 

« Les réseaux dormants sont dans ce pays. On a alerté de mille et une manières, les gens ne nous écoutent pas. Ils ne sont pas à la porte du Sénégal. Ils ont déjà commencé leurs actions en direction de notre pays. Tout le monde sait qu’ils ont besoin d’une façade maritime. Les options, c’est le Bénin, la Côte d’Ivoire ou le Sénégal », a déclaré le député Cheikh Tidiane Gadio devant ses collègues. Cette déclaration de l’ancien ministre des Affaires étrangères sous Wade, est reprise par son collègue Aymérou Gningue, par ailleurs président du Groupe parlementaire de la majorité dans un entretien avec l’agence de presse turque Anadolu. 

 

« Une façade est un espace littoral, interface entre un arrière pays continental appelé hinterland et un avant-pays océanique, auxquels il est relié par un réseau de communication dense et varié. Zone de contacts, c’est à la fois un espace d’échanges et de production dont la complémentarité des ressources et la diversité des activités ont pu entraîner un processus d’urbanisation privilégié et un phénomène de littoralisation (concentration démographique, portuaire et urbaine) que la mondialisation peut accentuer. Les façades maritimes sont en quelque sorte des « rues urbaines qui s’étirent sur des fronts d’eau » », définit l’Académie de Grenoble. 

 

« Le littoral du Sénégal s’étend sur 700 km et correspond à la façade maritime de six régions administratives », décline sur son site la Direction de l’Environnement et des Établissements classés. Ce sont ces interfaces maritimes qui intéresseraient les « forces occultes » ? Nous n’avons pas encore de réponse à cette question. Force est cependant de constater que des villes côtières ont fait l’objet d’attaques djihadistes ayant abouti dans certains cas à leur prise totale. Mais à quelles fins ?

 

Une façade maritime pour quoi faire ?


Auparavant occupé par les djihadistes du groupe Al Shebab de la Somalie, affiliés à Al Qaïda, le port de la ville de Merka, à 100 km au sud de Mogadiscio, a été repris en 2016 par les forces armées nationales et la mission de l’Union africaine (AMISOM). Les islamistes qui avaient fait de ce port l’un de leurs repaires entre 2008 et 2012 avaient lancé une offensive quatre ans après, avant d’en être délogés le lendemain. 

 

La même année, c’est au tour d’un groupe dissident qui a fait allégeance à l’État islamique de s’emparer du port de Qandala, dans la zone semi-autonome du Puntland. Les djihadistes perdent le contrôle de la ville un mois après. En 2019, les Shebabs revendiquent l’assassinat du Directeur du port de Bossasso, toujours dans le Puntland. 

 

Un peu plus au sud, au Mozambique, la ville côtière de Mocimboa da Praia est attaquée en août 2020 par Ansar al Sunna dont les combattants sont également appelés « shebabs » (à ne pas confondre avec les Somaliens). Une année plus tard, en mars 2021, la ville de Palma qui se trouve dans l’extrême nord du Mozambique, dans le Cabo Delgado, est infiltrée par les mêmes insurgés. Rejoints par d’autres, ils passent à l’acte quelques jours après et parviennent à mettre en déroute aussi bien les forces armées mozambicaines que les sud-africains de la société de sécurité privée Dyck Advisory Group (DAG). Plusieurs dizaines de morts sont dénombrées. Non loin de l’hôtel Amarula où s’étaient retranchées des centaines de personnes, des corps sans vie d’étrangers sont découverts. 

 

Cet intérêt manifesté par les djihadistes pour les villes côtières, expliquerait-il une volonté de disposer de façade maritime pour mener leurs actions terroristes? 

 

Selon une étude de l’Institut d’études de Sécurité publiée en octobre 2020, « des groupes extrémistes violents tels qu’Al Shabab, Al Ansar as Sunnah et l’État islamique en Afrique de l’Est-Somalie tirent de plus en plus profit des lacunes existant en matière de sécurité ». L’étude en question titrée « Des groupes terroristes d’Afrique de l’Est exploitent les mers », soutient qu’Al Shabab gagne 7 millions de dollars (3,8 milliards FCFA) par an grâce à la seule criminalité maritime. 

 

Spécialiste de la stratégie militaire de l’Ei, Matteo Puxton a une autre lecture. « Les djihadistes ont visé les villes côtières parce que l'environnement s'y prêtait mieux par rapport à l'intérieur des terres où c'était plus dur pour eux d'avancer. Au Puntland, l'EI avait pris le port de Qandala, mais là encore c'était plus pour prendre une ville qu'un port à proprement parler », argumente le spécialiste de la propagande de l’EI. Se pose dès lors la question de savoir si ce genre de stratégie est transposable en Afrique de l’Ouest.

 

Une réelle économie de guerre autour du Bassin du Lac Tchad


Lorsqu’il a pris ses distances avec Shekau, la Province l’État islamique en Afrique occidentale s’est installée un peu à l’ouest de la forêt de Sambisa avant de faire du bassin du Lac Tchad sa zone d’actions principale. Une région qui compte plusieurs îles et où le groupe djihadiste a développé une réelle économie de guerre à partir des taxes imposées aux habitants. En juillet 2019, l’Institut d’études de sécurité documentait : « l’économie du terrorisme dans le Bassin du Lac Tchad ». 

 

« Pour consolider sa position, l’État islamique en Afrique de l’Ouest génère des revenus, à partir de communautés éloignées en échange de service », écrivait l’auteur de cette étude. Pour la Province de l’État islamique en Afrique de l’Ouest, il s’agit de « sécuriser les routes commerciales afin de faciliter le commerce du poisson depuis les îles ». De ce fait, il encourage les activités de pêche et d’agriculture sur les îles. Cependant, ces services rendus aux populations des villages insulaires du bassin n’est pas gratuit, tempère l’étude. Les marchands de poisson payent 1000 nairas, environ 1344 FCFA quotidiennement pour chaque carton de poisson qui quitte une île. La même étude révèle que les pêcheurs individuels paient 5000 nairas (6700 francs CFA) par permis de pêche à usage unique. 

