Études en Chine : le difficile retour au bercail des étudiants boursiers sénégalais ( Suite et Fin)


Des formations choisies à Pékin

« L’éducation constitue l’un des leviers les plus déterminants de cette coopération sino-sénégalaise », analyse le docteur Pape Niane Faye. Mais nos États doivent être plus regardants sur les types de formations proposées. » Il prend pour référence la capacité d’adaptation chinoise : « Le fait que la Chine ait récemment décidé de supprimer certaines formations montre que les besoins évoluent. Nous devons être capables de transformer les diplômes obtenus à l’étranger en véritables compétences utiles au développement national. »

Les chiffres confortent son constat. Entre 2021 et 2025, les universités chinoises ont supprimé ou suspendu 12 200 programmes de licence et en ont créé 10 200, selon des données du ministère chinois de l’Éducation citées par China Daily. Plus de 30 % de l’offre a ainsi été remaniée. Pékin adapte sa carte universitaire à ses priorités économiques. Dakar, de son côté, n’a pas encore aligné les bourses reçues sur les besoins stratégiques du pays.

Le mécanisme actuel explique en partie ce décalage. « C’est la Direction des bourses qui est le point de dépôt et de traitement des candidatures pour cette offre », précise son chargé de communication, Diène Ngom. Or, l’appel à candidatures pour l’année universitaire 2026-2027, relayé par l’ambassade de Chine, couvre toutes les filières proposées par les universités habilitées à accueillir des boursiers. Le candidat doit obtenir une préadmission dans un établissement chinois et retenir une spécialité cohérente avec son parcours. Pour la licence, un examen en ligne est obligatoire. La carte des formations dépend donc d’abord de l’offre chinoise, et non d’une programmation sénégalaise fondée sur les besoins du pays.

Dakar dispose pourtant d’une marge de négociation. Kenneth King, Enseignant-chercheur, auteur de l’ouvrage « l’Aide et le soft Power de la Chine en Afrique : le cas de l’éducation et de la formation », sorti en 2013, rappelle que les bourses et formations annoncées lors des sommets du FOCAC ne sont pas réparties à l’avance entre les pays africains. Leur ventilation se négocie de manière bilatérale, notamment avec les ambassades de Chine. Il souligne également que ces annonces ne s’accompagnent pas toujours d’un cadre suffisamment détaillé pour suivre les engagements effectivement réalisés. Autrement dit, la distribution des quotas et le choix des domaines peuvent se discuter. Encore faut-il que le Sénégal arrive à la table avec des priorités précises.

L’enjeu dépasse le seul accès à l’emploi. L’étude publiée le 17 juin 2026, intitulée, « Chercheurs africains en Chine : la mobilité éducative comme instrument de « soft power » ? », un projet conjoint mené par l’institut d’Economie de Kiel (Ifw Kiel) par les chercheurs, Carolin Formella et Tobias Heidland pour l’Institut allemand pour les affaires internationales et de sécurité rappelle que la plupart des Africains formés en Chine reviennent sur le continent. Une majorité commence sa carrière dans les universités. Selon les auteurs, la compétition se joue aussi sur les normes techniques, les équipements et les modèles administratifs que privilégieront demain les ingénieurs, les régulateurs et les acheteurs publics africains.
 
La vérité sur l’arithmétique des bourses

Pour l’année universitaire 2026-2027, la Chine offre officiellement 60 bourses au Sénégal. Mais 50 d’entre elles sont destinées à des étudiants déjà inscrits en Chine et correspondent, en principe, à des renouvellements. Seules dix places constituent de nouvelles attributions, tous cycles confondus.

 
Une association pour trouver des solutions

Les premiers concernés n’ont pas attendu l’administration pour formuler des solutions. Le 3 septembre 2024, l’Association des étudiants sénégalais en Chine, l’AESC, est reçue à Pékin par le président Bassirou Diomaye Faye. Ses représentants dénoncent l’absence de mesures facilitant le retour et l’insertion, les difficultés d’accès à l’emploi et les obstacles rencontrés par les diplômés qui souhaitent intégrer les universités publiques. Ils proposent aussi la création d’un consortium de chercheurs sénégalais formés en Chine et leur participation aux programmes nationaux de recherche.

Si, comme le montre l’étude allemande, de nombreux diplômés africains revenus de Chine commencent leur carrière dans l’enseignement supérieur, la difficulté d’accéder aux universités publiques sénégalaises ferme l’un de leurs débouchés les plus naturels.
 
À Dakar, l’Association des anciens étudiants et stagiaires sénégalais en Chine, l’AAESSC, remplit avec des moyens limités une partie des fonctions qu’aucun service public n’assume. Créée en 2008 puis relancée en 2021, elle accompagne les nouveaux boursiers, entretient un réseau d’environ 200 membres actifs et facilite la mise en place de partenariats. En 2022, elle a signé une convention avec l’association des entrepreneurs chinois au Sénégal afin de dynamiser les échanges commerciaux. « Il n’existe pas de structure pour orienter les étudiants à leur retour, sur l’équivalence des diplômes ou l’intégration à la Fonction publique », regrette Awa Ly Fall Faye, elle-même membre de l’association.
 
En décembre 2025, le secrétaire d’État aux Sénégalais de l’extérieur, Amadou Chérif Diouf, présentait un programme spécial pour la diaspora, conçu en rupture avec l’absence de politique structurée. Son préalable tenait en une phrase : « Avant toute action, il faut d’abord les identifier. » Baptisé « Jariñ sa Réew », le projet devait permettre à des Sénégalais de l’extérieur (toute la diaspora) hautement qualifiés de mettre leurs compétences au service du pays pendant une durée déterminée.
Mais le secrétariat d’État a disparu de l’architecture gouvernementale en juin 2026, sans qu’un interlocuteur politique de remplacement soit clairement désigné. Pour les anciens boursiers, cette réorganisation a refermé l’un des rares espaces susceptibles de porter leur dossier.

Faire de la bourse un investissement

Les solutions sont connues. Elles ne supposent pas nécessairement des budgets considérables, mais exigent une coordination que l’administration n’a jamais installée.  La première urgence consiste à créer un guichet unique du retour, placé sous la responsabilité conjointe du ministère chargé de l’Enseignement supérieur et de celui des Affaires étrangères, a proposé le Dr Pape Niane Faye.  Ce service assurerait l’accueil des diplômés, leur orientation et la tenue d’un fichier national des compétences acquises à l’étranger. Le modèle chinois montre qu’une structure spécialisée peut centraliser les procédures et réduire fortement les délais.

Ndeye Maty Diagne avec EJICOM 

 
 
Jeudi 8 Octobre 2026
Dakar actu



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