La polémique née de la signature d’un protocole d’accord entre l’État du Sénégal et le groupe énergétique italien Eni mérite mieux qu’une confrontation d’affirmations sur les réseaux sociaux.
Au centre du débat se trouve Yakaar-Teranga, l’un des actifs gaziers les plus importants du Sénégal, mais également une question apparemment beaucoup plus technique : le périmètre abritant ces découvertes porte-t-il aujourd’hui la référence SN07M ou SN08M ?
Derrière cette question de nomenclature se trouvent en réalité trois sujets différents qu’il convient de ne pas confondre : la nature juridique du protocole conclu avec Eni, la localisation du périmètre Yakaar-Teranga dans le nouveau découpage pétrolier sénégalais et, enfin, la transparence documentaire nécessaire pour trancher la controverse.
Ce que prévoit réellement l’accord annoncé avec Eni
Le premier élément est relativement clair.
Le protocole conclu entre le Sénégal et Eni concerne cinq blocs offshore : SN01M, SN02M, SN03M, SN07M et SN40M. Eni doit y mener, à ses propres frais, des études techniques, géologiques et géophysiques destinées à mieux évaluer leur potentiel pétrolier et gazier. Reuters a également confirmé cette liste et la nature du programme annoncé.
Il faut immédiatement préciser un point essentiel : une étude géologique d’un bloc n’équivaut pas à son attribution.
Dans son communiqué, le ministère de l’Énergie et du Pétrole indique que le protocole ne constitue ni un contrat pétrolier ni l’attribution d’un titre d’exploration ou d’exploitation. Il ne conférerait pas davantage à Eni un droit automatique sur les ressources ou sur la conclusion future d’un contrat pétrolier.
En conséquence, sur la seule base des informations publiques actuellement disponibles, affirmer que Yakaar-Teranga aurait été « donné » ou « cédé » à Eni serait aller au-delà de ce que démontre le protocole annoncé.
Mais cette première clarification ne suffit pas à clore le débat.
Yakaar-Teranga et Cayar Offshore Profond : le lien historique est documenté
Pour comprendre la controverse actuelle, il faut revenir quelques années en arrière.
Les découvertes de Yakaar et Teranga sont historiquement associées au bloc de Cayar Offshore Profond, communément désigné COP.
Le site du ministère de l’Énergie présente lui-même Yakaar-Teranga comme étant situé dans le bloc de Cayar Offshore Profond.
L’Initiative pour la transparence dans les industries extractives du Sénégal, l’ITIE, est encore plus explicite. Son rapport consacré au secteur indique que le projet Yakaar-Teranga se situe dans Cayar Offshore Profond et que la prorogation intervenue en 2024 concernait précisément l’évaluation de ces deux découvertes.
Le Journal officiel apporte également un élément juridique important. Le décret n°2024-713 du 13 mars 2024 porte sur la prorogation du contrat de recherche et de partage de production conclu entre l’État, Kosmos Energy et PETROSEN relativement au bloc Cayar Offshore Profond.
Au début de cette même année 2024, l’État avait en outre approuvé le transfert à Kosmos des intérêts détenus jusque-là par BP dans Cayar Offshore Profond ainsi que la désignation de Kosmos comme opérateur du bloc.
Sur ce point, il y a donc peu d’ambiguïté historique :
Yakaar-Teranga et Cayar Offshore Profond sont directement liés dans la documentation officielle antérieure.
Pourquoi SN07M est devenu le centre de la controverse
La difficulté apparaît avec le nouveau découpage du domaine pétrolier sénégalais adopté en 2026.
Des copies d’annexes présentées comme celles du décret n°2026-680 du 18 mars 2026 circulent publiquement. Elles identifient notamment un bloc SN07M (COP-1), d’une superficie indiquée d’environ 3 181 km².
C’est cet élément qui a conduit l’ancien directeur général de PETROSEN, Alioune Guèye, à contester la lecture du ministère.
Son raisonnement ne repose pas seulement sur l’acronyme « COP ». Il affirme avoir également comparé les coordonnées du polygone attribué au SN07M dans les documents de 2026 avec celles du périmètre Yakaar-Teranga figurant dans les documents antérieurs. Selon son analyse, les deux délimitations présenteraient une correspondance géographique très proche.
Cette affirmation constitue un élément du débat ; elle ne suffit toutefois pas, à elle seule, à déterminer quelle nomenclature est juridiquement applicable aujourd’hui.
Car le ministère apporte une réponse différente.