 

Bien qu’ils tirent profit des activités économiques dominantes dans les îles, les djihadistes nigérians ne seraient pas très emballés par l’idée de prendre Lagos. « Je ne pense pas qu’ils aient besoin de ça. Au Nigeria, les réseaux d’approvisionnement de la PEIAO sont déjà reliés aux ports sous contrôle gouvernemental. Ils vont se fournir à Kano, à Kaduna, villes approvisionnées par les ports du Nigeria et du Bénin », renseigne le chercheur français, Vincent Foucher. 

 

« Qu’est ce qu’ils gagneraient à contrôler des ports ? », s’interroge l’un des meilleurs spécialistes de l’insurrection djihadiste du nord-est nigérian. A l’en croire, «ce n’est pas comme s’ils avaient des pays amis qui pouvaient leur livrer des cargaisons d’armes...ou comme s’ils pouvaient espérer s’insérer de manière forte et directe dans le commerce international ».

 

Contrôler un port, c’est s’exposer à des frappes de drone

 

En tout cas, de telles velléités ne ferait que les exposer davantage alors qu’ils ont besoin d’opérer dans la plus grande discrétion. « Al Qaida dans la Péninsule Arabique (AQPA) qui a contrôlé al Mukalla (au Yémen) pendant plusieurs mois, ça a mené à des frappes de drones qui ont tué Nasr al-Ansi et leur responsable communication Mouhanad Ghallab, sans qu’ils ne puissent exploiter le port de la ville », rappelle le journaliste de France24, Wassim Nasr pour qui « les villes sont prises surtout pour leurs richesses et pas pour le front de mer ». Al Mukalla est une ville du Yémen, sur l'Océan indien, à 480 km d'Aden, la capitale.

 

Le spécialiste des mouvements djihadistes et auteur de « l’État islamique : le fait accompli », ajoute qu’avoir « un front de mer dans un endroit ultra-stratégique n’a pas changé grand-chose pour l’État islamique dans le Sinaï ».


Si les djihadistes n’ont pas besoin d’accéder à un interface maritime, pourquoi donc sont-ils intéressés par des pays comme le Bénin où la côte d’ivoire dont les ports sont les plus dynamiques de la sous-région ? Le 1er février, le chef de la DGSE française, Bernard Emié a déclaré que le Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM) aurait un projet d’expansion vers le Golfe de Guinée. 

 

Pour appuyer ses propos, il a montré une vidéo des dirigeants de cette fédération d’organisations djihadistes sahéliennes en train de discuter de ce programme d’envergure en direction de la Cote d’Ivoire et du Bénin. « La poussée vers le Bénin et la République de Cote d’ivoire ne s’explique pas par une course à la mer », objecte Vincent Foucher.  Sans être dans le secret des djihadistes, le chercheur pense que « c’est juste une logique d’expansion territoriale, pour augmenter encore la surface de mobilisation et la surface de contact avec des adversaires étatiques qui ont des ressources rares et qui vont avoir du mal à tout sécuriser ».

 

Coup d’éclat


L’actualité de ces derniers mois a révélé que les djihadistes étaient plus dans une logique de harcèlement des forces armées ivoiriennes dans le nord, à la frontière avec le Burkina Faso. Pourtant, la première action terroriste en Côte d’Ivoire a eu lieu à Grand Bassam, une station balnéaire. Revendiquée par AQMI, cette attaque menée avec des membres d’Al Mourabitoune a coûté la vie à 22 personnes. « Mais, c’était un coup médiatique comme les attaques de la sous-région », recadre un spécialiste du Sahel. Des coups d’éclat, les groupes djihadistes en raffolent. 

Tout juste après le début de l’opération Serval au Mali, le site gazier d’In Amenas, niché dans le désert algérien a été le théâtre d’une prise d’otages sans précédent. Pendant quatre jours, des djihadistes se réclamant des « Signataires par le Sang », une section d’élite des Enturbannés de l’Algérien Mokhtar Belmokhtar, comme le précise Lemine Ould Salem dans son ouvrage « Le Ben Laden du Sahara : Sur les traces de Mokhtar Belmokhtar », occupent le site et menacent de faire un carnage. 

 

Ils demandent l’arrêt des opérations militaires de la France et de ses alliés au Mali. Finalement, la prise d’otages se termine par un déluge de sang. Le bilan fait état de 38 employés tués dont 37 étrangers tandis que les djihadistes ont perdu 29 combattants. Cela n’arrêtera pas Belmokhtar et ses hommes qui s’attaquent cinq plus mois tard à l’usine d’extraction d’uranium de la Compagnie française Areva à Arlit, au Niger. 

En réalité, c’est une action de cette nature susceptible d’être exploitée médiatiquement par les groupes terroristes qui empêche les services secrets sénégalais de dormir, même si tous les cas de figure sont étudiés. Pour cette raison, les dispositions réprimant les actes de terrorisme ont été renforcées et adoptées par les députés en session plénière vendredi 25 juin juin 2021. 

 

Outre le financement du terrorisme qui est puni de la réclusion criminelle à perpétuité, les infractions liées à la navigation maritimes et aux plateformes fixes qui sont mis dans le titre des actes de terrorisme et des actes assimilés, sont punies de peines allant de dix ans à vingt ans de réclusion criminelle.

Dimanche 11 Juillet 2021
Dakaractu



Nouveau commentaire :
Twitter



Dans la même rubrique :