Culture : Le cri du cœur des imams face à la menace qui guette l’imamat au Sénégal.

Guide spirituel et temporel de la communauté islamique, l’Imam est la personnalité religieuse la plus proche des fidèles, dans les sociétés musulmanes. Dans les quartiers, outre les interpellations qui leurs sont faites par des fidèles qui s’interrogent sur l’avis de l’Islam sur tel ou tel autre fait, les demandes d’aide qui sont adressées aux imams ne se comptent pas. Ils sont nombreux à recevoir des sollicitations de la part des populations démunies qui pour prendre en charge les frais d’une ordonnance livrée par le médecin, qui pour avoir de quoi bouillir la marmite. Malgré ce rôle clé qu’ils jouent dans la société, ils ne bénéficient d’aucune prise en charge financière de l’État ou d’un de ses démembrements. Cela a été déploré par l’imam Râtib de la Grande mosquée de Saint-Louis, Cheikh Tidiane Diallo.


Les dernières années de sa vie, M. Ba, un notable à l’Unité 12 des Parcelles Assainies, s’est consacré corps et âme, à l’apprentissage des versets du Saint Coran. Habillé tantôt d’un grand boubou, tantôt d’un ‘’Djellaba’’, l’Imam Ba était une personnalité qui se mettait toujours à la première ligne, lors des évènements familiaux dans le quartier. Il était d’une disponibilité notoire. Une qualité que toute la contrée lui reconnaissait. Ce qui fait qu’à son décès, tous les voisins lui ont fait des témoignages élogieux, en louant son humanité et sa disponibilité. Il en fut de même pour son prédécesseur, Imam Diallo, décédé lui aussi, il y a quelques années. Il faut, cependant, reconnaître que sa disponibilité et son sacrifice au service de la mosquée et des fidèles ne lui ont pas permis d’engranger assez de ressources financières lui permettant de faire face à ses charges familiales. 
 
L’Imam Diallo, le papy des enfants du quartier, est mort dans le dénuement quasi-total, après avoir consacré toute sa vie à l’apprentissage des versets coraniques et s’être mis au service exclusif de la mosquée. Une situation à laquelle sont confrontés beaucoup d’imams au Sénégal, regrette l’Imam Cheikh Tidiane Diallo qui avait accueilli, il y a peu, la visite chez lui, à Ngallèle (Saint-Louis), d’une délégation de la Ligue des Imams et prédicateurs du Sénégal (Lips) et de celle de la Haute autorité du Waqf (Haw) conduites par son Directeur général, Racine Ba.
 
À cette rencontre qui se voulait une tournée, dans le département de Saint-Louis, pour rencontrer quelques dignitaires religieux locaux, afin de vulgariser le Waqf, des imams ont déploré le sort à eux réservé. Reconnus comme étant de grands notables, les imams disent avoir le sentiment d’être laissé à eux-mêmes. Et ce, alors qu’ils demeurent les premières personnalités vers qui se tournent les esprits, lors des cérémonies familiales à l’image des mariages, deuils, ou baptêmes. Malgré cela, rien ne leur est alloué, leur permettant de se prendre en charge financièrement, a déploré l’imam Râtib Cheikh Tidiane Diallo. Il avait en face de lui son collègue Dame Ndiaye et les membres de la délégation.
 
‘’Ce qui m’affecte aujourd’hui, encore …’’
 
‘’Cette tournée initiée par la Haute autorité du Waqf (Haw) en collaboration avec la Ligue des imams et prédicateurs du Sénégal (Lips), est d’une grande importance. Parce que, je trouve, qu’il est fort regrettable qu’on en arrive au stade où des concitoyens d’autres confessions, puissent croire qu’ils sont mieux lotis que nous, à cause de notre modèle de gestion. C’est fort regrettable qu’on en arrive, au stade où l’imam peine à trouver de quoi se nourrir. Et qu’il soit obligé d’aller quémander à gauche et à droite pour avoir de quoi subvenir à ses besoins. C’est dire que cette situation-là n’est pas digne d’une communauté sénégalaise pratiquante’’, a dit l’Imam Cheikh Tidiane Diallo.
 