La position officielle : Yakaar-Teranga est désormais SN08M
Dans son communiqué du 18 septembre 2026, le ministère de l’Énergie et du Pétrole affirme que le bloc SN07M correspond à Saint-Louis Offshore Profond 2, tandis que le périmètre abritant les découvertes Yakaar et Teranga porte désormais la référence SN08M.
Selon cette lecture, SN08M ne figure pas parmi les cinq blocs concernés par le protocole signé avec Eni. Le ministère considère également que la carte ayant alimenté certaines publications correspond à une version de travail devenue obsolète et non à la configuration définitive du domaine pétrolier national.
Nous nous retrouvons donc devant deux éléments qu’il faut tenir simultanément.
D’une part, la documentation antérieure associe clairement Yakaar-Teranga à Cayar Offshore Profond.
D’autre part, l’administration compétente affirme que, dans la nomenclature actuelle, Yakaar-Teranga correspond à SN08M et non à SN07M.
Ce n’est donc plus principalement une bataille de communication. C’est une question documentaire.
Le débat peut être réglé par un acte administratif
La question centrale devient alors relativement simple :
quel acte officiel permet de passer de la nomenclature visible dans les documents associés au découpage de mars 2026 à la configuration actuellement présentée par le ministère ?
S’il existe un arrêté ministériel, une annexe actualisée ou tout autre acte réglementaire ayant modifié les références ou les limites de SN07M et SN08M, sa publication permettrait de lever une grande partie de l’ambiguïté.
Cette précision est d’autant plus importante que les documents diffusés autour du décret prévoient eux-mêmes la possibilité d’actualiser la liste des blocs dans certaines circonstances.
La discussion publique gagnerait donc à quitter le terrain du « qui croire ? » pour aller vers une interrogation beaucoup plus vérifiable :
quel document fait juridiquement foi aujourd’hui, et quelles sont les coordonnées officielles actuellement applicables aux blocs SN07M et SN08M ?
Et même si SN07M était concerné, cela ne suffirait pas à établir un « bradage »
Il faut également éviter une deuxième confusion.
Supposons, pour les besoins du raisonnement, qu’il soit établi qu’une partie du périmètre historiquement associé à Yakaar-Teranga se retrouve dans l’un des blocs étudiés par Eni.
Cela ne démontrerait toujours pas, en soi, une cession de l’actif.
Un protocole d’études, un droit d’accès à certaines données techniques, un contrat de recherche, un contrat de partage de production et une autorisation d’exploitation sont des instruments différents, avec des effets juridiques différents.
La question deviendrait alors non pas « le Sénégal a-t-il cédé Yakaar-Teranga ? », mais plutôt :
qu’autorise précisément le protocole signé avec Eni ?
Sur ce point également, la publication du document intégral permettrait d’examiner des éléments importants : périmètre exact des études, données mises à disposition, confidentialité, propriété des résultats, éventuelles clauses d’exclusivité, durée du protocole et modalités d’une éventuelle négociation ultérieure.
Les informations publiquement annoncées indiquent pour l’instant qu’Eni finance les travaux d’évaluation et que PETROSEN doit jouer un rôle dans le dispositif.
Mais le communiqué ne peut évidemment pas remplacer la lecture du protocole lui-même.
La transparence documentaire comme sortie de crise
Dans un secteur aussi stratégique que les hydrocarbures, la confiance ne devrait dépendre ni des convictions politiques des uns ni de la réputation institutionnelle des autres.
Elle devrait reposer sur les textes.
Le Sénégal dispose d’ailleurs d’une expérience importante en matière de publication de contrats et d’informations extractives, notamment à travers l’ITIE, qui met déjà à disposition plusieurs contrats et décrets relatifs à Cayar Offshore Profond et aux autres permis pétroliers.
La polémique actuelle offre donc une occasion de renforcer cette culture de transparence.
Deux publications suffiraient probablement à faire considérablement avancer le débat : la version officielle et à jour de la nomenclature et des coordonnées de SN07M et SN08M, ainsi que le protocole intégral conclu entre l’État du Sénégal et Eni.
À partir de là, chacun pourrait confronter les affirmations aux mêmes documents.
Car sur Yakaar-Teranga comme sur les autres ressources stratégiques du pays, le débat public gagnerait à suivre une règle simple :
avant de conclure, documenter ; avant d’accuser, vérifier ; et avant de demander à l’opinion de choisir un camp, rendre accessibles les pièces qui permettent de comprendre.
Dans le pétrole et le gaz, les mots ont leur importance.
Mais les coordonnées, les décrets et les contrats en ont davantage.
Mapathé Sow
Entrepreneur | Analyste des secteurs pétrole, gaz, énergie et mines
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