RENTRÉE ACADÉMIQUE DE L'UFR DE ZIGUINCHOR : Le Ministre de l’Enseignement Mary Teuw Niane délivre la leçon inaugurale

Le Ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, a délivré hier la leçon inaugurale à l’Amphithéâtre de rentrée de l’UFR des Lettres, Arts et Sciences humaines de l’Université Assane Seck de Ziguinchor, sur le thème : « l’Enseignement des humanités dans les réformes de l’Enseignement supérieur ».


RENTRÉE ACADÉMIQUE DE L'UFR DE ZIGUINCHOR : Le Ministre de l’Enseignement Mary Teuw Niane délivre la leçon inaugurale
Monsieur le Gouverneur,
Monsieur le Préfet,
Madame la Présidente du Haut Conseil du Dialogue social, chère sœur Madame Innocence Ntap Ndiaye,
Monsieur le Président du Conseil départemental 
Monsieur le Maire,
Monsieur le Recteur de l’UASZ,
Monsieur le Directeur de l’UFR Lettres, Arts et Sciences humaines,
Mesdames, messieurs les chefs de département,
Mesdames,  messieurs les autorités administratives, militaires, de gendarmerie, de police, des sapeurs pompiers et de la douane,
Mesdames, messieurs les autorités religieuses et traditionnelles,
Chers collègues, enseignants chercheurs,
Mesdames, messieurs les membres du personnel administratif,  technique et de service,
Monsieur le Président de l’amicale des étudiants de l’UFR Lettres, Arts et sciences humaines,
Chères étudiantes et chers étudiants,
Honorables invités en vos rangs, titres et qualités,
Mesdames, messieurs,


A l’entame de mon discours, permettez moi d’exprimer mes sincères remerciements à l’Amicale des étudiants de l’UFR LASHU et à son Président Issakha Ndiaye pour son invitation, je remercie également le Directeur de l’UFR LASHU, les chefs de départements et toute la communauté universitaire de Ziguinchor. Je réserve une mention particulière à Madame la Présidente du Haut Conseil du Dialogue social, Monsieur le Recteur, monsieur le gouverneur, monsieur le Prefet, les autorités administratives et politiques et les forces de défense et de sécurité.

Mesdames, Messieurs, 

Probablement, ce que je vais vous dire va vous ennuyer. Peut-être aussi que l’effort d’écoute, à l’évidence attentive, dont la faveur m’est faite ce matin à l’occasion de cette cérémonie sera déçu. Je sais être attendu.

On m’a demandé – ce que j’ai accepté avec plaisir - de parler de la place de « l’enseignement des humanités dans les réformes de l’enseignement supérieur ». Quand j’ai donné mon accord pour faire le discours de la leçon de la rentrée académique de l’UFR des Lettres, Arts et Sciences humaines, j’avoue que je ne savais pas quoi dire. Mais je pressentais qu’il y avait tellement à dire. Pour être honnête, j’étais convaincu – et cela ne faisait pas l’ombre d’un doute pour moi – que le lien entre l’enseignement des humanités et les réformes de l’enseignement supérieur pouvait facilement être mis en évidence. Point n’était besoin de chercher des réactifs comme font les physiciens et les biologistes. Le rapport est tellement saisissant, fort et intense, si densément à l’œuvre dans tout ce qui est mis en œuvre que j’ai toujours omis d’en faire état.
Sans doute aussi, cette légitime pudeur qui flirte avec la timidité m’a empêché de déclarer, publiquement, ma flamme aux lettres et aux humanités.  J’ai, toute ma vie, poursuivi avec assiduité des études littéraires et artistiques. C’est, je le confesse, la seule déloyauté qui a terni mon absolue et incorruptible fidélité aux mathématiques et aux sciences appliquées.
S’il m’a été demandé de parler de la place de « l’enseignement des humanités dans les réformes de l’enseignement supérieur », je pense qu’on me somme, en réalité, de dire mes intentions après plusieurs décennies d’une cour assidue et ininterrompue aux arts et lettres dont les témoins, pour nombreux qu’ils soient, font moins de bruit que ma communauté scientifique d’appartenance. 

