Amadou Bâ : DPG Reportée, Candidat de la Continuité


Le Premier Ministre Amadou Bâ, de toute évidence un homme de qualité et de compétence, n’a pas fait sa Déclaration de Politique Générale. Le discours qu’il a prononcé à l’Assemblée nationale, trop long et sectoriellement trop spécifique, devait l’être avant la session budgétaire pour être pertinent car il n’était qu’une synthèse des récents débats budgétaires. Notre problème stratégique n’est pas le listing de ce qu’on peut faire ou qu’on a pu faire avec le budget actuel dans l’éthique et la transparence, nos allocations de ressources budgétaires n’étant pas si mauvaises. Notre problème est une problématique de création de richesse insuffisante pour alimenter un budget à la hauteur des attentes en termes de biens et services publics en quantité et en qualité suffisantes.

Le Premier Ministre n’a donc fait qu’une revue du bilan des politiques sectorielles en cours, ainsi que leurs perspectives à très court terme, tout en affirmant clairement que le PSE sera actualisé à la suite de larges concertations. Effectivement, dire qu’on veut un Sénégal Émergent en 2035 est trop simpliste comme vision puisqu’une vision doit pouvoir se décliner en une seule phrase qui doit comporter la stratégie principale qu’on compte mener vers cette émergence. Nous comprenons donc que le Premier Ministre puisse s’approprier la vision d’un Sénégal Emergent en 2035 tout en affirmant que le PSE sera revu, actualisé, et réorienté car il ne s’agit en réalité que de plans changeants au gré des circonstances.  

Dans cette perspective, il a appelé à un consensus pour résoudre le problème fondamental du pays, l’emploi des jeunes et la satisfaction de leurs aspirations à la liberté et à l’autonomie. Les autres politiques déclinées qui sont essentiellement sociales et redistributives (équité sociale et territoriale notamment) ne dépendent que de nos capacités budgétaires tributaires de la création de richesse. Il a ainsi donné rendez-vous à la représentation nationale dans 6 mois pour présenter son programme qui ne pourra être qu’un programme de campagne, le sien, mais dans la continuité. Dans la continuité, car malgré sa volonté nouvelle de réorienter le PSE pour qu’il soit porté principalement par le secteur privé national à financer par la mise en place d’une Banque Publique, certains paramètres sur lesquels il ne compte pas s’appuyer feront que son programme ne pourra s’inscrire que dans la continuité. En effet, dans les grands axes qu’il a déclinés pour ce PSE actualisé en perspective, il compte ajuster le cadre macroéconomique et stabiliser la dette, ce qui est bien, mais il ne compte pas sur la décentralisation en pôles économiques, certains contrôlés par l’opposition, et ne voit pas un problème avec la monnaie dans le consensus qu’il compte bâtir. Il ne pourra donc produire qu’un consensus de continuité des politiques publiques alors que la jeunesse aspire à la rupture. Amadou Bâ ne pourra, de ce fait, pas présenter une offre de changement bien qu’il semble avoir la volonté de dépasser les stratégies jusque-là menées en appelant à une réflexion collective sur le développement de notre économie sans autosatisfaction.  

De ce point de vue, la répétition est pédagogique mais nous n’allons pas aborder la question monétaire sous l’angle de la compétitivité du taux de change, de chocs qu’il peut absorber, ou de la discipline budgétaire possible sans arrimage même si elle n’est pas appliquée par les républiques indisciplinées. Cependant, quitte à être technique, puisque le Premier Ministre a qualifié la question de complexe, nous allons emprunter un autre chemin de persuasion pour convaincre nos élites de la nécessité d’une réforme monétaire pour une émergence portée par le secteur privé national et à la base. Le lecteur qui ne comprendra pas nous en excusera. En effet, ayant écouté nos députés, nous avons l’impression que la problématique n’est pas suffisamment maîtrisée par ceux qui ont en charge notre destinée. Néanmoins, la nécessité de l’inclusion financière du privé national pour une émergence patriotique semble maintenant s’installer dans le discours puisqu’on parle d’une banque publique qui n’est pas la solution puisqu’étant une option quasi budgétaire avec les mêmes travers dans notre cadre actuel. Il reste cependant la question monétaire.   

