Mort d’Abu Ibrahim al Hashimi al Qhurayshi : Quelles conséquences pour les provinces africaines de l’État Islamique ?


Les américains ont annoncé la mort dans la nuit du mercredi 2 au jeudi 3 février du « calife » de l’État Islamique. Abu Ibrahim al Hashimi al Qhurayshi a été neutralisé au cours d’une opération dans le nord-est de la Syrie, à Idlib. En réalité, le chef djihadiste, repoussé dans ses derniers retranchements par les soldats américains, a appuyé sur le détonateur de sa chemise bourrée d'explosifs, tuant dans la foulée des membres de sa famille.

Successeur d’Abu Bakr al Baghdadi, l’irakien Abdullah Amir Mohamed Seed al Mawla était très discret. Depuis son intronisation, il n’a aucune apparition à son actif. Sous son ère, le groupe État Islamique qui avait perdu son dernier bastion syrien de Baghouz en mars 2019 était déjà en pleine expansion hors des territoires syro-irakiens. « On a vu ce qu’a fait Baghdadi. Il a exporté l’État Islamique au-delà de l’Irak vers le monde », constate le journaliste de France24, Wassim Nasr. 

L'influence d'Abou Bakr al Baghdadi sur les provinces de l’État Islamique en Afrique

Sur le continent africain, les premières allégeances à Abu Bakr al Baghdadi sont reçues en 2014 si l’on considère le groupe Ansar Bait Al Maqdis du Sinaï comme une filiale africaine de l’EI. Il s’en est suivi la « baya » de Boko Haram, alors dirigé par Abubakar Shekau en 2015. La même année, une branche dissidente d'Al Mourabitoune, dans le Sahel, se soumet à l’autorité d’al Baghdadi. En Afrique centrale, les Forces démocratiques alliées venues de l’Ouganda suivent la cadence et intègrent officiellement l’État Islamique le 18 avril 2019.

Deux mois plus tard, les « shebabs » du Mozambique, dans le Cabo Delgado, sont acceptés comme deuxième entité de la province de l’État Islamique en Afrique centrale. Mais il ne faudrait surtout pas passer sous silence l’importance qu’avait la Libye où après Mossoul et Raqqa, l’État Islamique tenait sa troisième capitale, à savoir Syrte, tombée ensuite entre les mains des milices de Misrata en décembre 2016. Ce tableau non exhaustif montre comment l’organisation terroriste s’est très tôt transportée en Afrique en s’appuyant sur des groupes locaux. Son autorité reconnue par toutes les « provinces » aussitôt après la confirmation de la mort d’Abu Bakr al Baghdadi, Abu Ibrahim al Hashimi al Qhurayshi s’inscrit dans la continuité.


La touche al Mawla 

Directeur de la société Jihad Analytics, spécialisée dans l’analyse du djihad global et cyber, Damien Ferré est d’avis que « l’orientation prise par al Baghdadi de renforcer les liens et la capacité de l’Ei en Afrique a été plus que mise en avant sous le règne d’al Mawla ». Le spécialiste data prouve ses dires par le « renforcement de l’État Islamique dans la zone du Lac Tchad, les affrontements directs entre le Groupe de soutien à l’Islam et l’ex-EIGS à partir de 2020 ». Son allégeance acceptée en 2016, l’ex-État Islamique dans le Grand Sahara a mené sa première opération d’envergure en 2017 à Tongo-Tongo, dans le sud-ouest du Niger, tuant au passage quatre bérets verts américains. C’est vers fin 2019, coïncidant avec l’arrivée d’Al Mawla aux affaires, qu’Adnan Abu Walid al Sahraoui et ses partisans ont surtout fait parler d’eux. Pendant cette période, plusieurs attaques ont visé les armées nigérienne, malienne et burkinabé dans la région des trois frontières. La plus sanglante s’est produite au Niger début 2020 à Chinégodar où 89 soldats nigériens ont perdu la vie. En Afrique centrale, la même tendance est remarquée. « Depuis l’arrivée d’al Qurayshi en Octobre 2019, on a assisté à la montée en puissance des filiales en Afrique centrale (RDC et Mozambique) », fait observer Tristan Guéret, analyste en questions de terrorisme à Control Risks. 

