Entretien avec le Professeur Djiby Diakhaté sur l’évolution du Covid-19 : « Le confinement total poserait d’énormes problèmes au Sénégal... »

Le Dr Djiby Diakhaté a fait une analyse en profondeur la situation de la maladie à coronavirus qui sévit dans notre pays depuis plusieurs semaines et qui touche toutes les nations du monde. Selon le professeur de sociologie à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, l’Etat du Sénégal n’a pas fait une bonne communication dans cette pandémie. Ainsi, il propose d’amener la communication à un niveau beaucoup plus proche des populations. Toutefois, il rejette toute thèse de confinement total, car ceci, dit-il, posera beaucoup de problèmes sur le plan économique et sur le plan social.


Dakaractu : Professeur, pouvez-vous nous faire une analyse de la situation actuelle de la maladie du Covid-19 du point de vue social ?

 

Djiby Diakhaté : Je crois que la population sénégalaise est répartie en deux catégories dans les relations qu’elle entretient avec la maladie. D’une part, il y a une catégorie qui est consciente de l’existence de la maladie qui prend un certain nombre d’actes et de précautions pour faire face à sa propagation et évidemment qui adoptent un comportement en phase avec les principes qui sont édictées par les professionnels de santé que sont les mesures barrières etc. Il y a une autre catégorie qui continue à défendre l’idée que cette maladie relève de la fiction. Ils se disent que nous ne sommes pas concernés et que c’est une affaire pour les autres. 

 

Cette catégorie malheureusement continue à adopter un comportement qui défie les règles édictées en l’espèce pour faire face à la pandémie. Ce sont des gens qui continuent à boire le thé en groupe qui ne respectent pas la distanciation sociale, qui fréquentent certains lieux publics sans prendre les précautions nécessaires. C’est dans ce milieu des non croyants à la maladie que le phénomène de la contamination communautaire trouve son espace d’évolution et de développement. Il ajoute que c’est une catégorie malheureusement importante en terme numérique qui continue à croire que la maladie n’existe pas. « Ils pensent que c’est une fiction et continuent  à faire comme si de rien était. »

 

« Certains sénégalais ont plus peur

du couvre-feu que de la maladie »

Est-ce que vous pensez que les sénégalais ont peur de la maladie ?

 

Il y’a une peur qui existe pour ceux-là qui sont conscients de son existence. Vous avez certains qui considèrent qu’il n’y a rien et c’est là où il y a problème. Ces individus continuent à vivre comme si de rien était. En fait, si vous voulez ils ont plutôt peur du couvre-feu, des aspects collatéraux de la maladie : restrictions de liberté, activités professionnelles au ralenti, économie fragilisée mais ils n’ont pas peur de la maladie en tant que tel. Ils considèrent que la maladie n’existe pas malgré toutes les activités de sensibilisation et de communication, malgré les témoignages qui ont été faits par certaines personnes qui étaient infectées et qui sont guéries malgré tout ça. 

 

Quelle appréciation faites-vous de la communication de l’État du Sénégal face à cette maladie ?

 

Je crois qu’il y a un travail de communication sociale qui n’a pas été suffisamment fait parce que justement la communication est institutionnelle et technique. Nous avons une communication articulée autour d’arguments médicaux. C’est maintenant qu’il faut dégrader la communication et l’amener à un niveau beaucoup plus proche des populations. C’est-à-dire dire qu’il faut outiller les chefs de quartier, les présidents d’association sportive et culturelle, les « badianou gokh », les boutiquiers, les vendeurs de marché etc.  

 

« Il faut que ces gens soient des acteurs dynamiques, des relais au niveau communautaire. Il faut une sensibilisation ou une communication de proximité qui tient compte des réalités décrites par les populations, qui tient compte du support de communication crédité par les populations elles-mêmes et à partir de ce moment-là il y aura certainement une dynamique d’appropriation de l’affaire par les populations.

 

Il considère que jusqu’à présent, les populations sont elles-mêmes éloignées des centres de communication qui sont plus ou moins des centres institutionnels et médicaux.

 

D’après le Chef de l’Etat Macky Sall, si la situation ne se stabilise pas nous irons  vers un confinement total. Selon vous ce confinement est-t-il risqué au regard de la situation socio-économique des ménages ?

 

C’est clair que le confinement total aura beaucoup de risques. Cela posera beaucoup de problèmes sur le plan économique et sur le plan social. Moi, je doute de l’efficacité du confinement total dans les pays africains parce qu’en fait, on a tendance à répliquer des solutions qui ont été adoptées ailleurs et qui sont peut-être adaptées à un certain contexte, mais qui s’adapteraient difficilement à notre propre contexte. Parce que aujourd’hui même si vous confinez les gens, ils se déplaceraient dans les quartiers. Les gens vont se déplacer de concession en concession. Vous avez les concessions qui sont imbriquées les unes dans les autres et les gens se faufilent d’une maison à une autre avec des portes de passage, donc finalement vous ne réglez pas le problème de façon définitive. 

 

Qu’est-ce que vous proposez face à l’évolution des cas communautaires ?

 

Il faut mettre en place des dispositifs communaux de riposte contre la transmission communautaire. « Aujourd’hui, les communes doivent travailler et avancer le slogan « zéro cas dans ma commune, dans ma circonscription communale. La meilleure façon de le faire, c’est d’avoir une approche communautaire. Contre la transmission communautaire, il faut une approche communautaire.

 

La mobilisation communautaire doit être de mise. Il faut mobiliser les chefs de quartier, les infirmiers chefs de poste, les ASC, les « badianou gokh », les imams, les évêques et les mobiliser autour de la lutte contre la maladie au niveau quartier. Si chaque quartier arrive à mettre en place un cordon de sécurité contre la propagation de la pandémie, c’est clair à partir de ce moment qu’on aura des solutions qui partiront de la base vers le sommet. C’est aujourd’hui qu’on a besoin de l’implication des maires. Par contre, le sociologue déplore le fait que beaucoup de maires se soucient plus de la distribution de la nourriture que de la lutte par la sensibilisation et la communication de proximité.

Jeudi 16 Avril 2020
Dakaractu




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