Oui, je vais le faire ce matin, parler de la place des humanités dans les réformes. Vous les connaissez ces réformes, pour avoir activement participé à leur mise en œuvre. Vous êtes au cœur du dispositif de la réforme de l’Enseignement supérieur. 
Vous excuserez la maladresse de mes propos. En traitant du sujet, je serai dans l’obligation de parler de moi-même. Non par narcissisme ou pour me parer de mes plus beaux atours, mais juste pour faire état de mon ressenti dans un duo que certains ont fait duel entre la science et les lettres. L’objectif et le subjectif : l’un est souvent dans l’autre.

Mais de quoi parlons-nous au juste ce matin? Des réformes de l’enseignement supérieur ? Evidemment non. Pas seulement en tout état de cause. Je vais vous entretenir des humanités, de l’enseignement des humanités dans les réformes. Oui, parce qu’il n y a pas, dans les onze Directives présidentielles, aucune référence aux humanités. Il n y en a que pour les STEM et les TIC, les plateformes technologiques et les technologies avancées…Et curieusement, personne n’a encore donné de définition aux STEM. On sait juste ce qu’ils ne sont pas. Et ce sont ceux qui étudient et font des recherches sur « ce qu’ils ne sont pas » qui ont ce sentiment d’être les mal-aimés des réformes : les facultés de lettres, sciences humaines, sciences juridiques et politiques forment le plus substantiel de ces bataillons d’accusateurs. Ces procureurs m’ont plus d’une fois reproché les faveurs indues accordées à l’étude des sciences exactes, sciences appliquées et sciences de l’ingénieur. Objectivement, c’est exact. Je bats ma coulpe. Objectivement, nous n’avions pas le choix. C’était réformer ou disparaître : tels sont, encore, les termes de l’alternative.

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Comme vous le savez, la question de l’emploi des jeunes constitue une préoccupation centrale dans les actions du Gouvernement. C’est pourquoi, en élaborant le Plan Sénégal Emergent (PSE), Son Excellence le Président de la République Monsieur Macky SALL, a été très sensible à la question de la professionnalisation et de l’adéquation  entre l’offre de formation nationale et les besoins du monde du travail, car convaincu que l’émergence économique d’un pays ne peut être réalisée sans la pertinence du capital humain national. C’est ce qui explique, du reste, la décision présidentielle n°1 « réorienter le système d’enseignement supérieur vers les sciences, la technologie, les formations professionnelles courtes ». En réalité, on me fait un mauvais procès. C’est une décision du Sénégal. Ce n’est pas la Décision du Professeur de Mathématiques, Mary Teuw NIANE ni celle du Ministre Mary Teuw NIANE. Il s’agit d’un consensus national obtenu à la CNAES, à l’époque présidé par un des humanistes les plus marquants de notre siècle – je veux nommer le Professeur Souleymane Bachir DIAGNE – ce consensus donc qui, à présent, constitue un aspect de mon ordre de mission et de ma feuille de route. Pour la cohérence d’ensemble de la démarche, Son Excellence, le Président de la République Macky SALL, nous a engagés, à l’occasion des deux Conseils Présidentiels, l’un sur l’Enseignement Supérieur et la Recherche, l’autre sur les Assises de l’Education et de la Formation à réorienter la formation vers les STEM et les formations professionnelles. 
Mais il ne faut pas s’y méprendre. Cette politique n’exclut personne. Même s’il y a actuellement une crise des études littéraires et une certaine remise en cause de leur légitimité, nous nous devons d’intégrer dans l’offre de formation des débouchés accessibles à tous les baccalauréats. L’UFR de Lettres et Sciences Humaines de l’UCAD s’y essaie avec succès. L’UVS a mis en place une Licence MIC (multimédia Internet et Communication) autour des TICS…  Il faut replacer les études littéraires dans le cadre plus général des sciences : Pascal n’était-il pas un génie et un humaniste ? Pour ma part, et en toute humilité, j’ai conscience  de ce que l’étude des Lettres et des Humanités peut apporter, doit apporter à la société. Il est juste question de rééquilibrer les grandes masses : ne pas infléchir cette tendance qui nous impose de gérer des effectifs de bacheliers constitués de 75 % de littéraires nous sera reproché. Si nous n’y prenons pas garde, le Sénégal, pays jusqu’à présent, exportateur d’enseignants dans les STEM risque de perdre ce rang. Telle est la situation de l’Education et de la Formation au Sénégal. 
Indépendamment de toute recherche de responsabilité, il faut considérer qu’il en est ainsi en raison d’une inadéquate prise en charge du départ des assistants techniques français dans les STEM et d’un management global du système qui ne permettait d’orienter la formation de manière à produire, encore, de façon massive des bacheliers STEM. Si bien que certaines séries sont en voie d’extinction : je veux parler des séries S1, S3, S4, S5, T1 et T2. 
Réformer ou disparaître : Il est impensable de maintenir le statu quo. Sans maîtrise des technologies de base et des technologies avancées, il n’y aura pas de développement. Il s’agit d’une question de souveraineté. Il s’agit, aussi, d’une question politique, de politique de formation et de recherche. Une société est composée de philosophes et de gladiateurs, de militaires et d’hommes politiques, d’ingénieurs et de techniciens, d’hommes de lettres et de commerçants, etc. Et ce monde évolue. Les applications particulières de l’Intelligence artificielle et des bases de données dont nous ne pouvons plus nous passer sont juste une écume. Nous n’avons aucune représentation mentale des lames de fond. Ne pas préparer notre pays à faire face à ce tsunami technique et technologique constitue une faute politique : réorienter la formation dans les STEM a été l’option de tous les pays développés. C’est l’existence de cet écosystème qui peut servir de base scientifique à une politique de recherche-innovation. J’aurais pu vous dire tout ce qui est fait en ce sens. Mais nous parlons d’Humanités ce matin. Nous avons déjà trop parlé de STEM. Je vous avais dit que je parlerai, aussi, de moi.

