CASAMANCE / Problème de lotissement, Casa-JA de 1980, enclavement, départ de Senghor du pouvoir, Sidy Badji, … Les causes d’une crise armée de 40 ans

26 décembre 1982 - 26 décembre 2022, voilà 40 ans jour pour jour que la Casamance vit une crise meurtrière sur tous les plans qui a fortement affecté les habitants de la partie méridionale du Sénégal. La Casamance vit malgré cette accalmie de ni paix ni guerre une situation de psychose sociale qui a éclaté des familles entières et fait disparaître des villages et communautés de la carte.

Quarante ans après, Dakaractu vous plonge dans l’histoire de cette crise pour vous ressortir les causes qui ont fait de la Casamance un champ de guerre entre l’État du Sénégal et les indépendantistes du mouvement des forces démocratiques de la Casamance (MFDC) créé par Émile Badiane, Ibou Diallo, Édouard Diatta, … à la veille des indépendances des colonies françaises. Pour ce faire, Ibrahima Ama Diémé, chargé de communication du GRPC (groupe de réflexion et de recherche de la paix en Casamance) s'est prononcé


En 1982, l’État du Sénégal avait 22 ans d’existence. Un jeune État qui avait la lourde responsabilité de gérer un territoire particulier, qui n’a pas le même passé colonial d’avec le reste du Sénégal : la Casamance.
 
« La jeunesse de l’État du Sénégal est l’une des principales causes qui ont déclenché la crise. Le gouvernement d’alors ne pouvait pas résister à une contradiction interne. Avant la seconde guerre mondiale, tous les royaumes qui étaient au-delà de la frontière gambienne, Keur Ayib et Karang étaient déjà conquis par la colonie française. Telle n’est pas le cas pour ceux de la Casamance.
Donc en 1960, il y avait une partie qui se soumettait à une administration forte respectée et mise en place par le colon et une autre qui ne reconnaissait pas cette organisation. Et l’erreur des premiers administrateurs affectés en Casamance, a été de vouloir diriger la Casamance comme pour les six autres régions du pays, sans tenir compte de sa particularité. C’est pourquoi ils ont rencontré le blocage des populations qui ne connaissaient pas cette organisation. C’est pourquoi, il y a eu des frustrations un peu partout. Car le gouverneur noir affecté à Ziguinchor se comportait comme le gouverneur blanc.
 
La position géographique de la région qui est difficilement accessible par toutes les voies de communication et de transport
La Casamance dans sa composition géographique est coupée du reste du pays. Elle est doublement coupée, d’abord par l’État gambien et le fleuve Gambie. Les voyages étaient pénibles et périlleux. C’est une réalité géographique. Ce désenclavement avait été démarré par les colons avec l’aéroport de Ziguinchor.
 
Lieu d’affectation des fonctionnaires récalcitrants et belliqueux de l’administration
 
L’autre remarque s'avère que la Casamance était la région, du fait de son enclavement, choisie pour y affecter les fonctionnaires récalcitrants. Histoire de les punir en les éloignant des parents. Ils avaient toutes les peines pour entrer en contact avec leurs familles. En 1960, la Casamance est devenue un territoire indépendant parce que faisant partie du Sénégal.
 
L’influence de la Gambie anglophone et de la Guinée Bissau Lusophone pas indépendants avec surtout l’impact de la guerre de libération de Bissau
 
Mais elle était dans l’étau de deux territoires qui n’étaient pas indépendants : la Gambie qui était anglophone et la Guinée Bissau qui était lusophone. Pendant que le Sénégal est indépendant, la Guinée Bissau va entrer en guerre de libération contre le Portugal. Les combattants guinéens se réfugient en Casamance pour pouvoir contre-attaquer l’armée coloniale portugaise. Ils ont été soutenus par leurs parents de la Casamance jusqu’à la libération en 1978. Il y a eu même des lycéens qui ont abandonné les études au lycée Djignabo Bassène de Ziguinchor pour aller combattre aux côtés des Bissau-guinéens. Cette guerre en Guinée a eu un impact sur la crise en Casamance. Les armes que les portugais utilisaient lors de cette guerre se sont retrouvées entre les combattants du MFDC qui ont été aidés par leurs frères guinéens qu’ils avaient eux aussi aidé dans leur guerre de libération. C’est comme ça que la Guinée Bissau s’est impliquée dans cette crise.
 
