Arrestation d’un important chef djihadiste en RDC : Fiston Mahamba Wa Biondi perce le mystère Kisokeranyo


 Le 9 janvier dernier, les forces de sécurité congolaises ont mis la main sur un gros poisson dans le Nord-Kivu. Il s’agit de Benjamin Kisokeranyo. Vétéran de la lutte armée menée par les Forces démocratiques alliées (ADF), cet homme était un juge et était chargé des renseignements au sein de cette organisation qui s'est alliée avec l’État Islamique et est devenu l’une de ses filiales les plus actives. Sauf que Kisokeranyo n’a pas suivi Musa Baluku et ses sous-fifres dans leur allégeance. Pour percer le mystère Kisokeranio, Dakaractu s’est entretenu avec le journaliste congolais Fiston Mahamba Wa Biondi. C’est l’un des meilleurs spécialistes du groupe djihadiste ougandais dont l’épicentre des actions se trouve dans l’est congolais.
 
Que sait-on de Benjamin Kisokeranyo et de son importance au sein des ADF ?
 
Il fut pendant plusieurs années un élément important du fonctionnement de la rébellion Ougandaise Allied Democratic Forces/National Army for Liberation of Uganda (ADF/NALU) active depuis les années 1990 dans la zone frontalière entre la RDC et l'Ouganda. Son père, Fenehasi Bwambale Kisokeranyo est l'un des fondateurs de cette alliance rebelle, soutenue à l'époque par le régime du président Zaïrois Mobutu Sese Seko afin de fragiliser le régime de Yoweri Kaguta Museveni en Ouganda. Benjamin Kisokeranyo jouait un rôle très important dans les renseignements, les finances et les ravitaillements des rebelles ADF vu son intégration dans la région. Principalement élevé et grandi dans le secteur de Ruwenzori en territoire de Beni, il a parmi ses épouses, une congolaise originaire de cette région. Sa connaissance du milieu et son intégration locale, lui ont permis de tisser des liens extérieurs qui pouvaient appuyer la vision lointaine du mouvement (renversement du régime ougandais) et présente (l'instauration d'un gouvernement islamique en Ouganda). Benjamin Kisokeranyo n'avait pas rejoint son père, qui est rentré en Ouganda avec plusieurs autres membres de la branche NALU de cette coalition rebelle Ougandais, suite à l'amnistie accordée par Kampala à ces rebelles; qui étaient prêts à cesser les hostilités vers les années 2006. Restés en RDC, aux côtés de Jamil Mukulu, il a continué à assumer les mêmes fonctions après la prise de commande de cette rébellion islamiste par Musa Seka Baluku après l'arrestation de Jamil Mukulu en Tanzanie 2015. Les dernières informations, notamment des chercheurs indépendants, du groupe d'experts de Nations Unies et des sources locales ayant une connaissance de l'ADF indiquent que Benjamin Kisokeranyo s'est séparé du plus grand groupe des ADF porté par Musa Seka Baluku, qui a prêté allégeance à l'État Islamique. La branche dirigée par Benjamin Kisokeranyo est composée de quelques fidèles à Jamil Mukulu, qui voulait que l'ADF garde sa mission du renversement du régime ougandais afin d'y instaurer un État Islamique, qui pourrait par la suite s'élargir dans la région.
 
Jusqu'à son arrestation, quel était son poids réel dans l'insurrection dans l'est de la RDC ?
 
Il faut dire que la dissidence dans le groupe ADF n'est pas formellement confirmée. Aussi s'il faut situer le départ de Benjamin Kisokeranyo vers 2019 lorsque Musa Seka Baluku a solennellement fait allégeance à l'État Islamique, il faut préciser que les tueries atroces des ADF datent depuis 2013, c'est qui implique une grande responsabilité de ce commandant dans ces crimes, surtout qu'il était responsable des renseignements au sein de ce groupe classé par les États-Unis sur sa liste d'organisations terroristes. Aussi, le fait que Benjamin Kisokeranyo ne se soit jamais rendu ni aux institutions sécuritaires de la RDC moins encore celles de l'Ouganda confirment les allégations de recrutement et entretiens d'un mouvement insurrectionnel qui lui étaient imputées après sa dislocation avec le groupe de Musa Seka Baluku. Il reste à savoir si Benjamin Kisokeranyo n'avait pas tenté de marchander sa dissidence de l'ISCAP auprès de renseignements congolais ou Ougandais afin d'obtenir la fragilisation de son rival Musa Seka Baluku et l'amnistie comme avait procédé son père en coopérant pour la démobilisation de ses militants de la branche NALU.

 
Ce qui veut dire que sa capture risque d'ouvrir un grand boulevard pour son rival Musa Baluku pour ne pas dire qu'il aura désormais les coudées franches...
 
Je ne pense pas que sa capture ait un impact réel sur les opérations militaires conjointes menée par les armées Congolaise et Ougandaise contre l'ADF, mais les renseignements qu'il fournira (s'il coopère sincèrement) aideront les services spécialisés de comprendre profondément le fonctionnement de la logistique, du renseignement, recrutement et du financement de ce mouvement.
 
Actuellement comment se présente l'Insurrection dans l'est de la RDC et comment avez-vous analysé les attaques qui ont ciblé l'Ouganda ?
 
La partie orientale de la République Démocratique du Congo est une pépinière des groupes armés tant locaux qu'étrangers, aux diverses revendications (identitaires, économiques, géostratégiques...) Mais parmi toutes ces insurrections, celles des ADF paraissent plus dangereuses sous plusieurs formes. Avant que l'État Islamique ne commence à revendiquer les attaques des rebelles ADF en 2019, ce groupe avait déjà massacré plus de 2 milliers de civils sans mettre en avant les causes réelles de ces attaques lâches contre ces civils non armés et sans demander une contrepartie pour la cessation de ces tueries. Les tueries commises par les ADF visent essentiellement des civils, évitant des affrontements directs avec l'armée et visent toute personne n'étant pas membre de cette rébellion islamiste, y compris des musulmans. Les récents attentats des ADF en Ouganda ont également été revendiqués par l'État Islamique. Ces attaques se présentent comme une signature visant à confirmer le caractère transnational du réseau entretenu par l'ADF en Afrique Centrale, Orientale et Australe mais également sa capacité de nuisance. Au sein de l'État Islamique, l'ADF cherche à affirmer sa place en démontrant sa capacité dans l'imposition de la terreur par des attaques meurtrières perpétrées par ses combattants grâce aux engins explosifs improvisés et d'autres tueries atroces.
Vendredi 14 Janvier 2022
Dakaractu



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