Semences certifiées : L’Afrique de l’Ouest cherche encore son passage du laboratoire au champ


Il aura fallu exactement 1918 jours soit un peu plus de cinq ans pour mener à son terme le projet ABEE, de son intitulé complet en anglais West Africa Breeding Network and Extension Empowerment, que l'on traduit par « Renforcement des réseaux et des capacités institutionnelles en amélioration des plantes pour le développement de cultures résilientes répondant aux besoins des paysans d'Afrique de l'Ouest ». Lancé dans les prémices de la pandémie de Covid-19, ce programme financé à hauteur de 8 millions d'euros par l'Union européenne, dans le cadre de l'initiative DESIRA, s'est achevé dans un contexte bien plus serein, mais face à un constat qui n'a guère changé : les semences certifiées, pierre angulaire de toute production agricole, demeurent dramatiquement insuffisantes dans l'espace sahélo-ouest-africain.

 

Coordonné par le CORAF et exécuté conjointement par l'INERA (Burkina Faso), l'INRAN (Niger) et l'ISRA (Sénégal), avec l'appui technique du CIRAD et de l'IDP, le projet a fédéré un consortium inédit d'instituts nationaux de recherche agricole, de centres de recherche avancés et d'organisations sous-régionales. Son ambition première : moderniser les pratiques de sélection variétale en plaçant le sélectionneur et au-delà, le paysan au centre du dispositif, tout en alignant l'offre semencière sur les réalités des marchés locaux.

 

Le bilan technique présenté lors de l'atelier de clôture est loin d'être négligeable. Le projet a permis l'acquisition de matériels de laboratoire de dernière génération, la réalisation d'infrastructures dédiées à la recherche variétale et, fait marquant, la digitalisation de plusieurs processus de sélection. L'introduction des techniques modernes de sélection génomique a par ailleurs considérablement rehaussé le niveau technique des programmes dans les trois pays concernés. D'ailleurs, l'un des acquis les plus structurants aura été la formation d'une nouvelle génération de chercheurs et d'étudiants, à l'heure où l'expertise en amélioration des plantes vieillit inexorablement à travers le continent.

 

Car c'est bien là que réside l'urgence. La semence, comme l'a rappelé le représentant du ministre sénégalais de l'Agriculture lors de la cérémonie d'ouverture, « détermine tout dans le cycle de la production ». Or, malgré les variétés sélectionnées dans le cadre d'ABEE, adaptées aux conditions climatiques en mutation et aux besoins nutritionnels d'une population ouest-africaine en constante augmentation, le passage à une diffusion à grande échelle de semences certifiées reste problématique. La production de semences certifiées de qualité exige en effet l'implication d'un maillon encore trop absent : le secteur privé.

 

C'est en substance le message qu'a martelé le Dr Moumini Savadogo, directeur exécutif du CORAF, dans son discours de clôture. Pour lui, les axes prioritaires pour la suite sont clairs : au-delà de l'amélioration variétale et de la production des premières générations de semences par les instituts publics, c'est le secteur privé qui doit désormais prendre le relais pour investir et mettre à disposition, à grande échelle, ces variétés. Il a par ailleurs précisé que ces variétés sont sélectionnées à la fois pour des marchés spécifiques et pour des enjeux plus complexes tels que le changement climatique ou l'amélioration de la productivité des chaînes de valeur autant de dimensions que seul le privé peut porter à l'échelle commerciale requise.

 

La mise en œuvre du projet n'a pas été sans embûches. La pandémie de Covid-19, qui sévissait au moment du lancement, a imposé des contraintes logistiques et méthodologiques considérables. Par ailleurs, la dégradation sécuritaire au Sahel particulièrement au Burkina Faso et au Niger a pesé sur certaines activités de terrain. Ces difficultés cumulées ont conduit l'Union européenne à accorder une prorogation de dix-huit mois, saluée par l'ensemble des partenaires comme un geste de compréhension exemplaire.

 

En outre, la question de l'échelle reste entière. ABEE a certes produit des résultats probants pour trois pays, mais l'espace CORAF regroupe plus de quinze États. Le Dr Savadogo a lancé un appel pressant aux bailleurs de fonds pour financer une phase de mise à l'échelle sous-régionale, plaidant pour que les acquis du projet soient amplifiés et portés au bénéfice de l'ensemble des systèmes nationaux de recherche agricole de l'Afrique de l'Ouest.

 

L'atelier de Dakar intervenait au lendemain de deux journées de discussions consacrées à la résilience climatique dans la même salle, rappelant à quel point les enjeux sont imbriqués. La disponibilité de variétés végétales adaptées au changement climatique conditionne directement la sécurité alimentaire de communautés rurales déjà fragilisées. C'est pourquoi le déficit en semences certifiées, ce maillon faible entre laboratoire de recherche et champ paysan, constitue non seulement un retard agronomique, mais une vulnérabilité systémique pour l'ensemble de la sous-région.

Mercredi 25 Mars 2026
Dakaractu



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