Pour étayer ses propos, il a raconté une anecdote : ‘’Il n’y a pas longtemps, des religieux étaient venus nous rendre visite, à Saint-Louis. Je n’étais pas sur les lieux à leur arrivée. L’un d’eux avait alors demandé si moi, l’imam Râtib, je bénéficiais d’un traitement adéquat. Il a répété sa question pour savoir si j’étais bien traité. Ses interlocuteurs lui ont répondu que non. (Silence). Je dois vous avouer que cela m’affecte aujourd’hui, encore. Je suis certain qu’il avait la réponse et qu’il posait juste cette question pour avoir la confirmation que pour nous, qui sommes les autorités religieuses, proches des populations, il y a beaucoup à faire’’.
 
‘’Même trouver de quoi acheter de l’essence pour aller diriger la prière, est une équation pour moi, l’Imam’’
 
Comme s’il faisait son prêche, face aux fidèles venus faire leur prière de vendredi (Al Jummah), l’Imam Diallo a cristallisé l’attention de ses hôtes, au cours de son mot de bienvenue prononcé pour ladite délégation. ‘’Il est extrêmement difficile de se prononcer au Sénégal. Mais, il faut reconnaître que si l’imamat tombe dans la disgrâce, ce sera la décadence de l’Islam. Chacun parle de l’Islam, mais, dans cette religion, tout revient à l’imamat. Nous sommes dans un pays où l’imam est laissé à lui-même sans que personne n’ose le dénoncer. C’est difficile, très difficile, extrêmement difficile! L’on est Imam, mais il arrive qu’on s’interroge vraiment et qu’on se demande si l’on est effectivement un imam. Même trouver de quoi acheter de l’essence, pour aller diriger la prière, est une équation pour moi, l’Imam. C’est difficile de le croire, oui! Mais, je ne suis pas le seul dans cette situation’’, a dit l’Imam qui relève la nécessité d’établir de véritables réformes en faveur d’une prise en charge des imams. ‘’Pour que l’imam puisse être très bien pris en charge, il faut qu’on réhabilite l’imamat. Il faut que l’imam soit traité convenablement. Il faut que la place qui lui sied lui soit donnée. L’imam doit bénéficier des meilleurs traitements, à l’image des autorités religieuses de ce pays’’, a déclaré l’imam Diallo d’un trait.
 
‘’Le rôle d’un imam, selon lui, ne doit pas se limiter juste à diriger les prières mortuaires, à donner un nom aux bébés lors de leurs baptêmes, à sceller des mariages. Le rôle d’un imam ne doit pas se limiter à ces activités-là. Cela est trop terre-à-terre ! Il est anormal qu’une personne soit contrainte de faire office d’imam, après avoir fait des études poussées et ne pas être prise en charge’’, dit-il.  
 
‘’C’est fort regrettable qu’on en arrive, au stade où l’imam peine à trouver de quoi se nourrir’’
 
À le croire, ‘’le rôle d’un imam devrait être de sensibiliser les croyants sur la nécessité de poser certains actes majeurs comme par exemple faire du Waqf (aumône durable). Si l’on réussit à implanter et donner au Waqf ses lettres de noblesse, voilà ce qui allait redorer notre image, nous les imams, aux yeux de nos semblables non-musulmans. Cela nous éviterait d’aller quémander quoi que ce soit. Nous tous sommes conscients qu’on fait de la mendicité. Il est, aujourd’hui, temps que l’on revalorise l’imamat comme ce fut le cas au temps du Prophète (Mohamed) Aleyhi salâtou wa salam’’. 
 
