À Dakar, on ne suit pas la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran comme on suit un match de football. Elle semble si lointaine, si étrangère à nos préoccupations quotidiennes. Et pourtant. Depuis le 13 avril 2026, la marine américaine bloque les ports iraniens dans le détroit d’Ormuz. Le baril de pétrole frôle les 103 dollars. Le prix de l’urée, l’engrais qui nourrit nos champs, a bondi de plus de 50 % en six semaines. Et le Sénégal, pays déjà lesté d’une dette colossale, entre dans une zone de turbulences qu’aucun responsable n’ose encore nommer clairement. Un détroit à l’autre bout du monde. Notre argent dedans. Le détroit d’Ormuz est un goulot d’étranglement de 34 kilomètres de large, coincé entre l’Iran et Oman.
Un point sur la carte que la plupart des Sénégalais n’auraient jamais eu de raison de chercher. Et pourtant, jusqu’en février 2026, environ un cinquième du pétrole mondial y transitait chaque jour, selon l’Agence internationale de l’énergie. Depuis le début de la guerre déclenchée par les frappes américano-israéliennes sur l’Iran le 28 février, ce passage est quasi paralysé. Et depuis le 13 avril, les États-Unis ont répondu en bloquant les ports iraniens, accentuant encore la crise. Résultat : le baril de Brent, qui s’échangeait autour de 70 dollars avant la guerre, dépasse aujourd’hui les 100 dollars, une hausse de plus de 40 % en 6 semaines, confirmée par les données de marché disponibles.
Pour le Sénégal, pays qui importe la quasi-totalité de ses hydrocarbures (le pétrole représentait 41 % de sa consommation finale d’énergie selon l’AIE en 2021, entièrement importé), chaque dollar de plus sur le baril se traduit par une pression immédiate sur les prix à la pompe, sur le coût du transport, sur la facture d’électricité. L’histoire donne la mesure du risque. Lors de la crise russo-ukrainienne de 2022, la flambée du pétrole brut avait fait bondir les prix du carburant en Afrique du Sud de plus de 25 % en six mois. Ce choc-ci est potentiellement d’une tout autre ampleur. « Pour la plupart des économies africaines, des prix du pétrole plus élevés signifient des monnaies plus faibles et une pression inflationniste renouvelée », a averti Yvonne Mhango, économiste chez Bloomberg Economics.
L’engrais, cette crise silencieuse qui menace nos assiettes Si la flambée du carburant est visible, elle s’affiche sur les panneaux des stations, la crise des engrais est, elle, invisible. Et pourtant potentiellement plus dangereuse encore pour un pays comme le nôtre. Entre 20 et 33 % du commerce maritime mondial des engrais transitent par le détroit d’Ormuz, selon la CNUCED et le cabinet d’analyse Kpler. Or, les pays du Golfe ,Qatar, Arabie saoudite et Oman, figurent parmi les principaux exportateurs mondiaux d’engrais azotés.
Avec la paralysie du détroit, les prix ont bondi. D’après les données publiées le 7 avril par la Banque mondiale, le prix de l’urée, l’engrais azoté le plus vendu dans le monde, celui que nos agriculteurs utilisent pour le riz, le mil et l’arachide, a augmenté de plus de 54 % en 2 mois, passant d’environ 480 à 726 dollars la tonne, un niveau inédit depuis la crise russo-ukrainienne de 2022. Pour les paysans de la vallée du fleuve Sénégal, pour les agriculteurs de Casamance, de Thiès ou de Diourbel, une telle hausse aggrave une équation déjà difficile. Si les prix se maintiennent à ces niveaux, les analystes estiment probable une réduction des surfaces fertilisées lors de la campagne agricole 2026-2027.
Selon une note du secrétaire général de l’ONU, António Guterres citée en mars 2026, « les perturbations du détroit d’Ormuz pourraient aggraver l’accès aux engrais pour certains des pays les plus pauvres au monde ». La sécurité alimentaire de régions déjà fragilisées pourrait, à terme, en pâtir. Le Sénégal est certes producteur de phosphates et d’engrais phosphatés via les Industries chimiques du Sénégal. Mais l’urée azotée, celle dont les cultures ont le plus besoin au moment des semis, est massivement importée. La saison des pluies, elle, n’attendra pas que la guerre se termine.
Une dette à plus de 100 % du PIB : le Sénégal ne peut pas se permettre ce choc C’est le contexte qui rend ce choc extérieur particulièrement périlleux. Le Sénégal entre dans cette crise dans une posture de vulnérabilité financière exceptionnelle. Les audits conduits depuis l’arrivée au pouvoir du président Bassirou Diomaye Faye ont révélé une vérité brutale : la dette publique réelle du pays dépasse 100 % du PIB, certaines estimations la situent autour de 132 % selon les périmètres retenus (dette brute du secteur public).
