Moustapha Siby (URD/Mali) sur le retrait des forces européennes : « Le Mali saura faire face … »

Les occidentaux retirent leur présence militaire au Mali. C’est la grande annonce faite ce jeudi 17 février par le président Emmanuel Macron, après le mini-sommet qui a réuni la veille les pays du G5 Sahel et leurs partenaires européens. Une décision qui est appréciée de diverses manières mais au Mali il ne manque pas de voix pour s’en réjouir. Dans un entretien accordé à Dakaractu, Moustapha Siby, membre influent de l’URD s’en félicite et remet en question la démarche de la France. Ce soutien de la transition est convaincu que l’armée malienne pourra combler le gap que laissera le départ des troupes européennes. Dans sa prise de parole, Siby qui réside au Sénégal n’a pas raté un groupe de partis politiques qui donne un ultimatum aux autorités de la transition pour définir un chronogramme électoral de neuf mois. L’homme politique malien a analysé les derniers remous que traverse son parti et commenté l’enquête ouverte contre l’ancien Premier ministre, Boubou Cissé.


La France a convié des chefs d’État du G5 Sahel en excluant les présidents du Mali et du Burkina Faso. Comment jugez-vous cette démarche d’autant qu’il sera question de l’avenir de sa présence militaire au Mali ?

C’est une très mauvaise approche – de mon point de vue. Pour autant je ne suis pas surpris, c’est la façon de procéder à la française. C’est peut-être un problème culturel - observable chez les anciens colonisateurs ?  Pour quelqu’un qui connait très bien la France, je l’ai observée au cours de ces dernières décennies. De l’autorité française à la presse française voire même les intellectuels français, c’est ainsi que l’on intervient - lorsqu’il est question d’ordre politique voire sociétale. En France, on a mis un temps fou à comprendre que pour parler de ces français aux origines étrangères, c’est-à-dire les problèmes liés à l’intégration, etc. qu’il faille toujours impliquer les intellectuels issus de ces communautés-là. Sur un plateau télé, vous verrez « des experts » parler entre eux, (sans les concernés) - en vue de dégager des pistes susceptibles de solutionner les problèmes qu'ils ne peuvent qu’apprécier de l’extérieur ! Pour illustrer davantage, on peut citer également les programmes d’aide au développement. Pendant des décennies précisément, des projets sont élaborés à Paris pour le bien être d’une communauté d’un village perdu au fin fond du Sahara occidental, etc. En d'autres termes, boucle là, je sais ce qui est bon pour toi !   

Sinon comment convoquer une réunion du G5-sahel à Paris ? Et sans le Mali et le Burkina Faso ?  Même si c’est pour annoncer le retrait définitif de Barkhane, j’aurais au moins invité– à titre d’observation, les ministres des affaires étrangères de ces deux pays et, les faire assister à une première réunion en prélude d’un huis clos - entre chefs d’État. En outre, en procédant de cette façon, la France affaiblit ces chefs d’État « alliés » vis-à-vis de leurs opinions publiques respectives. Un minimum de considération des dirigeants de ces pays s'impose, je ne parlerai même pas des peuples. Car ces militaires ne seront pas éternellement à la tête de ces États- là, mais les peuples oui. 

En fait, c’est comme si le président Macron ignorait que de Dakar à Niamey - en passant par Bamako, Ouaga, c'est une zone géographique qui abrite le même peuple. La mixité de ces peuples est encore intacte. Aujourd’hui, une écrasante majorité - au sein de ces mêmes peuples, semble avoir une aversion profonde envers les autorités françaises du moment - notamment cette équipe jupitérienne en place. Quant au président Nigérien, je ne le lui souhaite pas, mais il connaîtra - à coup sûr, des périodes difficiles dans les mois voire des années à  venir…pour ne pas dire plus. Car l’opinion à Niamey est aussi remontée qu’à Bamako, sinon davantage.

