Conditions d’accueil des migrants irréguliers aux Iles Canaries : Les éclairages d’une journaliste espagnole. (Entretien)

Partir en Europe par voie maritime et de façon irrégulière est à la mode. Ces dernières semaines, des centaines de jeunes sénégalais ont embarqué à bord de pirogues pour les Îles Canaries, première porte de l’Europe, située dans l’Océan Atlantique, à un millier de kilomètres au sud de la Grande Espagne. S’ils réussissent à atteindre la Grande Canarie (plus grande Île de l’archipel), ont-ils conscience des conditions d’accueil ? Auront-ils droit au traitement royal dont ils ont rêvé ? L'accès au continent européen sera-t-il aussi facile qu'ils le pensaient ? Pour répondre à ces questions, Dakaractu s’est entretenu avec Maria Martin, une journaliste espagnole qui couvre depuis 2018 l'arrivée des migrants aux Iles Canaries pour le prestigieux journal El Pais.


DAKARACTU : Vous couvrez l'arrivée des migrants aux îles Canaries depuis 2018 pour le quotidien espagnol El Pais. Actuellement, comment la situation se présente par rapport aux années précédentes ?

 

Maria Martin : La route des Canaries a commencé à être réactivée en septembre 2019, mais les arrivées étaient encore très peu nombreuses. Cette année, elles ont considérablement augmenté en raison de plusieurs facteurs, notamment un contrôle plus strict dans le nord du Maroc, qui est la route traditionnellement empruntée par les personnes en transit pour atteindre l'Espagne.

 

Depuis l'année dernière, l'accueil des migrants pose des problèmes. Fin 2019, il n'y avait que 70 places d'accueil sur la péninsule. Il y a maintenant environ 3 500 places, mais la plupart d'entre elles se trouvent dans des hôtels qui ont été vidés en raison de la pandémie, une solution absolument temporaire et d'urgence. L'arrivée d'un plus grand nombre de migrants, l'impossibilité de les expulser en raison des restrictions aux frontières et l'absence d'un plan gouvernemental coordonné pour leur accueil, provoquent une crise. En ce moment, sur un quai de la Grande Canarie, il y a encore un millier de personnes qui dorment à même le sol.

 

Elle est incomparable avec les années précédentes car depuis ce que l'on appelle ici la crise des cayucos (2006, 2007, 2008), celles des Canaries étaient considérées comme une voie fermée.

 

Donc, les conditions d'accueil ne sont pas celles que beaucoup de migrants attendaient lorsqu'ils ont emprunté des embarcations de fortune ?

 

La première réception au port est inhumaine, c'est vrai. Il n'y a pas de lits, pas de toit, il y a des rats... Mais une fois qu'ils quittent le port, l'ouverture des hôtels pour les accueillir leur donne des conditions que je qualifierai de tout à fait dignes. Le problème est que cette solution est temporaire et n'est pas non plus appropriée du point de vue du gouvernement : c'est une solution coûteuse et impopulaire pour la Droite.

 

Un autre problème est que très peu de transferts sont effectués vers le continent et que cela frustre les attentes de ceux qui veulent atteindre la Grande Espagne ou d'autres pays. Parce que les îles sont éloignées du continent (les Iles Canaries sont situées à 1000 km au sud d’Espagne) et que vous ne pouvez les quitter qu'avec une autorisation spéciale du gouvernement.

 

Quelles sont les nationalités qui arrivent le plus souvent aux îles Canaries ?

 

Le ministère de l'intérieur ne fournit pas de données publiques sur les nationalités. Des flux mixtes de migrants ont été identifiés. Un volume considérable de Maliens fuyant le conflit, un nombre croissant de Sénégalais et, ces derniers mois, un nombre très élevé de Marocains. Je ne peux pas vous donner de pourcentages précis car ils n'existent pas officiellement. Mais je dirais que ces trois nationalités, ainsi que des Gambiens et des ivoiriens, sont les plus courants.

 

Quel était le sentiment le plus répandu parmi les arrivants à l’archipel espagnol ?

 

Le sentiment le plus répandu est que les gens n'ont rien à perdre dans leur pays. Ce sont des histoires de guerre, dans le cas des Maliens, mais aussi de l'expropriation de leurs terres. La pandémie a eu un impact négatif sur les emplois les plus précaires et les gens ne trouvent pas les moyens pour survivre.

Rien ne laisse penser que la pression de l'immigration va diminuer dans les prochains mois. L'Espagne travaille avec les pays d'origine pour pouvoir expulser les migrants et prévenir les départs, mais c'est un travail de longue haleine et son efficacité est également temporaire.

 

On parle aussi de candidats morts aux îles Canaries. Qu’en est-il ?

 

Les dernières données de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) révèlent qu'une personne meurt pour 26 personnes qui parviennent à atteindre les îles. C'est l'une des routes maritimes les plus dangereuses vers l'Europe...

Mercredi 28 Octobre 2020
Dakaractu



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