‘’Un imam doit être traité avec respect et considération. Il doit bénéficier d’une meilleure prise en charge d’autant plus que l’imam représente toute une communauté. Aujourd’hui, il n’est plus question que l’imam soit obligé d’aller faire le pied de grue, devant le bureau d’un directeur, ou qu’il soit contraint de se contenter de maigres offrandes que lui donnent des fidèles’’, a confié Imam Râtib de la Grande mosquée de Saint-Louis. Celui-ci dénonce le fait que les guides religieux puissent jouir de plus de respect et de considération que ceux-là qui sont les imams et donc plus proches des populations, à chaque fois que de besoin. Je me demande le plus souvent, à quoi bon d’être imam, dans ce pays ? Parce que nous sommes dans un pays où le rang qui nous est dû ne nous est pas donné. Chaque mosquée doit avoir une bibliothèque. En plus de cela, un imam doit être payé chaque mois. Il doit avoir une prise en charge médicale. C’est ainsi qu’il pourra alors avoir le temps de se consacrer à l’amélioration de ses connaissances au profit des fidèles. Il y a plein de choses que l’on ne peut extérioriser, mais, il arrive que l’imam se sente trop petit par rapport à cette société dans laquelle nous vivons. Cela, il faut le savoir’’, lâche-t-il.
 
‘Il y a plein de choses que l’on ne peut extérioriser, mais, il arrive que l’imam se sente trop petit’’
 
Ses vérités dites, l’imam Diallo a magnifié la démarche entreprise par le Directeur général de la Haute autorité du Waqf. ‘’Ce que vous êtes en train de réaliser est extrêmement important. C’était cela, Saint-Louis. Des personnalités comme Gora Diop, un généreux négociant, investissaient leur argent dans de telles actions. Mais, aujourd’hui, de telles initiatives tendent à disparaître. Si on parvient à pérenniser des actions comme le Waqf ou ‘’Aumône durable ou ‘’Sadaqa Jariya’’, l’Islam va retrouver ses lettres de noblesse, au Sénégal. Il ne sera alors plus question pour les imams de faire la manche comme pour faire de la mendicité. Il nous faut, je le répète, encore une fois, faire en sorte que l’Imamat reprenne sa place initiale. Voilà pourquoi je salue cette démarche que vous êtes en train d’entreprendre’’, a dit l’Imam Cheikh T. Diallo qui avait le regard tourné vers Racine Ba et la délégation qui l’avait accompagné.
 
‘’Nous sommes dans un pays où l’imam est laissé à lui-même sans que personne n’ose le dénoncer’’
 
Président de la Lips, l’Imam Dame Ndiaye est lui aussi allé dans le même sens que son collègue. ‘’Merci Imam. Il nous faut prendre à bras le corps cette question. Parce que cela est un problème de société. Et nous, les imams, sommes très bien placés pour changer la donne. Il nous faut changer de discours. C’est vrai qu’il est important d’enseigner comment faire ses ablutions et comment gérer son foyer, selon les recommandations divines, mais il nous faut, dorénavant, faire en sorte que les fidèles puissent vivre harmonieusement. Dans notre pays, nous avons des richesses et des gens fortunés, généreux. C’est juste qu’ils ne sont pas bien orientés. Il nous faut trouver une solution pour nos mosquées. Et la meilleure solution demeure la promotion du Waqf pour les lieux de culte de l’Islam. Parce que celles-ci font face à d’énormes difficultés’’, a-t-il déclaré.
 
Il ajoute : ‘’Nous savons tous qu’au Sénégal, l’imam n’est pas payé. C’est quelqu’un qui travaille de manière bénévole. En plus, l’on note qu’il ne bénéficie, trop souvent, que de quelques feuilles blanches, des colas et des bougies, à titre d’offrande. Mais quand il s’agit de dons considérables et valeureux, ce sont les marabouts dits guides religieux qui en profitent toujours. Donc, il faut qu’on trouve aux imams des solutions idoines. Pour cela, il faut transformer les mosquées en institution et leur trouver des Waqf. C’est ce qui donnerait plus de liberté aux imams. C’est dire, au finish, que le Waqf est très important, qu’il crée beaucoup d’emplois et permet le règlement de beaucoup de problèmes auxquels sont confrontés les populations démunies. Mais, qu’il peut surtout constituer un grand secours pour les Imams, dans le cadre des responsabilités qui leur sont confiées’’, a confié l’imam Dame Ndiaye.
 
Mardi 19 Avril 2022
Dakaractu




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