De quoi s’agit t-il ? Dans un article de 2019 intitulé « SENEXIT : Libéralisme Patriotique ou Socialisme », notre thèse principale était que le Sénégal devait prendre son destin en main par l’autonomie monétaire à l’échelle nationale ou sous-régionale avec une inclusion financière de nos populations, entreprises et collectivités locales et en finir avec la socialisation du développement par les plans centraux. A défaut, notre émergence sera financée par le privé extérieur et ne sera pas patriotique et inclusive, nos populations se contentant de la redistribution par l’état central. Pour comprendre il faut d’abord savoir qui du Gouvernement ou de la Banque Centrale Régionale a le contrôle sur la stratégie de financement de nos pays. La réponse à cette question déterminera également la réponse à la question de savoir si notre émergence sera portée par le secteur privé national ou étranger.

Au Sénégal, l’appartenance à l’UEMOA et l’arrimage de notre monnaie à l’euro ont comme conséquence que c’est Monsieur le Gouverneur qui dirige, s’il n’est pas lui-même dirigé par la Côte d’Ivoire, ou le capital étranger. La raison est que le financement de nos déficits budgétaires et de nos économies en monnaie nationale dépendent des limites que peut permettre le financement de la banque centrale pour la préservation de ses propres équilibres et objectifs (notamment d’inflation qui affecte la compétitivité et de réserves de change pour garantir la parité monétaire). Ces limites s’imposent, quel que soit notre potentiel de croissance inclusive que le financement de nos petites entreprises pourrait permettre car cette croissance pourrait avoir besoin de devises étrangères pour des importations. Cette situation nécessite que nos états et notre économie sollicitent des ressources en devises puisque les étrangers ne veulent pas nous financer en monnaie nationale sans garantie de pouvoir retourner dans leurs devises sans risque de change. Si la Banque Centrale privilégie ainsi le leadership du capital en devises facilité par l’arrimage de notre monnaie, cela veut dire que le Sénégal doit accepter ce leadership du capital étranger à travers l’état ou directement dans l’économie pour son émergence. Si le déficit budgétaire de l’état est maîtrisé, comme le Premier Ministre en a l’intention, mais qu’une banque publique mobilise des ressources que le secteur privé bancaire ne prêtait pas, les mêmes besoins de devises se poseraient si l’état absorbe le risque que le privé bancaire ne prenait pas et que l’exutoire du taux de change n’est pas disponible. Il découle de ce qui précède que l’arrimage de notre monnaie à l’euro et la gouvernance de la BCEAO peuvent déterminer l’ordre social de demain devenant ainsi une question éminemment politique par rapport aux aspirations de liberté et d’autonomie de notre jeunesse. Si nous utilisons des ressources en devises provenant de nos ressources pétrolières et gazières pour accommoder des pertes de devises que l’arrimage nous impose, nous les aurons potentiellement gaspillées.

Nous venons de sortir d’une crise sanitaire qui a nécessité d’organiser une résilience systémique par des politiques de substitution aux crédits au secteur privé conjoncturellement en retrait, des déficits budgétaires plus élevés et financés par le marché financier régional et les capitaux étrangers dont le FMI. Dans ce contexte, notre banque centrale avait dû changer de politique. Elle avait entamé une politique monétaire restrictive de volume de financement entre 2016 et 2019 et encouragé nos états à se financer sur le marché des eurobonds pour reconstituer ses réserves de change gaspillées à la suite d’une politique de financement trop accommodante de déficits budgétaires du Sénégal et de la Côte d’Ivoire. À la suite de la crise sanitaire, elle a mis en place en 2020 une politique monétaire accommodante sans restriction de quantité, par nécessité, avec des taux d’intérêt à la baisse puisqu’elle ne pouvait mesurer l’ampleur du repli du secteur privé pouvant accommoder le financement des États. Dans la mesure où les capitaux étrangers sont venus financer les États en masse, l’annonce d’une baisse des taux d’intérêts directeurs qui ont peu d’influence sur le marché bancaire puisque ce dernier est en excédent de liquidité, n’a principalement influencé que le coût du crédit des États. La disponibilité de ressources de la banque centrale sans limites ne posait pas de problèmes puisque les réserves de change à perdre en contrepartie des dépenses budgétaires étaient financées par les capitaux étrangers en plus des droits de tirages spéciaux du FMI.