Le fameux accord de Bretton Woods en 1889, le partage de l’Afrique a permis l’échange entre Ziguinchor et Bissau
 
C’est le navigateur Cadamosto qui a découvert le fleuve Casamance. Il a permis aux commerçants de créer le comptoir de Boudody à Ziguinchor. C’est le gouverneur portugais qui se trouvait à Cacheu en territoire Bissau-guinéen qui a créé ce comptoir pour capter les commerces des populations de l’autre rive du fleuve, … Ce fût un terroir marécageux et difficile d’accès comme le territoire Bissau-Guinéen. Mais la France avait déjà pris possession de Carabane et de la rive nord du fleuve et avait installé sa capitale à Sédhiou. Par mesure de prudence et refus de conflit, les deux colonies ont échangé le comptoir de Ziguinchor à la Guinée Bissau en 1889. C’est comme cela que la Casamance entière est devenue une colonie française.
 
La création du MFDC par Émile Badiane, Ibou Diallo, Dembo Coly, Édouard Diatta, … un parti politique régionaliste pour représenter la Casamance à l’Assemblée
 
En 1947, les intellectuels ont mis en place des partis politiques d’obédience régionale et nationale. C’est ainsi que le mouvement des forces démocratiques de la Casamance (MFDC) créé par Émile Badiane, Ibou Diallo, Édouard Diatta, Dembo Coly, … a vu le jour et sera allié au BDS de Senghor qui était devenu l’union progressiste sénégalais (UPS) puis le parti socialiste (PS). La représentation de la Casamance à l’Assemblée d’alors était assurée par des fonctionnaires affectés dans la région. Ce que les Casamançais trouvaient anormal. C’est comme cela qu’à Vélingara il y avait Robert Delamarre, Bougie a été présenté vers les indépendances pour devenir le député d’Oussouye. Ce qui a provoqué la création du MFDC. C’est ainsi que ces pères-fondateurs ont intégré le premier gouvernement de Senghor de 1957. Émile Badiane est resté ministre jusqu’en 1972, date de sa mort.
 
L’accord entre Senghor et les responsables du MFDC
 
L’accord de 1957 était politique entre Senghor et les fondateurs du MFDC. Comme partout en Afrique, aussi avec l’éclatement de la fédération du Mali, il y avait des personnalités qui portaient le projet de l’indépendance partielle des États théorisé par les hommes d’affaires français qui voyaient leurs intérêts menacés par une Afrique indépendante et unie. C’est le même cas qui s’est produit avec l’éclatement de la fédération du Mali qui a suscité l’envie des Casamançais d’aller seuls en État comme le Sénégal.
 
Le problème de lotissement de Cap Skirring et la RN6 qui a créé une vague d’indignation …


Le lotissement est le fusible déclencheur de cette crise. D’abord le Cap Skirring avec la construction du réceptif le Club Med 1976. Les propriétaires espéraient voir leurs enfants travailler dans cet hôtel d’abord et occuper des postes de responsabilité. Malheureusement cela n’a pas été le cas parce qu’on ne leur a pas dit qu’il fallait des profils qualifiés avant de prendre leurs terres. Cette situation a créé une vague d’indignation…
Il y a aussi les années de sécheresse au nord qui a créé un grand flux migratoire vers le sud à la fin des années 70. Ils ont créé leur propre village à côté, différents des autochtones avec leur propre organisation. C’est pourquoi on trouve sur la rive du fleuve Casamance sur la RN6, des villages qui portent le même nom : Agnack, Baghagha, … Et là, l’administration était plus proche d’eux qui venaient du nord que les casamançais en personne.
 
… et la ville de Ziguinchor est l’élément qui a fait sauter le bouchon
 
La goutte d'eau de trop, c’est le lotissement de Ziguinchor. Les populations autochtones se sont senties lésées disant que l’administration leur arrache leurs terres au profit des nouveaux-venus. C’est ce sentiment de frustration qui a poussé les populations le 26 décembre 1982 à faire une marche pacifique. Elle a été pacifique parce qu’il n’y avait pas de bataille ni de guerre. Lorsque le drapeau se faisait descendre à la gouvernance, il n’y avait pas de bagarre. Ils scandaient en langue locale : nous voulons nos terres. Ce qui a été interprété pour dire : nous voulons être libres, nous voulons être indépendants. Ils le scandaient en diola. Ainsi le drapeau du Sénégal a été remplacé par un drapeau blanc. Ils prônent la paix. Après la gouvernance, ils se sont dirigés à la gendarmerie de Goumel pour la même cause. Malheureusement, le gendarme de faction a ouvert le feu. Il y a eu deux blessés : un c’est le pouce de la main droite et l’autre la balle a frôlé un peu son visage trèsprès s de l’œil gauche. Il y aura des arrestations après.
 