Participant à la campagne de renouvellement d’allégeance au nouveau « calife », les ADF prennent plus d’initiatives et commettent leurs premières attaques suicides. En 2021, ce groupe ougandais installé au fil des années dans l’est congolais s’attaque à des cibles policières en Ouganda. En moins d’un mois, plusieurs attaques à l’engin explosif improvisé (IED) sont recensées dans la capitale, Kampala. Au Mozambique, l’État Islamique passe de l’occupation de villages en 2019 aux centres urbains en 2020. La prise du port de Mocimboa da Praia et l’assaut de Palma en 2021 sont des exemples indiscutables. 

La Province de l’État Islamique en Afrique occidentale (PEIAO) n’est pas en reste. Rétrogradé en 2019 au profit d’Abu Abdallah Ibn Omar al Barnawi, le fils de Mohammed Yusuf, Habib Yusuf alias Abu Mus’ab al Barnawi effectue son retour à la tête de la PEIAO début 2021. Un retour béni par le commandement central de l’EI qui avait à cœur de remettre de l’ordre dans le jihad au Nigeria. Il s’agissait pour la maison mère de régler définitivement le cas « Shekau » dont l’égarement n’a que trop duré.

Rappelons que le très teigneux chef djihadiste a été évincé en aout 2016 pour ses méthodes « radicales » par l’État Islamique qui l’a préféré à Habib Yusuf. Un désaveu qui est resté en travers de la gorge de Shekau qui a tenté de rester maître dans la forêt de Sambisa. En mai 2021, ses anciens frères d’armes l’attaquent dans ce bastion jusque-là imprenable et le poussent au suicide. C’est une victoire pour Abu Mus’ab al Barnawi mais la communication qui a suivi l’assaut de Sambisa dans la revue hebdomadaire « Al Naba » montre comment l’État Islamique central s’est impliqué pour la réussite de cette mission. 

« L’importance, c’est le groupe, ce n’est pas le chef en soi »
 
En revanche, des revers ont été enregistrés au Sahel avec la perte de son émir, Adnan Abu Walid al Sahraoui. Le djihadiste sahraoui a été tué le 17 aout 2021 par l’armée française dans le sud de Menaka, dans l’est malien. Son élimination couronne une stratégie ciblant les « VIP » du groupe qui, depuis lors, semble dans une léthargie dont il ne sortira pas de sitôt. Ces fortunes diverses s’expliquent en partie par le système décentralisé de l’État Islamique selon Tristan Guéret. « En effet, même s’il est probable que al Qhurayshi ait pu donner une ligne directrice globale pour les membres de l’EI, les différentes provinces opèrent de façon autonome et donc leurs opérations sur le terrain sont conditionnées par leur environnement et objectifs locaux », explique-t-il.  

Maintenant que le « calife » est éliminé comme le prétendent les États-Unis, la question des répercussions sur la marche des provinces se pose le plus naturellement du monde. « La mort d’un chef aura des conséquences sur le terrain à court terme », admet Wassim Nasr. Par contre, le spécialiste des mouvements djihadistes précise que le décès du successeur d’al Baghdadi n’enterre pas pour autant le groupe. Pour lui, la rapidité avec laquelle Abu Ibrahim al Hashimi al Qhurayshi a récolté les allégeances par le monde prouve que « l’importance, c’est le groupe, ce n’est pas le chef en soi ». Après la mort d'Abu Bakr al Baghdadi presque dans les mêmes conditions que son successeur, les activités de l'organisation terroriste, toutes provinces confondues ont connu une hausse, avec un pic de 384 attaques entre avril-mai-juin 2020, d'après des données recensées par Jihad Analytics. « Cela suggère que le groupe est résilient à la mort d’un chef (…) il en sera probablement de même suite à la mort d’al Qhurayshi », analyse Tristan Guéret.
 
Mercredi 9 Février 2022
Dakaractu




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