Emmanuel Macron vient de décider du retrait de Barkhane du Mali, croyez-vous que le Mali sera en mesure d’assurer sa propre sécurité ? Sur quels leviers peuvent s’appuyer les autorités actuelles ?

Tout en étant reconnaissant des efforts déployés par la France et les autres pays amis, il faut reconnaître que c’est le dénouement que souhaitait une grande majorité des maliens. Naturellement il faut rester mesuré en de pareille circonstance. Donc je dirai tout simplement de ne pas être inquiet outre mesure pour nous. Car depuis l’ancien temps – c’est un fait documenté connu de toutes les autorités françaises, le Soudanais (le malien d’aujourd’hui) n’a jamais été accusé de lâcheté lorsqu’il question de mener un combat existentiel. Et c’est bien de cela qu’il est question aujourd’hui pour nous.

Par conséquent, mon sentiment est que le Mali saura faire face sans Barkhane ni Takuba. Par ailleurs, on a beau décrier l’armée malienne, elle n’est pas aussi insignifiante qu’on laisse entendre. Je ne parlerai même pas des résultats palpables qu’elle engendre ces dernières semaines voire ces derniers mois. Car il nous faut d’abord une consolidation certaine avant de crier victoire. 

D’autant que nous sommes dans une guerre asymétrique…dont les combattants sont dans nos villes et villages. Qui se fondent dans la société les soirs et partent poser des bombes artisanales dans les journées ! D’où l’obligation pour nous Maliens de négocier - à tout prix, avec certains éléments égarés de nos propres enfants. 

En réalité, la faiblesse de l’armée malienne de ces dernières décennies est due au fait de la corruption, qui gangrène en son sein, pas autre chose. Avec des généraux milliardaires - confortablement installés, dois-je ajouter, dans les bureaux climatisés à Bamako ; pendant que nos gosses sont envoyés à l’abattoir sans équipement adapté - pour être tués comme des lapins. Eh ben, c’est fini. Sur ce point précis, j’ai une confiance absolue en l’actuelle équipe à la tête de l’autorité de la transition, c’est-à-dire nos jeunes colonels.     

Des partis politiques de l’opposition regroupés au sein du Cadre des partis pour une transition réussie ont proposé une durée de 9 mois et décident de ne plus reconnaître la junte à partir du 25 mars. Comment avez-vous apprécié cette radicalisation de ces formations politiques ?

Un désormais célèbre avocat Malien, Me Cheick Oumar Konaré a dit je cite : « au Mali, il n’y a pas de regroupement des partis politiques mais plutôt le regroupement des partis alimentaires, fin de citation. Car selon lui, le combat des uns et des autres n’a pour seul but, que de rejoindre le gouvernement du moment afin de prendre part au partage du gâteau. Dans une certaine mesure, il n’a pas totalement tort.

Par ailleurs, je voudrais souligner que cette opposition n’est pas composée des plus importants partis politiques que compte le pays. C’est plutôt beaucoup de petits partis satellites comme c’est légion chez nous. Un homme crée un parti politique avec comme adresse et siège social son salon…le tout ? Pour avoir un poste de responsabilité, moyennant sa voix unique. 

En réalité, il s’agit essentiellement de ceux qui ont collaboré avec le défunt régime d’IBK. Mélangé à ceux pour qui l’attribut principal de la « présidentialité » n’est rien d’autre qu’avoir de l’argent. C’est-à-dire ceux qui sont pour la candidature de Boubou Cissé ou Mamadou Seydou Coulibaly, pour - en contrepartie-se faire financer leur campagne législative, etc... Donc, on peut dire que sur le plan politique, c’est de bonne guerre.  En revanche, prendre à son compte, les argumentaires des dirigeants des pays étrangers, vous ne pouvez pas prétendre vouloir servir les intérêts du Mali. Je ne m’alignerais pas à des points de vue des pays étrangers contre l’autorité de mon pays - encore moins lorsque cela implique notre armée nationale, jamais. 

