De l'idéologie en économie – dialogue avec le Pr Amath Ndiaye


Dans une tribune enjoignant le gouvernement de « sortir du débat idéologique » et de restructurer la dette, le Pr Amath Ndiaye pose un débat fort intéressant portant sur le lien entre idéologie et économie, sujet sur lequel il me plaît de lui apporter ma modeste contribution qui, opportunément, provient d’une réflexion à laquelle j’ai été convié par une chaire sur les études africaines au cours du mois précédent. C’est dire son actualité et son acuité, donc son intérêt.

Economie-idéologie : un débat tabou chez les économistes ?

Étymologiquement, le mot « idéologie » dérive du grec « idea » (l'idée, la forme) et « logia » (le discours, l'étude). Il renvoie donc, au sens originel, à la « science des idées », c'est-à-dire l'étude de leur origine, formation et développement. Mais ce sens, assigné notamment par Destutt de Tracy, a glissé vers une acception où l'idéologie, comme l'évoque le Pr Amath Ndiaye, est entendue comme un ensemble de croyances ou représentations propres à un groupe, souvent avec une connotation dogmatique. Rappelons que ce glissement sémantique convoie avec lui un usage péjoratif qui rappelle à bien des égards que le propre de toute idéologie est de se refuser comme telle, de nier son caractère falsificateur et de se draper du manteau du savoir objectif.

On pourrait objecter que l'économie — science des richesses, des échanges et des choix efficaces, pour reprendre Raymond Barre (1959) — est neutre face à l'idéologie ainsi entendue. Sous cette acception, la science économique prétend à l'universalité et l'on pourrait admettre sa neutralité idéologique. Mais dans les faits, elle ne l'est pas, y compris dans son emploi dogmatique, dès lors qu'on entreprend d'actualiser la pensée de Fanon dans le champ économique.

Une lecture fanonienne de l’économie africaine confirme qu’elle fut toujours gouvernée par les idéologies dominantes. Le modèle occidental, capitaliste ou socialiste, a cherché à s’imposer universellement. La colonisation capitaliste et le collectivisme marxiste se sont partagé le monde, mais ces deux formes ont échoué à s’universaliser. Joseph Pouemi et Samir Amin avaient alerté : le premier montrant que la monnaie peut asservir, le second expliquant le sous-développement des périphéries par leur subordination aux centres. Une économie affranchie des rapports de pouvoir relève en pratique de la fiction.

L’économie en Afrique a besoin d’une idéologie

Vouloir appliquer en Afrique les recettes des pays riches est une chimère : l’expérience l’a maintes fois démontré. Ces tentatives se soldent par l’échec. Pas plus qu’on ne change une société par un décret, on ne fait pas décoller une économie en lui imposant un modèle plaqué de l’extérieur. Puisque le développement n’est pas reproductible à souhait, ne faut-il pas sonder de façon endogène son ressort déclencheur ?

La thèse de Paulin Hountondji soutenant que la philosophie africaine devait trouver son point de départ dans les problèmes africains semble s’appliquer ici car, mutatis mutandi, nous pensons que l’économie doit trouver son point de départ dans les problèmes économiques africains. Pour Jean Marc Ela, l’enjeu de la recherche en Afrique est la transformation des conditions de vie de millions d’êtres humains. Toute pensée étant située, par ailleurs, le travail scientifique en économie doit donc partir des situations réelles vécues par les Africains.

À cette seule condition, la science économique, en Afrique, pourrait élaborer une idéologie au sens noble de « science des idées », comme instrument efficace d’interprétation du réel, la réconciliant avec elle-même et aller dans le sillage de nombre de leaders africains tels que Mamadou Dia, Nkrumah, Nyéréré, Cheikh Anta Diop, Amilcar Cabral, etc. Cela suppose de dépasser l’idée d’une neutralité de l’économie. La question de la restructuration de la dette offre, sous cet angle, un excellent cas d’école.

Le débat sur la restructuration de la dette soumise au prisme de l’idéologie, entendue comme une science des idées

Dans le champ strictement économique, une approche coût-bénéfice permet d’évaluer la pertinence d’une restructuration de la dette. Quels avantages le Sénégal tirerait-il à ne pas restructurer et quels en seraient les coûts ?

