(Reportage du jour) Touché de plein fouet par l’émigration irrégulière : Nianing vit les contrecoups de l'agonie de la pêche artisanale et du tourisme.

La mer a avalé des centaines de jeunes sénégalais à la recherche de meilleurs horizons. Un drame qui a touché un pan important du territoire mais qui est plus présent sur la petite côte. Dans cette partie du Sénégal, presque toutes les villes ou villages ont payé un lourd tribut dans ce qui est en passe de devenir une tragédie nationale. Nianing, village touristique où se réveille 15.000 âmes, n’est pas épargné.


Dans cette localité de l'arrondissement de Sindia, dans le département de Mbour (région de Thiès), au moins 50 personnes ont pris les pirogues pour les îles Canaries. Une trentaine est arrivée à destination alors que 7 candidats ont perdu la vie en cours de route. Khadim Sène fait partie des victimes de cette aventure. 

 

Un chef de chantier parmi les victimes

 

Chef de chantier qui n’était pas forcément dans le besoin, il a trompé la vigilance des siens pour embarquer à bord d’une pirogue. Il ne reviendra jamais. Ses proches sont dans l’émoi. Sa mère a perdu la voix. Pour la première fois, son frère cadet parle de son aîné dont il ne comprend toujours pas le départ. « Il n’était pas forcément dans le besoin. Je peux dire qu’il est parti pour découvrir tout ce qui se dit sur l’Europe. Il était chef de chantier et avait commencé pas mal de travaux. Pour partir à notre insu, il nous a fait croire qu’il devait aller à Fimela chercher des documents administratifs », révèle Cheikh Ibra Sène qui confie que ses études ont été entièrement payées par son défunt frère. Khadim Sène est un cas exceptionnel dans un village où l’espoir n’est plus permis.

 

Quand les pêcheurs abandonnent leurs filets pour les Îles Canaries

 

Les causes vont de la rareté des ressources halieutiques à la mort du tourisme qui étaient les bouées de sauvetage d'une jeunesse désemparée. C’est ce qui explique la forte présence de pêcheurs parmi les candidats à la migration irrégulière. Une trentaine selon  Waly Faye, un pêcheur retrouvé à la plage de Nianing alors qu'il revenait de mer. 

 

Il s’est réveillé à 4 heures du matin pour ne revenir à midi qu’avec une maigre capture de 10 kilogrammes de « Yeureudeu » (seiches). Vendue à 15 000 francs, cette prise ne couvrira que le coût du gasoil. « Je comprends ceux qui étaient ici avec nous et qui sont partis en Espagne. On ne peut plus avoir de quoi nourrir nos familles à cause de la surpêche des navires. Si on ne peut plus vivre de notre métier, mieux vaut tout laisser et tenter autre chose. Pour ce qui me concerne, je n’ai pas le choix, mais je n’écarte pas de partir comme les autres », geint Waly. Si Waly ne lâche pas l’affaire, Omar Wade lui a décidé de tourner le dos à la pêche.

Après 25 ans de métier, il a tenté l’aventure le 25 octobre dernier. Malheureusement pour lui, sa pirogue n’arrivera jamais à Tenerife du nom de l’une des îles de l’archipel espagnol où la majorité des embarcations en provenance du Sénégal échouent. Les quatre jours de voyage ont été pénibles pour les 80 passagers. La traversée est devenue un véritable cauchemar au point qu’au moins 15 personnes ont perdu la vie. Omar et ses camarades d’infortune n’avaient d’autre choix que de faire cap vers Nouadhibou d’où ils ont été rapatriés au Sénégal. « Nous n’avons plus rien à faire ici comme notre pays a vendu la mer aux étrangers, nous irons chercher les ressources chez eux », fulmine l’ancien rappeur.  Il fait allusion au renouvellement des accords de pêche permettant à des navires européens de pêcher le thon et le merlu dans les eaux sénégalaises. 

 

Khadim Sène, à ne pas confondre avec le maçon mort en mer, est élève en classe de 1ere L au lycée de Nianing. Il n’a pas résisté à ce qu’il considérait comme « l’appel de la réussite » quand l’occasion s’est présentée. Sans payer un seul franc, il a pris place dans une pirogue qui partait pour le nord où il voyait la fin du calvaire de sa famille. « Mon père est vigile et ma mère est femme au foyer. Notre situation est si difficile que je ne peux que prendre ce genre de décision. Je ne peux me fier aux études », argue le lycéen. 

 

« En tant qu’ainé, il me revient de sortir ma famille de la galère », renchérit notre interlocuteur qui jure qu'il ne tentera plus ce voyage à cause de la soif qu'il a connue pendant deux jours en haute mer. 

Sans doute, c’est pour percer que le basketteur Moussa Kane, sociétaire de Nianing Basket Club a mis les voiles. Une entreprise qui lui coûtera la vie puisqu’il a fini son voyage au fond de l’océan. Un triste sort qui n’est pas sans catastropher son coach. Pape Diop a un « sentiment d’échec » même s’il indexe des « maillons défaillants » dans l’entourage de son poulain.

 

Relance du tourisme en question  

 

Ces divers parcours montrent à suffisance la complexité d’un phénomène dont la fin n’est pas pour bientôt.

 

Touché de plein fouet, Nianing est à la recherche de réponses pour fixer les jeunes qui n’ont pas enterré leur rêve de partir en Europe malgré une certaine accalmie constatée ces derniers jours. Pape Diop demande à ce que les infrastructures sportives locales soient renforcées par les autorités. Pour sa part, le chef de village, Ibrahima Sène, plaide la relance du tourisme. « Nous avions ici des villages touristiques à l’image du Domaine de Nianing et du Club Aldiana. Si ces hôtels reprennent leurs activités, les jeunes qui ont maintenant accès à une formation gratuite peuvent trouver un emploi et rester ici, sinon il ne sert à rien de les former s’ils ne peuvent pas après travailler », lance celui qui préside aux destinées de ce village depuis 2002. Quant aux acteurs de la pêche artisanale, ils réclament la suspension de la délivrance des licences de pêche.  

 

Face à ces requêtes, l’État semble dépassé et mise surtout sur le renforcement de la sécurité en mer. Une réponse qui est certes nécessaire, mais qui ne suffit pas pour décourager les jeunes qui n’attendent que de meilleures conditions de navigation pour braver l'Atlantique au péril de leurs vies.

Vendredi 27 Novembre 2020
Dakaractu



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