Je crois que certains responsables au sein de ce regroupement sont allés trop loin. Déclarer ne pas reconnaître une autorité de son pays – dans une période politique transitoire, au moment même où, l’existentialité de notre pays est menacée - est une faute d’une extrême gravité de la part d’un homme politique. Il doit avoir des conséquences politiques les concernant. Que chacun assume.

Mais ne faut-il pas reconnaître que cela prouve que les militaires au pouvoir n’ont pas le soutien de tous les maliens ?

Bien sûr qu’ils n’ont pas le soutien de tous les maliens et tant mieux. Mon parti, l'URD, soutient cette transition sans équivoque. Je soutiens cette transition sans réserve. Ceci étant dit, nous ne sommes pas non plus d’accord avec eux sur tous les points. Nous ne leur donnons pas un blanc-seing. Nous sommes en désaccord notamment sur la durée de la prorogation proposée à l’organisation sous régionale (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest). En cette occurrence 5 ou 4 années supplémentaires n’est ni souhaitable ni acceptable.

Au moment où le Mali traverse une période difficile, votre parti continue d’être secoué par des dissensions internes. Récemment des cadres ont été exclus ou suspendus pour avoir organisé un Congrès au mois de janvier. Était-ce la meilleure décision à prendre ?

Vous avez raison de souligner la difficile période que traverse notre pays. Et malheureusement, cela ne semble pas être le souci premier de nos camarades. Pour s’en convaincre, je vous fais remarquer que leur congrès en question est tenu au même moment où les assises nationales de refondation formulaient leurs conclusions. C’est extraordinaire. Pour répondre à votre question, je suis d’accord avec la direction de l’URD pour ces sanctions. L’heure est grave pour le pays, il faut passer à autre chose.

Dans ce contexte, l’ancien Premier ministre Boubou Cissé est visé par une enquête « atteinte ou tentative d’atteinte et complicités à la sûreté intérieure et extérieure du Mali » pour une discussion qu’il aurait eue avec le président Ouattara et au cours de laquelle il aurait cassé du sucre sur le dos de la transition. N’est-ce pas une manière pour la junte d’écarter un autre présidentiable si l’on sait qu’il est le candidat de l’autre frange de l’URD ?

Sur le cas de l’ancien PM Boubou Cissé, je ne fais pas la même lecture que vous. Je crois que l’autorité de la transition est fondée à réagir de la sorte. Vous vous souvenez très certainement, il y a un peu plus d’un mois j’évoquais cet aspect des choses ici même à votre micro.
 
D'ailleurs, Boubou Cissé n’est pas le seul interlocuteur du monde extérieur défavorable au Mali. Ils sont plusieurs, lui est plutôt le bras financier de ce groupe issu de l’ancien régime qui veut revenir aux affaires au plus vite et par tous les moyens.

Par ailleurs, contrairement à ce que beaucoup avancent aujourd’hui au Mali à son sujet, il n’a pas dit son dernier mot. Malgré son air du gendre idéal, l’homme est d'une détermination féroce. Qui a fait couler le président IBK ? Qui finance ce cadre de regroupement des partis politiques au Mali ? Au Mali beaucoup sont au fait de ses manœuvres machiavéliques auprès de feu Ibrahim Boubacar Keita IBK depuis ces dernières années. Il semblerait que ce dernier l’aurait su bien trop tard. Hélas pour lui.


En tout cas, je peux dire avec certitude qu’il dépensait des millions pour casser le parti de Soumaïla Cissé, en vain. D’ailleurs celui qui s’autoproclame aujourd’hui nouveau président de l’URD M. Gagnon Coulibaly est financé par qui ? Quel est leur objectif final, prendre le pouvoir au Mali par tous les moins, quitte à tout brûler ?

Pour terminer, je dirai que ce n’est pas seulement l’autorité de la transition qui doit rester vigilante face à ces vautours, mais l’ensemble du peuple malien.  

 
Jeudi 17 Février 2022
Dakaractu



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