Premièrement, l’économie affichait en 2025 l’un des taux de croissance les plus élevés au monde (+7,8 %), élargissant substantiellement l’assiette fiscale, le PIB. Deuxièmement, les performances remarquables en mobilisation des recettes publiques témoignent d’un effort combiné d’élargissement de l’assiette et d’efficience accrue de l’administration fiscale. Troisièmement, les retombées de la lutte contre la mal gouvernance et l’amélioration du climat des affaires se traduisent par la 7e place du Sénégal au classement B-Ready de la Banque mondiale et par 13 000 milliards de FCFA d’intentions d’investissement enregistrées à l’issue du « Fii Senegal ». Quatrièmement, l’amélioration de l’efficience dans le domaine énergétique a permis de réduire les prix de l’électricité, sans supprimer les subventions comme le voudrait le FMI. Une restructuration de la dette, avec comme conséquence, un ajustement interne, n’aurait certainement pas permis à l’Etat de réduire les prix, de recruter des milliers d’enseignants, d’octroyer une indemnité de logement aux fonctionnaires, de relancer le programme des bourses de sécurité familiale, etc. Cinquièmement, l’État garde les coudées franches pour renégocier les contrats afin de mobiliser une part plus importante des recettes issues des ressources naturelles et supprimer les dépenses non essentielles, tout en préservant celles liées au stock de capital humain (santé, éducation, enseignement supérieur) et à d’autres secteurs vitaux (chemins des fers, digitalisation des processus du secteur public et parapublic, etc.). Toute chose qui infirme la thèse d’une éviction des investissements publics prioritaires. C’est la somme de tous les efforts susmentionnés qui donnera au Sénégal de ramener son déficit budgétaire à 3% d’ici 2027.

Le principal inconvénient de ne pas restructurer serait de se priver de l’accès aux financements internationaux cautionnés par le FMI. Mais cette thèse occulte qu’une restructuration envoie un signal de faillite au marché. Quels bailleurs prêteraient à un pays en défaut, sachant qu’ils y perdraient leurs mises ? De surcroît, la plupart des partenaires font face à de graves déficits budgétaires que la guerre au Moyen-Orient aggravera. Enfin, en cas de retour sur le marché des eurobonds par suite d’une restructuration, le Sénégal obtiendrait-il des taux plus avantageux que ceux de l’UEMOA ?

Un effort de benchmarking de la part des tenants de cette option aurait pu leur permettre de noter, qu’au bout de six ans d’un programme de restructuration de la dette avec le FMI, la Zambie ne voit toujours pas le bout du tunnel. Mieux, le plan de restructuration de 2022 y a eu un coût élevé, en termes d’austérité : suppression des subventions sur les intrants agricoles, sur l’électricité et le carburant dont le prix à la pompe s’est accru de près de 60% avec comme corollaire une envolée des prix des aliments de base. Le Ghana pour sa part, a annoncé la création d’un conseil budgétaire indépendant pour ne plus dépendre du FMI dont le programme touche à sa fin.

Une analyse coût-bénéfice lucide invite donc à mesurer froidement les bénéfices et les pertes réels d’une telle opération. Au-delà, les recettes du passé de type « suitcase », façonnées par le couple pouvoir dominant-savoirs hégémoniques, ayant conduit aux mêmes impasses, ne faudrait-il pas changer de fusil d’épaule ?

Changer les règles du jeu et se donner les moyens de fixer ses propres options stratégiques

Sous ce prisme, la rationalité des décideurs sénégalais ne résulte pas d’un choix aveugle, idéologique ou non, mais procède d’une option de politique économique claire et assumée : celle de se donner la liberté de choisir ses propres orientations stratégiques. Pour circonscrire le problème au champ de la politique économique, il s’agit de refaire sienne la règle d’or de Tinbergen, économiste faisant consensus dans ce champ : définir avec la clarté qui sied ses objectifs, puis choisir à rebours les instruments qui y concourent le mieux.

L’objectif est triple : mettre le cap vers un « Sénégal prospère » ; garantir l’égalité des chances et l’équité dans la distribution des revenus, à la manière d’une justice sociale rawlsienne ; penser et définir souverainement ses options stratégiques. Le choix des instruments ne peut dès lors relever de recettes éculées ayant mené par le passé aux mêmes impasses. L’option faite est donc de s’affranchir des instruments « culs-de-sac » pour privilégier de nouveaux leviers, expérimentés par des pays ayant connu un passé colonial puis un « miracle économique » (Japon, Chine, Malaisie, Vietnam). Cette nouvelle panoplie repose sur une rationalité qui consiste pour le décideur à penser et définir souverainement ses propres options stratégiques dans l’intérêt de la nation.

Sous cet angle, il est aisé de comprendre que le choix de ne pas restructurer la dette procède d’une volonté assumée de changer les règles du jeu, de fixer ses propres options et d’amener les partenaires stratégiques à s’y arrimer. In fine, le débat sur l’opportunité ou non de la restructuration de la dette me donne de croire, qu’il est peut-être venu le temps pour nous autres économistes de recentrer nos questionnements sur les problèmes économiques africains, non point avec les œillères des autres mais la posture de chercheurs immergés dans les maux du continent. Pour reprendre Joseph Ki Zerbo : « dormir sur la natte des autres, c’est comme si l’on dormait par terre ». N’est-il pas venu le temps de rendre la natte d’autrui ?

Joe Cabral, Economiste

Laboratoire de recherches sur les institutions et la croissance (LINC)


 

Mercredi 25 Mars 2026
Dakaractu



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