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs
Chères étudiantes et Chers étudiants en Humanités
Chers collègues,


Les langues sont fondamentales en sciences. Il faut nommer pour catégoriser. La prise de conscience de l’importance des langues dans la transmission des savoirs et la domination culturelle ne sont pas nouvelles. Elle a, d’abord, été prise en charge par l’anthropologie coloniale classique qui est parvenue, sur la base de présupposés et préjugés, à faire accepter une hiérarchie entre les sociétés selon qu’elles sont de culture écrite ou de tradition orale. En réalité, toutes les sociétés sont, à la fois, de tradition orale et de culture écrite : ce qui les distingue c’est la prééminence conférée à un de ces aspects en raison, parfois, de la circonstance accidentelle liée à des rencontres entre les imprimeurs et les savants. La langue, dans tous les pays, est un déterminant dans la transmission de la connaissance. Cette connaissance est transmise par voie écrite ou par voie orale. A présent, à ces deux modes de transmission, on ajoute l’image. On réalise alors que nous sommes, à présent, au cœur des innovations technologiques. Nous devons repenser, dans cet environnement en perpétuel changement et en tenant compte de la géolinguistique éclatée dans la plupart des Etats du monde, le rôle des langues dans le développement et aussi la manière de les enseigner à l’ère du numérique. Que les Humanités et la STEM soient différentes, cela n’est pas contestable, mais une telle différence n’est pas essentielle au sens philosophique. 

Les réformes nous invitent à redonner à l’enseignement des Humanités la place qui leur revient. Celles-ci participent à la construction même de l’être. Loin d’être un instrument dont le rôle se limiterait simplement à traduire des pensées, des émotions, elles ne sont ni extérieures, ni secondaires par rapport à la réalité ; elles sont un tissu dans et par lequel se construisent notre être et notre pensée.  Les mots et les choses sont indissociables et constituent, pour ainsi dire, le recto et le verso d’une même réalité. Et cette réalité quelle est-elle ? En fait, juste une convention, une sorte d’accord entre l’individu et le groupe social. Pour reprendre Philippe Sollers : « est déclaré réel, dans des circonstances historiques données, ce que le plus grand nombre à travers le nombre au pouvoir, et pour des raisons économiques précises, est obligé de tenir pour réel ». Les STEM et les Humanités constituent des modes de production du réel, de la réalité. Elles forment les deux versants des savoirs.