Une fois ces ressources extérieures absorbées en pertes de réserves de change au fur et à mesure des dépenses des états comme c’est actuellement le cas, la banque centrale devra progressivement revenir à sa politique quantitative restrictive de 2019 pour continuer de préserver ses réserves de change. Ceci d’autant plus que l’inflation d’origine monétaire et interne commence à augmenter. Ses taux d’intérêts directeurs qu’elle a récemment augmentés, nous l’avons déjà dit ailleurs, n’ont pas grande importance pour le marché de l’UEMOA puisque la liquidité déjà disponible auprès des banques n’est pas une liquidité qu’elles ont l’intention de prêter au secteur privé quel que soit le taux, mais aux états. L’augmentation progressive des taux directeurs de la BCEAO, dont celle du 9 Décembre 2022, jusqu’à leur niveau de 2019, ne sera donc que cosmétique et ne feront qu’augmenter le coût de financement des états et être en cohérence avec la tendance des taux de banque centrale européenne. Les États s’ajusteront au rythme de la disponibilité du financement extérieur s’ils ne veulent pas créer un effet d’éviction sur leur secteur privé qui reprend progressivement son activité. C’est surtout le cas en Côte d’Ivoire et ce serait le cas au Sénégal si une banque publique devait s’accaparer de la liquidité disponible au niveau des banques privées qui financent le secteur privé financièrement déjà inclus. Au vu des contraintes de niveau d’endettement soutenable et de vulnérabilités extérieures qui s’imposent à nos états, leur destin de financement n’est pas entre leurs mains dans notre architecture monétaire actuelle, mais entre les mains de la Banque Centrale Régionale. Il leur faut au prorata de leurs poids économiques peser sur la politique de financement de la banque centrale dans le respect de son autonomie d’objectif sur une inflation faible, un taux de change flexible, des taux d’intérêt pertinents pour le marché, afin de pouvoir atténuer la contrainte de réserves de change et favoriser un développement endogène.

Cette lecture politique et macroéconomique clarifie que la politique de celui qui dirige, donc Monsieur le Gouverneur ou des gouverneurs d’une BCEAO réformée, déterminera ce que celui qui NE DIRIGE PAS peut faire puisqu’il n’a pas de banque centrale propre. En effet, nous sommes sortis d’une crise sanitaire pour entrer dans les conséquences des politiques qu’elle a nécessitées (plafond atteint d’endettement à stabiliser), de même que les politiques que la crise sécuritaire russo-ukrainienne a imposées. Les options qui s’offrent à Monsieur le Gouverneur vont donc déterminer ce que ceux qui NE DIRIGENT PAS seront obligés de faire. Dans le cadre institutionnel actuel, ceux qui ne dirigent pas et qui n’ont plus de marge de manœuvre d’endettement interne ou externe seront à la merci du secteur privé international, du capitalisme d’états étrangers, et de l’intermédiation d’organismes internationaux de développement. Ces options ne correspondent pas aux aspirations de notre jeunesse : le courage du leadership de notre avenir et de notre destin.

Si la déclaration de politique générale de Juin 2023 n’aborde pas ces problématiques, et nous sert à nouveau un listing de politiques sectorielles à financer par le budget qui lui-même dépend de la richesse créée, elle sera passée à côté. Si la Déclaration de 2023 ne nous parle que des réformes du climat des affaires qui doit être bon et neutre pour tous sans aborder ces questions, ces réformes ne seront que pour le secteur privé national et étranger financièrement inclus. Si la déclaration de 2023, ne parle pas de pôles régionaux en compétition entre eux et avec le monde et inclus financièrement avec l’aide de l'État, l’émergence ne pourra pas être inclusive. Les entreprises sénégalaises, pas nécessairement des champions nationaux, sont les petites et très petites entreprises de l’informel et de l'économie solidaire dans les territoires et notamment les centres urbains épicentres des territoires. Si en revanche l'État central compte mener le processus de création de richesse par le budget et une banque publique, il devrait nous dire quels sont ses choix de secteurs et de territoires en tant qu'État développementaliste et socialisant. La transformation structurelle de l’économie ce ne sont pas les infrastructures par l’endettement, mais par l’industrialisation et la formalisation de l’informel pour créer de la richesse pouvant alimenter un budget de biens et services publics y compris les infrastructures. Il faudra choisir car ce qui nous a été servi hier n’est pas une déclaration de politique générale. C’était une déclaration de politiques sectorielles spécifiques et une prise de rendez-vous puisque le Président n’a pas encore choisi de dauphin. Même dans les secteurs, il est préférable de nous parler de politique générale, notamment la gouvernance des secteurs de l’agriculture pour une révolution agricole par l’agribusiness, de la santé, de l’éducation dans lesquels nous dépensons beaucoup de ressources mais avec peu d’efficacité.
 
Librement
 
Dr. Abdourahmane SARR
Président CEFDEL/MRLD
Moom Sa Bopp Mënël Sa Bopp 
Mardi 13 Décembre 2022
Dakaractu



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