Dans ce contexte, une hausse prolongée des importations d’énergie viendrait mécaniquement creuser le déficit courant, exercer une pression sur les réserves de change et renchérir le service de la dette libellée en dollars. La Banque africaine de développement avait déjà observé, lors des précédents chocs énergétiques, une détérioration des déficits budgétaires en Afrique subsaharienne liée à la hausse des dépenses énergétiques et des coûts d’importation. Avec une flambée de plus de 40 % du pétrole et de plus de 50 % des engrais depuis le début du conflit, l’ampleur du risque est réelle.
Le président Diomaye Faye l’a lui-même signalé dans son discours du 3 avril 2026, à l’occasion de la fête de l’Indépendance : « Des chocs imprévisibles auxquels sont exposés les équilibres économiques mondiaux impactent déjà les chaînes d’approvisionnement, tels que les coûts de transport, les prix des hydrocarbures. » Une façon mesurée d’annoncer que la politique d’austérité qui se profile n’est pas seulement un choix politique, c’est une contrainte imposée de l’extérieur.
Le paradoxe du nouveau producteur de pétrole Il y a quelque chose d’amer dans cette situation. Le Sénégal est désormais producteur de pétrole. Le champ de Sangomar a livré ses premiers barils en juin 2024. Le projet gazier Grand Tortue est en production depuis début 2025. Dans la théorie économique, la flambée des cours aurait dû bénéficier au pays. Dans la réalité sénégalaise, c’est bien plus compliqué. Le Sénégal produit du brut léger qu’il exporte, mais importe toujours la majorité des produits pétroliers raffinés qu’il consomme. Il n’a pas de capacité de raffinage suffisante pour transformer son propre pétrole en carburant pour ses voitures, en fioul pour ses usines, en kérosène pour ses avions.
C’est un problème structurel qui n’est pas propre au Sénégal : le Nigeria, premier producteur africain, en est l’exemple le plus connu, exportant massivement du brut tout en important ses carburants au prix fort international. La hausse des revenus pétroliers à l’exportation, bienvenue dans un contexte de dette écrasante, ne compensera donc vraisemblablement pas l’augmentation de la facture d’importation d’énergie.
Selon une analyse de Coface, la structure commerciale du Sénégal rend les performances des exportations de plus en plus liées à l’évolution des prix du pétrole, dans les deux sens. Des routes maritimes qui se réorganisent sans nous consulter L’effet Ormuz se conjugue avec les tensions persistantes en mer Rouge. Les grands armateurs mondiaux ont suspendu ou redirigé leurs services. Les navires contournent désormais le cap de Bonne-Espérance, rallongeant les trajets de plusieurs semaines et renchérissant les frets. Pour un pays qui importe ses biens d’équipement, ses produits alimentaires, ses matériaux de construction, et qui exporte ses phosphates, ses produits de la mer et son pétrole, cette désorganisation des routes maritimes mondiales représente une pression directe sur la compétitivité de l’économie nationale.
L’UNCTAD a relevé une chute de près de 95 % du trafic dans le détroit entre février et mars 2026. Les surtaxes d’urgence appliquées par les armateurs s’ajoutent mécaniquement au coût final des importations. Ce que cette guerre révèle de notre vulnérabilité structurelle Au fond, la guerre au Moyen-Orient ne crée pas les fragilités sénégalaises, elle les révèle et les accélère. Elle révèle qu’en dépit de ses nouvelles ressources pétrolières et gazières, le Sénégal reste profondément exposé aux chocs extérieurs. Qu’il n’a pas encore bâti la capacité de raffinage qui le rendrait moins dépendant des marchés internationaux. Qu’il ne dispose pas de stocks stratégiques d’engrais pour protéger sa campagne agricole.
Qu’une dette héritée et dissimulée le prive de toute marge de manœuvre budgétaire au moment où il en aurait le plus besoin. Le feu est lointain. Mais sa chaleur, elle, est déjà là. Dans le prix du carburant à la pompe. Dans le coût des engrais qui arrivent au port. Dans les arbitrages douloureux d’un gouvernement qui doit, en même temps, rembourser sa dette, préparer sa campagne agricole et protéger le pouvoir d’achat de dix-sept millions de Sénégalais. Aucune réponse magique n’existe. Mais comprendre que cette guerre est, elle aussi, notre affaire, c’est peut-être le premier pas pour commencer à nous en protéger.
Paul Sédar NDIAYE
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