C’est pour cette raison, que l’enseignement des Humanités est fondamental dans nos projets de société, dans le choix du type de société et du type de citoyen que nous voulons promouvoir. Et c’est l’objet de la Décision n° 6 « Faire de l’étudiant un acteur de sa formation, favoriser sa réussite et améliorer ses conditions de vie ». Si deux des Directives de la Décision visent à « Rendre l’enseignement de l’anglais obligatoire dans  les établissements d’enseignement supérieur au cours des trois premières années d’études, pour favoriser la mobilité internationale des étudiants et l’implication d’enseignants du monde anglophone dans leur formation » et à « Promouvoir l’apprentissage des langues nationales pour une meilleure insertion des étudiant(es) dans la vie socioéconomique », elles n’expriment pas la complétude de l’analyse faite, par la CNAES, à propos de l’enseignement des langues au Sénégal, du diagnostic sans complaisance réalisé et des propositions de solutions.  En cela, Son Excellence le Président de la République Macky SALL, a conscience de l’importance des langues, des arts, de la culture et des sciences humaines dans la revitalisation de l’enseignement supérieur. 

Oui, les idées comme les choses doivent être nommées. Dans notre espèce, dans nos disciplines respectives et dans nos microsociétés, il y a une prédétermination du contenu et du sens des éléments de langage. Ce sont des codes, des conventions…Tout repose sur un consensus. Les lettres et les humanités participent à la construction de ce consensus. Tous ceux de ma génération qui ont eu une culture de gauche savent combien la maitrise de la langue et la connaissance des sciences sociales ont été essentielles dans le combat pour l’émancipation. Parce que ce sont des instruments d’accès au savoir mais aussi des facteurs d’exclusion. 

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs,

Dans le cadre de la mise en œuvre des politiques publiques, la question de l’équité tient particulièrement à cœur son Excellence le Président de la République Macky SALL. Il est indispensable de donner à chaque sénégalaise et à chaque sénégalais les moyens de s’en sortir par l’éducation et la formation. On oublie, très souvent, de faire du règlement définitif de la question de l’accès à l’Enseignement supérieur un aspect du programme social du Président de la République. Mais il n’est pas contestable, et je tiens à insister sur cet aspect, les études littéraires, en sciences humaines et sociales ont la même dignité que les études dans les STEM. Elles donnent accès aux mêmes droits.

Qu’il y ait une crise des études littéraires, de la littérature, cela fait l’objet de débats depuis plusieurs années. A quoi servent les études littéraires se demande-t-on ? La question est pluri-centenaire. Les signes avant-coureurs de la contestation étaient perceptibles quand ont commencé les évolutions qui ont fini par substituer aux Humanités classiques – latin, grecque, éducation esthétique, rhétorique, morale – aux nouvelles Humanités fondées sur la maîtrise des lois de la matière et qui peuvent être subdivisées, comme en Belgique, en Humanités générales, Humanités techniques, Humanités technologiques et Humanités professionnelles.  Et on y ajoute, de nos jours, les Humanités numériques.
Nous ne pouvons pas être hors du monde. L’évolution se fait partout. Il nous faut l’assumer et y faire face. L’enseignement des lettres et sciences humaines ne doit pas nous détourner des réformes nécessaires pour construire l’avenir. La seule façon pour les disciplines qu’on dit en crise de retrouver un second souffle, une nouvelle jeunesse, c’est de ne pas céder à la tentation d’un retour – comme si c’était possible – au passé. Pourquoi devrait-on continuer à former de « vrais littéraires » ou de « vrais scientifiques », c’est à dire, dans les deux cas, juste des techniciens qui s’enorgueillissent de ne pas être pris pour quelqu’un d’autre. A l’employabilité, indispensable pour la crédibilité des formations dispensées, ne serait-il pas envisageable de mettre en place des filières ouvertes qui forment l’esprit, confèrent une culture et une éducation scientifique qui protège de l’arrogance et des complexes mais donnent suffisamment de savoir pratique pour favoriser l’employabilité : pourquoi les ingénieurs ne seraient pas philosophes, les musiciens biologistes, les mathématiciens poètes ? Pourquoi ne formerait-on pas à la FASTEF ou à l’UFR SEFS des professeurs de collège en français et en mathématiques ? Il nous faut arrêter d’opposer les STEM aux Humanités, je parle des Humanités telles qu’elles sont enseignées dans les facultés ou UFR de lettres, sciences humaines, religions, art et culture. La théorie de la relativité d’Albert Einstein, la psychanalyse de Freud, la filiation entre DURKHEIM, BOURDIEU, BALZAC et ZOLA ont donné des chefs d’œuvre de littérature et d’analyse scientifique exceptionnels. Le travail sur la langue, sur la culture est scientifique.