La fameuse finale de la coupe du Sénégal JA-Casa Sport de 1980 et la lettre de protestation et d’indignation de l’Abbé Augustin Diamacoune Senghor au président Léopold Sédar Senghor
 
La finale de la coupe du Sénégal de 1980 JA-Casa a aussi été un des déclencheurs de cette crise. Le Casa était le tenant du titre qu’il voulait défendre… La bagarre a éclaté entre joueurs et ensuite aux alentours du stade et de la ville.
Ceci consécutivement à une conférence organisée par l’Abbé Augustin Diamacoune Senghor sur un courrier qu’il a envoyé au président de la République Léopold Sédar Senghor pour s’offusquer du fait qu’il n’est pas allé en Casamance pour faire ses adieux à la tête de la présidence comme il l’a fait à Touba, Tivaouane, Ndiassane, Cambérène, Kaolack… Il s’offusquait du fait que ce n’est pas bon parce qu’il a été soutenu par les casamançais qui l’ont hissé à la tête du pays. Donc, il devrait aller en Casamance pour dire au revoir aux familles religieuses et coutumières de cette région qui l’ont porté au pouvoir.
 
Sidy Badji un ancien combattant de la guerre d’Algérie, la fameuse réunion de Diabir et l’assassinat du lieutenant de la gendarmerie Amath Tidiane Gadio et la création du maquis
 
Après la marche de 1982, les gens se sont réunis à Diabir pour faire le bilan de cette marche et des arrestations tous azimuts. Des règlements de comptes car l’UPS devrait tenir une contre-marche entre le 28 ou 29 de la même année pour dénoncer ce qui s’est passée le 26 du mois. C’est le déclenchement de la chasse aux sorcières. C’est ainsi que des responsables du Pds, de Allez-Casa, … ont été cueillis et arrêtés. C’est ce qui a installé la méfiance au sein de la population, a enlevé l’harmonie de la vie familiale, a cassé les familles, … ils devraient être jugés en novembre 1983. Mais à la veille de cette audience, ils se sont réunis à Diabir pour sensibiliser sur ce qui pourrait se produire les jours à venir. Ils ont été infiltrés par des agents des renseignements qu’ils ont malheureusement tués. Ces agents étaient dirigés par le lieutenant Amath Tidiane Gadio de la gendarmerie. C’est ainsi que sachant qu’ils allaient être recherchés, ils ont décidé de créer le maquis. C’est ainsi qu’ils se sont réfugiés à Diabir. Le maquis est une création de Sidy Badji. Un ancien combattant de la guerre d’Algérie. C’est lui qui a déclenché ce mouvement de révolte et cette envie de se rebeller car disant que ces prisonniers ne seraient pas libérés. Les gens l’ont cru et l’ont suivi.
 
Abbé Diamacoune Senghor, Nkrumah Sané, … les théoriciens de l’indépendance de la Casamance et la création d’un gouverneur militaire à Ziguinchor
 
Donc il y avait l’Abbé Diamacoune et Nkrumah Sané qui théorisaient l’indépendance de la Casamance. Les gens ont cru au déclenchement de l’indépendance comme c’est réussi en Guinée Bissau. Malheureusement, l’État a cru que la force militaire allait régler ce problème. C’est pourquoi, un gouverneur militaire avait été affecté à Ziguinchor. C’est ainsi que le général Amadou Dieng a été nommé gouverneur militaire à Ziguinchor. Il fallait trouver un bouc émissaire parce que les gens étaient surpris de cette vague d’indignation et il y avait plusieurs poches de révolte.
 
Une crise mal gérée par les présidents qui se sont succédé.
 
Depuis, la gestion de cette crise est devenue difficile parce que l’État, tout à fait au départ, n’a pas pris de recul pour mieux cerner cette crise. Et trois présidents se sont succédé sans pouvoir la régler. Et chaque président a son style. Lorsque l’Abbé Diamacoune écrivait sa lettre, Senghor était président et n’a pas répondu. Il a refilé la patate chaude à Abdou Diouf qui n'a compris qu'en 1999, que  pour régler cette crise, il ne devrait pas militariser la solution. C’est pourquoi les gens se sont retrouvés en Gambie pour un cessez-le-feu. La campagne électorale de 2000 arrivée, tout a été suspendu alors qu’il était à deux doigts de régler définitivement cette crise. Il a demandé la suspension jusqu’après la campagne. Malheureusement, il a été battu par Me Abdoulaye Wade qui avait promis de la régler en 100 jours. Mais il n’a pas pu. Il a quand même réussi à faire signer l’accord de Ziguinchor. Quant à l’actuel président, Macky Sall, il a réussi à installer l’accalmie et discute avec tout le monde ...
Lundi 26 Décembre 2022
Dakaractu



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