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs
Chères étudiantes et Chers étudiants en Humanités
Chers collègues, Chers invités


Le Sénégal, a bien compris l’importance des langues dans le développement, en introduisant les langues nationales au sein de l’Assemblée nationale. Des recherches importantes ont été menées pour mettre en évidence cette forme de continuité scientifique à l’œuvre dans nos différentes langues. Il y a une détermination à construire une société ouverte, inclusive, dans laquelle chaque citoyen peut trouver sa place et s’exprimer. Nous choisissons de faire de la diversité de nos langues un véritable levier de développement social, culturel et économique ainsi qu’un mode privilégié d’affirmation de notre identité. 

Chères étudiantes, chers étudiants en lettres, arts et sciences humaines,

Nous arrivons au terme ma leçon. Une leçon est toujours un viatique, un appel, une tentative exprimée ou pudiquement suggérée de marquer les esprits, d’éveiller les consciences. Je me dois de vous dire, ici et maintenant, que le moment de la jeunesse, ce moment que vous vivez et devez vivre intensément, n’est productif, au sens de Berthold Brecht, que s’il est consacré intensément aux études, à votre formation comme citoyen intégral, loin de l’homme africain unidimensionnel que la mondialisation et les modes de pensées importées tentent de façonner. Pour se construire personnellement et participer activement à l’émancipation économique, sociale et culturelle de l’Afrique, la jeunesse a le devoir d’étudier, de ne rater aucune occasion, de saisir toutes les opportunités d’apprendre car comme je l’ai dit dans mon livre « Le ciel et les mots » :  « Apprendre est notre ordre du jour,  Il n’est pas seulement le point de départ du Livre Saint,  C’est la Source, l’Alpha et l’Omega, de notre Rédemption ». 

Chers étudiantes et chers étudiants,

Il semble que l’extase née de la fusion entre vous et le livre habite peu d’entre vous, que la volupté qu’elle suscite s’éloigne de plus en plus des espaces d’étude et d’apprentissage. J’observe de plus en plus de maîtres montrer des signes de lassitude pour la lecture et répondre malheureusement à l’appel tumultueux  de l’arbre à palabres. Je vous exhorte à vous éloigner du vacarme festif et exhibitionniste,  à arpenter le chemin sobre et discret de l’humilité et pardessus tout à chérir le livre, à lire, à aimer lire et à adorer le huis-clos avec le livre. J’aime refaire le chemin parsemé de buissons épineux pour aller à la rencontre de mes « souvenirs intellectuels » :
« Au revoir mon manguier aux trois branches qui m’accueillait au creux de ses racines, le cahier et le livre bien tenus dans des mains frêles. 

Je lis, je rêve et mon esprit s'empare de mille torches ! 

J'ai lu des livres d'enfants-adultes. Connaissez-vous l'enfant, le bachelier et l'insurgé, de ce Jules Vallès qui vous pousse dans le précipice de la révolte ? 

J'ai tempéré mon ardeur naissante en commentant 

Enfance et adolescence de l'éternel Léon Tolstoï. Et je croyais à jamais ma pensée subversive assagie que j'eus une autre enfance, dans des mains chaudes du talibé privilégié, cette Enfance de Maxime Gorki. N'eût été Camara Laye, qui me ramena au monde féerique des vacances passées entre Peul-Djoss et Diama, à courir, à arracher, après la pluie, des garce, ces racines gorgées de sève que nous sucions à l'image des singes que nous ne manquions pas de déranger, j’aurais dressé des barricades de bois mort. 

J'ai, pour passer mon précieux temps, construit cette cité des merveilles, de temps en temps, tumultueuse. J’ai un double imaginaire, Dostoïevski, celui-là, je n'arrive pas à le saisir, impossible de le décrire, je l'imagine fou-solitaire. Comment à la fois écrire L'idiot, Crime et châtiment et Souvenir de la maison des morts ? Il me rendit triste, et pourtant ses livres, j’ai toujours adoré les lire et il me força à une intense introspection à laquelle j'eus la chance de survivre. 

Il y a des ombres qui iront dans mon Paradis, j'y convierai Gustave Flaubert, avec son Éducation sentimentale et Madame Bovary qui accompagnent si bien l'adolescent, je ne veux pas entendre les purs qui le traiteraient de pécheur, mon tribunal ne retient que la plus value de l'esprit. Les bannis aussi participeront aux festins littéraires de mon Paradis, ils sont libertins et révoltés. Y a-t-il du mal à être passionné de Baudelaire, de cet Arthur Rimbaud et de cet enflammé et imposant Maïakovski ? Que j'ai envie de l'écouter déclamer ses vers métalliques forgés à l’acier de Toula. Ces vers, complexes de mots, coupés au couteau de Tabaski, dans le dictionnaire libre service de la vie réelle. 

Ce siècle n'est plus celui des Rêveries du promeneur solitaire, un Jean-Jacques Rousseau y aurait un androïde, pianotant des doigts des deux mains. 

Mon poète, Léopold Sédar Senghor, survivrait-il à ce tsunami, dans la civilisation de l'universel ? Elle est bien plus enthousiasmante que cette globalisation qui écrase la pensée, tue des vies fragiles, offre les plus values aux possédants et veut nous confiner à l'atteinte des OMD et à la ritournelle de la lutte contre la pauvreté. 

Je veux voir David Diop flamboyant de sa poésie à vous casser le tympan. Obligés que nous sommes, enfin, de nous lever pour gagner notre dignité, plus les invectives et les mots faciles des ignorants, mais le dur travail, patiemment, rigoureusement et courageusement accompli. 
Et nous marcherons à côté de Cheikh Anta Diop, la tête haute, le pas ferme, je sais qu'il n'y a de limite que celle que nous fixent notre ignorance et un manque d'ambition cultivé et chaque jour répété par ces troubadours du surplace. 

J'aimerais voir John Steinbeck ; vous pensez aux raisins de la colère mais moi, je pense tragiquement à Lennie, Des souris et des hommes ; j'ai besoin du Cubain Alejandro Carpentier, de ndëpp, de Gabriel Garcia Marquez, l'auteur de Cent ans de solitude et que ferais-je sans Borges ? 

Rien d’autre, que chaque jour, je dois renouveler mon désir insatiable d’apprendre, de me cultiver pour être moins ignorant, et plus entreprenant ! 
  
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, Honorables Invités
Chères étudiantes et Chers étudiants en Humanités
Chers collègues,


Le Sénégal a fait le choix, dans le cadre des réformes du système d’enseignement supérieur, de réorienter l’enseignement et la formation vers les STEM. Il est vital pour nos pays de former des ingénieurs, des polytechniciens, des médecins, des techniciens supérieurs, etc. Mais il est aussi essentiel de continuer à avoir une masse critique de chercheurs capables de réfléchir – au sens de retour sur soi – sur les éléments de notre identité, les déterminants de nos réussites ainsi que les conditions sociolinguistiques et géolinguistiques de notre développement. 

Telles sont les réflexions d’un vieux Professeur de Mathématiques, poète et écrivain à ses heures, encore curieux de Tout, avec ses convictions qu’il défend partout sans honte et surtout sans arrogance.
Je vous remercie de votre écoute attentive.


 
Lundi 26 Février 2018
Dakaractu




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